Après trois mois de tergiversations, l'Europe des douze a décidé de reconnaître la Croatie et la Slovénie. Des sanctions économiques visant toutes les républiques, on passera au boycott économique de la Serbie et du Monténégro seuls. Le régime serbe serait donc mis à l'index par la Communauté économique européenne.
Ce virage de la CEE semble consacrer le poids grandissant de la diplomatie allemande dans la crise yougoslave. Il s'agit sans doute d'un repositionnement européen rendu nécessaire par le déploiement attendu des casques bleus en Croatie. Les manœuvres pour la modification des frontières au profit de la Grande Serbie ne font que commen-
La partie est d'autant plus difficile qu'il faudra convaincre les Croates qu'ils sont soutenus, tout en leur faisant accepter la perte d'une partie de leur territoire, dont la Slavonie orientale, croate à 70 %.
Si le mécanisme d'arbitrage de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) semble enclenché, la mission et les finalités de l'intervention demeurent
Le régime serbe affiche sa sérénité et qualifie de "proche" la position de l'émissaire de l'ONU, l'ancien secrétaire d'Etat américain Cyrus Vance. Celui-ci réitère que des forces internationales d'interposition ne seront déployées qu'avec le consentement de toutes les parties. Proclamation de « Vukovar ville serbe », de « gouvernement serbe » dans les « territoires libérés » et appels à la colonisation des villages dont sont chassés les habitants croates majoritaires, conditionnent le consentement
Le président Tudjman est, lui, contraint d'accepter le déploiement des troupes internationales non pas le long de la frontière entre les deux républiques mais entre cette frontière et la ligne de front actuelle — la reconnaissance européenne étant à
Les "soldats bleus" assureront-ils la séparation des belligérants et le retour à la situation d'avant la guerre ou légitimeront-ils les conquêtes territoriales
Taraudés par une opinion publique troublée par l'indifférence européenne devant la lente agonie des habitants de Vukovar et d'Osijek, ne voulant plus endosser une orientation qui apparaît claire ment comme une caution de l'expansionnisme serbe, les dirigeants allemands ont déployé une activité soutenue afin de convaincre les "douze", surtout les Français, de la nécessité de reprendre l'initiative en Yougoslavie. Les Français suivront, contraints et forcés, au non de la solidarité européenne, mais ils comptent, le moment voulu, marquer leur différence.
Car, Mitterrand refuse toujours de désigner l'agresseur et l'agressé. En distinguant les « frontières administratives actuelles » et les « futures frontières internationales » qui « ne coïncident pas automatiquement », Mitterrand se place dans la continuation du Traité de Versailles qui fut, pourtant, l'une des causes de la montée des nationalismes exclusifs dans les pays balkaniques.
En Croatie, la reconnaissance européenne favorise la mobilisation contre l'extrême droite. Dé noncé depuis des mois par la presse croate pour ses exactions et ses liens avec les fascistes européens, le Parti du droit est enfin mis en cause dans plusieurs instructions judiciaires et ses dirigeants arrêtés. Faute de soutien populaire, les milices de ce parti n'ont pas tenté le putsch contre le gouvernement actuel dit d"unité démocratique" (libéraux sociaux-démocrates, communistes réformateurs,
En Serbie, le régime de Slobodan Milosevic continue à grands pas sa décomposition idéologique en attaquant l'opposition et en s'appuyant davantage encore sur les bandes de tchetniks de V. Seselj (le fameux député qui a déclaré, en pleine Assemblée serbe, qu'il fallait égorger tous les Croates pour régler définitivement le problème croate). Compte tenu de l'insoumission et des dé sertions massives de la jeunesse serbe, le régime favorise l'envoi sur le front des volontaires tchetniks spécialisés dans le "nettoyage" et le pillage des villages conquis. Après les arrestations, les agressions physiques et le saccage des locaux d'associa. tions pacifistes continuent à Belgrade.
Milovan Dijlas, sortant de sa réserve, a qualifié l'intervention serbe en Croatie de guerre injuste vouée à l'échec. Le vieux dirigeant, exclu du Parti communiste et emprisonné dès 1965 pour sa critique de la bureaucratie « nouvelle classe diri geante », a affirmé que les frontières entre les républiques yougoslaves fixées en 1945 demeurent les meilleures frontières possibles. Il a également rappelé que l'actuelle frontière serbo-croate fut tracée par une commission mixte serbe et croate qu'il pré sidait, lui, monténégrin neutre, après visites et consultations minutieuses dans tous les villages
4 décembre 1991 Slavko MIHALJCEK