Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SALVADOR

En quête d'un modèle alternatif

· Inprecor n° 342, 6 décembre 1991 · p. 26-27 · 1 956 mots

El Salvador Nicaragua

Le commandant Mario Lopez, membre de la commission politico-diplomatique exprimé pour Inprecor sur les récents accords signés entre les révolutionnaires salvadoriens et le gouvernement (1). Dans la deuxième et dernière partie de cet

En quête d'un modèle alternatif du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) s'est longuement entretien, il aborde les débats qui se déroulent au sein du FMLN, et les répercussions de la nouvelle situation internationale.

INPRECOR : Certaines déclarations faites par des dirigeants du

FMLN (2) traduisent-elles un virage politique?

Mario LOPEZ : Les différences que l'on peut apprécier entre les discours de certains membres du commandement général peuvent engendrer des interrogations — les déclarations de Joaquin Villalobos, de Shafick Handal ou encore de

Ferman Cienfuegos sont effectivement différentes (3). Cela ne prouve pas en soi l'existence de problèmes graves au sein du FMLN, mais témoigne, au contraire, d'un approfondissement du débat en son sein.

Le FMLN est constitué de cinq organisations (4) ; nous vivons une situation de guerre et chacune de ses organisations dispose de son armée. La définition des stratégies, des tactiques et parfois même des plans d'opérations requiert un débat approfondi pour parvenir au consensus - notre discipline militaire n'a pas les mêmes caractéristiques que celle d'une armée normale ; pour élaborer des plans militaires, des offensives ou des campagnes, nous partons à chaque fois d'un débat profond.

SALVADOR

Les événements à l'Est, pourquoi ils se sont déroulés ainsi, la remise en cause du socialisme, ce qu'est le socialisme, le type de société que nous cherchons à construire et ce qu'il est possible de construire aujourd'hui: autant de débats incontestablement présents parmi nous aujourd'hui. Ce qui a changé, c'est que certains des éléments de ces débats deviennent publics, ce qui n'était pas la norme auparavant.

Mais cela ne risque pas de nous diviser ; il existe des projets pour renforcer l'unité du FMLN dans la nouvelle situation politique. Il ne faut donc pas être trop inquiet à ce sujet, d'autant plus que certains éléments communs ne sont plus en débat, mais sont devenus partie prenante de notre projet stratégique. Durant ces années de guerre, par exemple, ce que nous appelons le double pouvoir s'est construit. Notre approche sur la question a varié au cours des années. Le double pouvoir impliquerait l'existence d'un pouvoir traditionnel, qui aurait l'avantage de disposer de l'appareil d'Etat, face au pouvoir émergeant ou pouvoir populaire, qui s'est articulé au départ autour de la lutte armée, mais qui constitue aujourd'hui un pouvoir nouveau.

• Certaines déclarations n'apparaissent pas comme des sujets de débat, mais bien comme des prises de position du FMIN, comme par exemple, les propos de Joaquin Villalobos sur le marxisme, sur l'abandon de cette doctrine, etc. (5). Il y aussi les déclarations faites par

Humberto Ortega, au Nicaragua, pour qui il faudrait complètement revoir la conception traditionnelle de l'exercice du pouvoir (6). Au sein de la gauche latino-américaine et centraméricaine, il existe évidemment un débat de fond sur le socialisme à partir des événements d'Europe de l'Est. Mais certaines déclarations de doivent pas être interprétées comme des prises de position du FMLN en tant que tel. Les déclarations de Villalobos, par exemple, sont différentes de celles de Shafick Handal.

Dans une interview récente, ce dernier a déclaré que les problèmes de l'Amérique latine ne pourraient être résolus que par le socialisme. Ce débat n'est donc pas conclu dans le FMLN

Mais certains éléments sont aujourd'hui entièrement intégrés dans notre conception commune et ne font plus l'objet de discussions. Ainsi, le développement du pôle populaire de l'économie est devenu un acquis pour l'ensemble du FMLN, ainsi que l'autogestion populaire à caractère collectif ou associatif, qui non seulement n'est plus remise en cause, mais qui, en plus, se concrétise déjà (7) ; il en est de même du renforcement du pluralisme politique. Certaines idées-forces se sont imposées dans la réalité des faits, au niveau de l'analyse théorique, et elles forment une vision commune. Une chose est donc le débat sur la conception du socialisme, une autre est ce qui est déjà en voie de concrétisation pratique, et qui nourrira ensuite le débat.

Maintenant, en ce qui concerne la théorie marxiste-léniniste, un point est clair pour tous dans le FMLN : le modèle néolibéral imposé dans notre pays et dans le reste du monde ne va pas résoudre les énormes problèmes des masses ; au contraire, ce schéma a réglé en partie les difficultés de l'économie capitaliste, au prix d'une hausse du chômage et d'une augmentation de la misère. Ces contradictions sont créées par le système lui-même, qui tentera de les résoudre en faisant payer le prix aux masses.

Dans notre pays, on compte 70% de

1) Voir Inprecorn° 341 du 22 novembre 1991.

2) Voir Inprecor n° 324 du 15 février 1991

3) Joaquin Villalobos est dirigeant de l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP) ; Shafick Handal est le secrétaire général du Parti communiste salvadorien (PCS) et Ferman Cienfuegos est dirigeant de la Résistance nationale (RN). Ils sont tous commandants et membres du commandement général du FMLN.

4) Il s'agit de l'Armée révolutionnaire du peuple (ERP), des Forces populaires de libération (FPL), du Parti révolutionnaire des travailleurs centraméricains (PRTC), du Parti communiste salvadorien (PCS) et de la Résistance nationale (RN).

5) Voir Inprecorn° 329 du 26 avril 1991.

6) Voir Inprecorn° 337 du 27 septembre 1991.

7) Ibidem.

Page 27

pauvres, certains donnant même

Run chiffre plus important. Cela entraîne un faible niveau culturel pour la majorité de la population. Selon le modèle néolibéral, tout va être résolu par le libre jeu des forces du marché ; mais la majorité des gens reste en dehors du marché du travail parce qu'elle n'a pas de qualifications et n'est pas compétitive.

• Ces gens ne disposent pas d'un pouvoir d'achat qui leur permettrait d'avoir accès aux marchandises...

En effet. Ils restent hors du marché. Le modèle libéral va-t-il résoudre ce problème ? Non, il est prouvé que ce modèle aggrave la misère. Même dans des pays qui bénéficient de conditions plus favorables, comme le Mexique ou le Costa-Rica, la pauvreté a augmenté. Le néolibéralisme ne résout rien : il existe un accord complet sur ce point au sein du FMLN. Nous sommes tous à la recherche d'un modèle alternatif, quel que soit le nom qu'on lui donne.

• Mais certains pourraient être tentés d'opposer une conception idyllique du modèle social-démocrate au modèle néolibéral, ce qui reviendrait à appliquer au Salvador, le schéma suédois.

Cela semble totalement impossible.

Je suis d'accord sur le fait qu'il ne faut même pas envisager de pouvoir appliquer le modèle suédois, ni même costaricien, sans parler de celui des dragons asiatiques, au Salvador. Les conditions concrètes ne le permettent pas. C'est comme si nous voulions réaliser une révolution en suivant la voie cubaine, indépendamment de ce que nous pouvons penser de son cours actuel. Il est impossible de répéter l'histoire ; même le modèle nicaraguayen internationale que les sandinistes ont su utiliser pour prendre le pouvoir, sans parler du cas de Cuba, est complètement différente aujourd'hui. Nous ne pouvons donc pas réfléchir à partir de modèles analogues. Il en est de même avec la référence à la Suède, qui fait partie du Nord, et qui a bâti une bonne partie de sa puissance économique sur l'exploitation du Sud. Même si nous étions partisans de ce modèle, il serait exclu de penser pouvoir l'acclimater chez nous.

Mais une chose est de rêver à tel ou tel modèle, une autre de s'ancrer dans la réalité concrète. Il est évident que le FMLN doit construire une alternative différente du modèle néolibéral. Mais en ce qui concerne des aspects plus précis, comme la dictature du prolétariat, il me semble qu'il faut se saisir de la réflexion déja réalisée pour tenter d'éviter de reproduire ce qui a échoué ailleurs. Il ne s'agit pas d'affirmer que ce qui était à l'œuvre dans ces pays-là était la dictature du prolétariat, pour rejeter ensuite cette dictature.

• Soit on fait référence au modèle stalinien, soit à celui défini par Lénine, dans "L'Etat et la Révolution", ou par

Marx dans "La Commune de Paris", qui vont bien plus loin dans le domaine démocratique et qui s'opposent à ce qui s'est passé en Union soviétique à la fin des années 20.

Je suis d'accord. D'un point de vue théorique, les critiques faites à de telles déclarations [de Villalobos, ndlr] sont

Mais il faudrait analyser le message que leur auteur voulait faire pas-

En ce qui me concerne, je pense que sur la dictature du prolétariat, il s'agit d'éviter la répétition de l'expérience des pays de l'Est et de l'Union soviétique, et même, avec des formes différentes, du Nicaragua. Je pense que c'est de cela dont parlait [Villalobos] au fond. Mais c'est évidemment dangereux de faire des déclarations qui peuvent prêter à de fausses interprétations ; pour moi, de tels propos prouvent avant un manque de rigueur

• Tu dis que la situation internationale est aujourd'hui différente de celle qui existait lors des révolutions nicaraguayenne ou encore cubaine, ce qui est incontestable. Quels en sont les effets, selon toi, au Salvador?

Certaines conséquences sont plus ou moins pratiques, d'autres concernent le domaine conceptuel. Ce qui était notre modèle, avant les événements d'Europe de l'Est, est aujourd'hui remis en question. Au plan théorique, nous devons réfléchir à un modèle alternatif de société, mais aussi le construire. Nous ne pouvons pas nous en tenir à des archétypes.

Sur le plan pratique, le modèle que nous pourrons mettre en place sera déterminé par notre insertion dans une structure internationale, imposée par le système capitaliste. Cela, nous ne pourrons pas le changer, même si nous le voulons et même si nous contriburons, sans doute, à créer les conditions d'un changement global de système, qui ne dépendra pas que de nous ou des sandinistes. Nous devons accepter ces relations internationales et comprendre que, comme nous ne pouvons pas instaurer un modèle isolé, certainement pas dans la situation du Salvador, — à mon avis donc, ce n'est possible nulle part, on doit trouver un mode d'inser-

SALVADOR « La Paz es posible si todos ponemos un grano de ARENA.»*

* « La paix est possible si nous mettons tous un grain de "sable".»

Et dire que son grain de sable est en plomb ! tion dans le système capitaliste. Les relations qu'on aurait pu avoir avec l'Union soviétique ont complètement changé : ce pays a déjà instauré un mode de comptabilité sociale différent, des rapports capitalistes, une référence aux prix internationaux pour le pétrole, etc. Les termes de l'échange ont été modifiés. Les transformations que nous pourrons réaliser seront donc essentiellement internes, en grande partie déterminées par cet environnement international dans lequel nous devons

Nous ne pouvons pas espérer, en outre, que le modèle que nous élaborerons en tant que révolutionnaires sera celui qui sera appliqué. En ce qui nous concerne, au moins, nous sommes pleinement conscients que tout modèle de développement doit être soutenu par une large base sociale. Notre modèle, aussi beau soit-il, ne sera jamais appliqué s'il ne compte pas sur une base sociale suffisante. Il nous faut donc définir un modèle par la concertation : nous devons tenter de rallier les gens à notre projet. Mais nous ne pouvons pas souhaiter imposer nos idées aux autres, même si elles sont certes indispensables pour donner corps à ce projet. Nous devons donc accepter que notre projet soit amendé, même si, je le répète, nous devons nous efforcer qu'il le soit le moins possible. Si nous insistons à tout prix pour que notre projet soit accepté tel quel, nous nous isolerons de secteurs qui nous rejetterons parce qu'ils ont des intérêts différents, ou une autre perception de la réalité. * ler novembre 1991 Propos recueillis par Eric Toussaint - 27

Une erreur sur cette page ?