Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Une armée en quête d'Etat

· Inprecor n° 342, 6 décembre 1991 · p. 3-4 · 1 462 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

Europe de l'Est Ex-Yougoslavie

LE DISCOURS est le même que celui de Slobodan Milosevic : « La Serbie n'est pas en guerre. Elle ne veut pas plus que l'armée conquérir des territoires croates, ni bloquer l'exercice du droit d'autodétermination des autres peuples qui ont ensemble constitué la Yougoslavie et on le droit de s'en séparer. » Certes, ajoutent le pouvoir serbe et les représentants de l'Etat-major, les déclarations unilatérales d'indépendance de la Croatie et de la Slovénie sont « illégales » au regard de la Constitution yougoslave, qui stipule que la dissolution du pays doit se faire de magrands-seigneurs, « la volonté de séparation est là. Nous ne maintiendrons pas de force ceux qui veulent quitter la Yougoslavie. Mais nous ne leur permettrons pas de brimer le droit à l'autodétermination des autres, ceux qui veulent y rester ». Quant aux frontières, « la Constitution admet qu'elles peuvent être modifiées mais d'un commun accord. Les déclarations d'indépendance changent les frontières externes, tel n'était pas notre souhait. Mais puisque l'équilibre d'ensemble, yougoslave, est remis en cause, alors il faut aússi renégocier les frontières internes ». Telle est l'argumentation, extrê mement cohérente au regard du "droit", développée régulièrement par les représentants du "bloc yougoslave".

Mais le droit lui-même est à géométrie variable. Et derrière le droit, il y a le rapport de forces. C'est ce dernier, dans le passé, qui a contraint les Albanais du Kosovo à accepter un cadre "yougoslave"

rejetaient (après l'échec de la Confédération balkanique incluant l'Albanie). C'est encore lui qui a fait du Kosovo, le berceau du premier royaume serbe médiéval (mais peuplé de plus de 90 % d'Albanais), une province de la République de Serbie. C'est donc encore lui qui a attribué constitutionnellement aux Albanais du Kosovo non pas le statut de "nation" (dotée d'une République/Etat), mais de "minorité nationale" de feu la Yougoslavie : c'était ne pas leur reconnaître le droit de sécession, dont le droit yougoslave... Et n'est-ce pas encore ces accords de cessez-le-feu où, loin de traiter symétriquement les Albanais en Serbie et les

YOUGOSLAVIE

Le ministre fédéral de la Défense yougoslave vient d'appeler à la création rapide d'une mini-Yougoslavie

(1). Il estime que l'armée a accompli « sa mission » :

protéger les Serbes contre « un nouveau génocide perpétré par les oustachis » et permettre l'accomplissement du droit à l'autodétermination de ceux qui veulent rester ensemble dans une Yougoslavie restreinte.

Catherine VERLA

Serbes en Croatie, dans lesquels il va s'agir de reconnaître des droits aux seconds et d'ignorer superbement les premiers... Jusqu'à ce qu'explose à nouveau le Kosovo, sans aucun doute cette fois-ci, soutenu par l'Albanie.

Des Etats plurinationaux

Mais le rapport de forces, il est aussi, inégal, derrière les nations reconnues:

dans un premier temps, bien sûr, la force de l'Etat croate s'est juridiquement imposée aux Serbes de Croatie, comme celle de l'Etat serbe s'était juridiquement (mais d'abord politiquement et physiquement)

imposée aux provinces du Kosovo et de

Vojvodine.

Sous des formes différentes, on peut dire que, dans la Constitution yougoslave de 1974, la dernière du temps de Tito, un arbitrage entre toutes les pressions d'en bas s'était réalisé : la souveraineté serbe sur le territoire de la République serbe s'arrêterait aux frontières des provinces devenues des quasi-républiques dotées du droit de veto au plan de la fédération elle- même ; la souveraineté croate sur la République croate était partagée avec les

Serbes de Croatie, traités comme nation constituante à part égale; de même, la

Bosnie-Herzégovine était-elle Etat des

Serbes, des Croates et des Musulmans

(slaves islamisés reconnus comme une

Autrement dit, la Yougoslavie constituait non seulement une fédération de rétionaux, égaux en droit.

Cela ne reflétait pas un découpage artificiel, mais des mélanges et mouvepopulation séculaires (les Albanais ont vécu au Kosovo après que les Serbes aient fui les Turcs ; les Serbes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine habitent là depuis des siècles dans des zones frontières entre empire austro-Hongrois et empire ottoman, etc.). La remise en cause de l'équilibre pluri-ethnique de la Constitution de 1974 est le produit de la crise d'ensemble du régime titiste au tournant de la décennie 80. Cette crise a produit d'un côté des tendances recentralisatrices (libérales ou passéistes, respectivement derrière feu le gouvernement Markovic et Milosevic) ; et, leur résistant, des tendances à l'éclatement par l'affirmation des Etats/nations. Les nationalistes serbes et croates ont des sources communes dans ce processus, et se sont ensuite nourris les uns des autres.

Des assimilations fausses

Devant l'échec d'un projet yougoslave centraliste, les pouvoirs serbes se sont repliés sur une "Serbie-Slavie", soutenus par une armée dont la raison d'être est d'avoir un Etat à défendre (le plus large possible)... Imposer le maintien de force de l'ancienne Yougoslavie est proprement impossible. Mais dans le projet d'une Yougoslavie maintenue sans ses séparatistes, les Serbes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine jouent un rôle dramatique, pivot. Considérer qu'ils sont simplement manipulés par le pouvoir serbe de Milosevic, c'est passer à côté de l'échec politique de Franjo Tudjman qui n'avait rien de fatal, alors que l'échec militaire, lui, était inévitable dès lors que l'armée s'investissait du rôle de protecteur des Serbes.

Il est odieux d'assimiler les sentiments nationaux croates au nationalisme fasciste des oustachis et il est inacceptable d'assimiler (comme l'ont fait les nationalistes serbes) tout projet d'Etat sou-

1) Le Monde du 5 décembre 1991.

2) Voir Inprecorn° 339 du 25 octobre 1991.

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= YOUGOSLAVIE verain croate (y compris dans une Yougoslavie confédérale) à un Etat oustachi. La propagande des médias serbes officiels a été redoutable derrière cette guerre pour aiguiser les souvenirs et les haines.

Mais le gouvernement Tudjman lui a donné des arguments qui ont facilité la tâche : la proclamation hâtive d'une Charte des droits des Serbes et des minorités le 25 juin 1991, jour de la déclaration d'indépendance, est arrivée trop tard, perque comme une poudre aux yeux pour la communauté internationale, sans effets réels, sans crédibilité : elle venait après le sabotage des négociations initiées par les représentants serbes de Croatie. Pourtant, ils réclamaient au départ infiniment moins que tout ce que le gouvernement croate propose actuellement. Les écrits antisémites et nationalistes réactionnaires de Tudjman, la tolérance envers les groupes oustachis, sur lesquels il s'est appuyé dans les zones les plus conflictuelles ont lourdement pesé dans l'engrenage des peurs et de la haine.

Maine et fascisme

La répression actuelle contre le parti d'extrême droite croate (Parti du droit) et son chef Paraga, dans un contexte de défaites militaires attribuées à Tudjman et alors que, sur le terrain, les oustachis étaient les meilleurs combattants, va se transformer en désastre politique : devenues victimes, les courants d'extrême droite favorisés par la logique de guerre peuvent se renforcer aux prochaines élections. Pourtant, pas plus en Serbie qu'en Croatie, les Serbes ne forment un bloc homogène : encore aujourd'hui, tant dans les villages de la Banija que dans les grandes villes où vit la moitié d'entre eux, ils restent nombreux à rejeter ce qui est désormais devenu aussi une agression contre la souveraineté croate et contre une réelle autodétermination de chaque Serbe

Car lorsqu'on est accusé de "trahison", de collaboration avec les oustachis dès lors que, Serbe, on refuse la guerre et on accepte de reconnaître la souveraineté croate, il n'y a pas d'autodétermination. Il n'y a pas non plus de souveraineté possible sur un territoire croate ingérable, coupé en deux et réduit d'un tiers. Il n'y a pas de paix possible quand on impose par la force de l'armée la "libération" de villes ou de villages où vivent moins de 20 % de Serbes, comme c'est le cas dans la Slavone, quand on réprime comme criminels de guerre ceux qui refusent de combattre ou quand on les envoie de force au front, comme en Vojvodine (4).

Les casques bleus de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) sont aujourd'hui acceptés "côté croate" et "côté serbe". Mais qui représente qui et qui contrôle qui? Rien n'est moins clair, même au niveau de l'Etat-major de l'armée, des combattants villageois ou des groupes paramilitaires. Rien n'est clair non plus quant aux objectifs. Qu'adviendra-t-il des territoires conflictuels ? La logique de guerre est toujours là : elle persistera là tant qu'il ne sera pas admis que Serbes et Croates peuvent vivre ensemble. Elles se poursuivra avec l'éclatement de la Bosnie-Herzégovine, le choix dès lors fatal des Musulmans de se regrouper eux-aussi dans "leur" Etat en redécoupant les autres républiques ; elle se répandra en Macédoine dont les Albanais voudront rejoindre une grande Albanie pendant que la Bulgarie, la Grèce et la Serbie chercheront à s'approprier ce qui restera de Macédoniens; elle rebondira inévitablement en Serbie que toutes ses minorités voudront quitter.

6 décembre 1991

3) Voir Inprecorn° 340 du 8 novembre 1991

4) Voir Inprecor n° 341 du 22 novembre 1991. Vers un nouveau Traité de Versailles ?

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