Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

KAZAKHSTAN

Au bon plaisir de Nazarbaïev

· Inprecor n° 343, 20 décembre 1991 · p. 10-13, 13-14 · 5 225 mots

URSS et Russie Syndicalisme Écologie

Le ler décembre 1991, le dirigeant de la République soviétique du

Kazakhstan, l'ancien premier secrétaire du Parti communiste (PC) local,

Nursultan Nazarbaïev, a remporté une victoire retentissante lors de l'élection présidentielle, avec 99,8 % des suffrages exprimés. Ce résultat, après les élections de Kirghizie et du Tadjikhistan, a souligné une fois de plus que les élites de la période soviétique continuaient à être aux postes de commande dans les républiques d'Asie centrale qu'ils soient plutôt "conservateurs"

(Ouzbékistan et Tadjikhistan) ou "centristes" (Kirghizie et Kazakhstan).

Cet article de notre envoyé au Kazakhstan a été écrit avant la formation de l'Union slave entre la Russie, l'Ukraine et la Biélorussie, que les républiques d'Asie centrale envisageraient de rejoindre.

Poul Funder LARSEN

ALORS que les structures de pouvoir traditionnelles de l'Union se sont affaiblies au cours de ces derniers mois, la région d'Asie centrale apparaît de plus en plus comme un entité séparée. A la suite du coup de force d'août 1991, la signature du nouveau traité sur l'union économique par huit républiques, le 18 octobre, n'a eu lieu ni à Moscou, ni à Léningrad ou à Kiev, mais plus de 3 000 kilomètres plus loin, à

Alma-Ata, capitale du Kazakhstan (1). En outre, durant l'automne, plusieurs politiciens occidentaux, dont James Baker et Hans-Dietrich Genscher, se sont rendus à Alma-Ata pour rencontrer Nursultan Nazarbaïev, soulignant ainsi l'importance que le Kazakhstan — et, dans une moindre mesure, toute l'Asie centrale — a acquis sur la scène politique soviétique actuelle.

Le Kazakhstan et les autres républiques d'Asie centrale forment maintenant l'un des trois principaux bloc qui subsistent dans une

Union au bord de la disparition. Le Kazakhstan est la seconde république en taille après la Russie (quatre fois la taille de l'Ukraine, et cinq fois celle de la France), mais seulement 16 millions de personnes vivent dans cette zone d'immenses steppes. Les Kazakhs sont minoritaires dans la république, représentant moins de 40 % de la population ; on trouve approximativement le même pourcentage de Russes, alors qu'une centaine

KAZAKHSTAN d'autres peuples forment les 20 % restants (Allemands, Coréens, Ukrainiens, etc.).

Une colonisation mouvementée

Avant la révolution de 1917, le Kazakhstan, comme toute la région d'Asie centrale — connue alors sous le nom de Turkestan —, était une colonie russe. La sanglante conquête russe s'est achevée au début des années 1880 et des millions de Russes se sont installés en Asie centrale pour produire du coton, évinçant les nomades de leurs pâturages. Cette domination grand-russe n'a pas toujours été sans tensions ; ainsi, à la veille d'Octobre, en 1916, les armées du tsar ont mis plusieurs mois à éteindre une insurrection des Kazakhs contre le service militaire obligatoire.

A la fin des années 20, la direction stalinienne a réalisé la collectivisation forcée des campagnes, ce qui a eu des conséquences désastreuses pour la population de la région et a fait disparaître la confiance gagnée par des mesures comme la distribution de lopins de terre aux paysans pauvres du Kazakhstan qui avait eu lieu en 1921. Dans la droite ligne des politiques tsaristes, en privant les nomades de leurs pâturages, les staliniens ont organisé un vrai génocide, dont les victimes se chiffrent sans doute par millions. La collectivisation et la répression ont entraîné une émigration massive de la population kazakh, surtout vers la Chine.

Aujourd'hui, plus de 3 millions de Kazakhs vivent en dehors de leur république — 1 million en Russie, 1 million en Ouzbékistan et de l à 2 millions en Chine. La composition nationale de la république a été de nouveau modifiée dans les années 30 et 40 par l'arrivée de centaines de milliers de déportés, dont des communautés entières de "peuples réprimés" (par exemple, les Allemands de la Volga et les Tatars de Crimée).

Dans les années 60, le Kazakhstan a connu une nouvelle vague de russification inspirée par l'idéologue du PCUS, Mikhail Souslov : fermeture des écoles kazakhs, changement des noms, etc. Ces contradictions nationales latentes furent à l'origine de l'explosion de colère des 17 et 18 décembre 1986, quand le centre (dirigé par Gorbatchev) limogea le dirigeant kazakh Dinmoukhamed Kounaïev - membre de longue date de la nomenklatura — et le remplaça par un Russe, Gennadi Kolbin.

Une manifestation de protestation à Alma-Ata, sur la place de la République, s'est transformée en bagarre de rue, suivie par une vague de répression. Ce fut le premier affrontement national d'envergure de la période de la perestroïka et cela illustra la ligne répressive que le centre adopterait durant ces années (2).

L'arrivée au pouvoir de Nursultan Nazarbaïev, un technocrate kazakh avec une formation d'économiste, nommé premier secrétaire du PC en 1988, a entraîné une certaine stabilisation politique au Kazakhstan. En maintenant un profil relativement indépendant dans les relations avec Moscou, tout en soutenant la rédaction d'un nouveau Traité de l'Union, il a réussi à gagner un appui important parmi les différentes nationalités de la république.

Le marché dans un gant de fer

La direction Nazarbaïev a combiné le tournant vers une économie de marché avec la préservation d'un très important contrôle administratif, fondé sur les structures en grande partie intactes de la nomenklatura du Kazakhstan. Comme l'a déclaré un homme d'affaires soviétique avec une pointe d'admiration : « Nursultan Nazarbaïev n'a pas l'intention d'abandonner l'autoritarisme. Non pas parce qu'il refuse l'idée de la démocratie, mais parce qu'il pense que c'est plus efficace. En étudiant l'expérience internationale, il a réalisé que des transformations économiques de cette envergure n'avaient jamais été menées à bien nulle part sans un pouvoir centralisé fort. Cela explique sa volonté permanente d'acquérir de nouvelles autorités et pouvoirs. Il y a plus

1) Les huit premiers signataires étaient la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Turkmenistan, l'Ouzbékistan, la Kirghizie et l'Arménie.

2) Aujourd'hui, une petite plaque commémorative se dresse sur la place de la République pour rappeler les victimes de décembre 1986. Concession à la conscience nationale naissante, les 17 et 18 décembre sont devenus des jours fériés nationaux.

Page 11

d'un an, il a réformé les conseils soviétiques du Kazakhstan, en renforçant l'administration — chose qu'Eltsine vient à peine de commencer à faire » (3).

Après l'échec du coup de force d'août 1991, dont Nazarbaïev a réussi à rester à l'écart en adoptant une attitude attentiste, et qui a eu peu de répercussions au Kazakhstan, le PC de la république a été interdit et, vers la mi-septembre, un Parti socialiste du Kazakhstan a été fondé pour lui succéder. Rien ne prouve que les événements d'août aient profondément modifié les rapports de forces dans la république. Comme l'a noté un correspondant des Izvestia : « Il est évident que la nomenklatura du Parti joue encore un rôle et que le Soviet suprême actuel du Kazakhstan est toujours majoritairement composé d'"anciens communistes" Bien que les instances de direction du nouveau parti (socialiste) ne comptent formellement aucun des dirigeants de l'ancien PC du Kazakhstan, tous les anciens pontes du Parti sont aujourd'hui payés par l'Etat en tant que ministres, conseillers d'Etat, etc » (4).

Les sirènes de l'Islam

La question des biens du PC de la république n'a toujours pas été réglée, mais il est probable que le nouveau parti pourra en récupérer au moins des parts. Dans une conversation personnelle, un économiste d'Alma-Ata a intelligemment résumé toute l'affaire : « Tous les apparatchiks du PC se sont recyclés dans l'administration autour du président — et aujourd'hui, ils touchent deux fois leur ancien salaire. »

La vie politique du Kazakhstan n'a pas été marquée par l'apparition de groupes d'opposition d'une importance comparable, par exemple, à celle des Fronts populaires d'autres républiques. Des partis d'orientation libérale et démocratique ont été créés, ainsi qu'un parti social-démocrate, et un parti vert serait en cours d'organisation, mais aucun d'entre eux ne réussira à remettre en cause à court terme l'hégémonie politique de Nazarbaïev. Ce dernier a même été capable d'imposer aux forces d'opposition un « moratoire sur les réunions et les manifestations ».

La préparation de l'élection à la présidence du Kazakhstan a illustré la faiblesse de l'opposition. Pour ce scrutin, il fallait obligatoirement déposer les candidatures avant le 10 novembre ; or, à cette date, seul Nazarbaïev avait recueilli les 100 000 signatures nécessaires. Le regroupement d'opposition national-démocratique Sjeltoksan avait un candidat mais il n'a pas obtenu suffisamment de signatures — ceci a, entre autres, sans doute été dû à un barrage important des autorités (5). Le mouvement de

OUZBÉKISTAN

TURKMENISTAN

Achikhabad l'Unité, qui compte sur l'appui de secteurs de la population russe, a aussi demandé à ses partisans de voter contre Nazarbaïev — mais la grande majorité des Russes de la république n'a pas suivi cet appel.

Le développement des forces islamiques sera un facteur clé de la vie politique future de la région. Comme la religion ne fait que commencer à apparaître en tant qu'élément politique, après plusieurs décennies de répression, les appréciations sur son impact actuel sont extrêmement différentes. Elle pourrait sans doute devenir un outil tant dans les mains des courants d'opposition remettant en cause l'"'ancien régime" d'un point de vue religieux et fondamentaliste, que dans celles des anciennes élites communistes cherchant à asseoir leur pouvoir sur de

Plusieurs Etats d'Asie centrale et du Moyen-Orient (surtout la Turquie, l'Iran et l'Arabie saoudite) ont fait des efforts considérables pour se lier aux "nouvelles" directions des républiques d'Asie centrale. L'Iran multiplie les gestes en direction du Tadjikistan (dont la population parle perse), alors que le gouvernement turc s'intéresse beaucoup au Kazakhstan. Certains cercles intellectuels de cette république voient le régime séculier et modernisateur d'Ataturk, durant les années 20, comme un modèle possible de développement social.

L'implantation de partis se réclamant de l'Islam est évidemment liée à la situation sociale générale des républiques. L'Ouzbékistan et le Tadjikistan sont profondément touchés par une crise socio-économique qui alimente les courants fondamentalistes et les tensions nationales, par exemple dans la vallée très peuplée de Fergana ; alors que le Kazakhstan, dont la majorité de la population n'est pas musulmane, souffre actuellement beaucoup moins des pénuries que de nombreuses régions de Russie.

KAZAKHSTAN

Bichkek (Tachkent • Alma Ata

KIRGHIZSTAN Douchanbe

-TADJIKISTAN

L'on peut se demander jusqu'à quel point les institutions établies durant la période soviétique (éducation obligatoire, etc.) et les liens étroits entre certains secteurs du clergé islamique et le régime soviétique pourront contrebalancer un retour du facteur religieux sur la scène politique. Récemment, le mufti des musulmans kazakhs, Rabtek Nizanbaïev, a publiquement dénoncé les tentatives de formation d'un parti islamique dans la république, qui représenterait une « menace pour la stabilité du Kazakhstan » et qui « conduirait à l'affaiblissement du pan-turquisme, ce qui pourrait engendrer une hostilité parmi les croyants de différentes confessions » (6).

Du "socialisme réel" à la Bourse

Signe des temps, le bâtiment d'Alma-Ata qui servait de vitrine aux "réussites" de l'économie soviétique a maintenant été transformé en centre commercial et en Bourse d'affaires. Le gouvernement de Nazarbaïev est prêt à entreprendre des réformes libérales et les entreprises commerciales se multiplient.

Vers la mi-septembre 1991, un programme définissant la première phase des privatisations au Kazakhstan — qui concernait au moins 50 à 60 % des commerces, des services et des petites entreprises industrielles ainsi que le logement — a été publié dans la

3) Delovie Lioudi, juillet-août 1991. Avec l'octroi de larges pouvoirs à Eltsine le ter novembre, il a aussi rempli ce but autoritaire.

4) Izvestia, 14 septembre 1991. Par exemple, comme le mentionnent les izvestia du 2 septembre 1991, l'ancien président du département d'idéologie du PC de la république, Kuanysy Sultanov, a été nommé ministre de la Presse et des Médias par un décret de Nazarbaïev.

5) Sjeltoksan signifie "décembre" en kazakh. Une des principales revendications de ce parti, qui défend les droits de la population kazakh, est la réhabilitation des manifestants de décembre 1986.

6) Izvestia, 13 novembre 1991.

----- photo credits and running heads -----

Caspienne Mer

Page 12

Je trace les nouvelles frontières du Sud de l'Union soviétique. Que fais-tu ? presse de la république (7). Cette "petite privatisation" est prévue pour 1991-1992 ; elle doit être immédiatement suivie par une "grande privatisation" des moyennes et grandes entreprises industrielles, les sociétés non rentables étant vendues en priorité.

Autoritarisme économique

Apparemment, le programme de privatisations de Nazarbaïev envisage un processus plus graduel et un rôle plus important de l'intervention d'Etat que celui des économistes russes proches d'Eltsine. Le programme accorde une petite place aux droits des travailleurs dans le processus de privatisation ; cependant, il ne contient aucune clause spéciale quant au transfert des entreprises à la propriété collective.

En ce qui concerne la privatisation des logements, un système de coupons, distribués selon l'ancienneté au travail, est prévu. Cet aspect de la réforme a été fortement critiqué par les syndicats, qui ont souligné ses conséquences défavorables pour les jeunes travailleurs. Les syndicats ont également critiqué la façon dont ce programme de privatisations tous azimuts avait été élaboré : il a simplement été publié à la suite d'un ordre de Nazarbaïev, sans aucune discussion ni décision au Parlement kazakh (8).

Cette façon de prendre des décisions illustre le caractère autoritaire des réformes économiques au Kazakhstan. Lorsque la discussion porte sur le "modèle" de développement économique, on fait habituellement référence à l'expérience des économies des quatre "dragons" de l'Asie du Sud-Est, et surtout de la Corée du Sud : « Il [Nazarbaïev] ne cache pas son admiration pour les régimes autoritaires à condition qu'ils aient de solides économies de marché. Il parle avec respect de la Corée du Sud, qu'il a visitée l'an dernier. Il y a d'ailleurs déclaré : "Nous sommes intéressés par la manière

Je trace les nouvelles frontières du Nord de l'Union soviétique ! dont ils ont réussi à tant se développer en à peine 30 ans. Le marché a été établi ici avec une discipline de fer." Ce mois-ci, Nazarbaïev prévoit de faire un voyage dans les zones franches chinoises, où coexistent libéralisation économique et répression politique ; l'ancien Premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, lui-même défenseur tiède de la démocratie, viendra au Kazakhstan un peu plus tard dans l'année. (...) Nazarbaïev se plaît à répéter : "Si vous aviez de la démocratie sur les chaînes de montage et dans la vie, pourquoi iriez-vous travailler ?" » (9).

Cette conception du développement (au Kazakhstan et dans toute la région) selon l'exemple des économies du Sud-Est asiatique se base à l'évidence sur une série de paris fragiles, dont la possibilité d'une restructuration à large échelle de la classe ouvrière (par l'instauration d'une discipline de fer et de beaucoup d'heures de travail) et d'importants investissements, dans une large mesure par l'apport de capitaux étrangers. Mais en réalité, les investissements étrangers restent faibles pour l'instant, et sont centrés sur l'extraction de matières premières, sans qu'aucun accord n'ait été signé.

Le scandale qui a éclaté autour de l'exploitation du très riche champ pétrolier de Chengiz indique ce que l'on peut attendre de futurs investissements de corporations multinationales dans la région — et dans les anciennes républiques soviétiques en général. Le champ pétrolier de Chengiz aurait une capacité d'au moins 25 milliards de barils de pétrole — c'est peut-être le plus grand dépôt de pétrole non exploité de toute l'Union soviétique. Après une période prolongée de manœuvres et de marchandages, tant avec la direction kazakh qu'avec les autorités de l'Union en charge du dossier, l'éventualité d'un contrat avec la compagnie pétrolière nord-américaine Chevron a été évoquée début 1991.

Ce contrat prévoit un investissement de plusieurs milliards de roubles du côté soviétique et kazakh, et l'apport d'une faible somme par Chevron alors que les profits seront divisés en deux... Chevron devrait fournir la technologie de cette énorme joint-venture, mais plusieurs observateurs pensent que les choix technologiques proposés sont déjà dépassés.

Cependant, aucune étude de faisabilité neutre n'a été menée, et de nombreuses rumeurs ont circulé concernant le comportement incompétent et corrompu des négociateurs soviétiques et kazakhs.

La bataille de Por noir Deux commissions gouvernementales ont déclaré que le projet n'était pas rentable pour les Soviétiques et les Kazakhs, ce qui a conduit le journal libéral Les Nouvelles de Moscou à affirmer : « Le capital investi dans la joint-venture par Chevron ne représente que le cinquième de la somme que notre pays va dépenser pour la prospection et l'équipement, sans compter l'exploitation du pétrole elle-même. Les plans ne prennent pas en compte l'augmentation prévisible des prix du pétrole à l'échelle mondiale, ce qui constitue une double perte pour nous. Les estimations les plus conservatrices calculent que les profits nets de Chevron dans ce projet représenteront le double du taux moyen de profit de l'industrie pétrolière des EtatsUnis. Le contrat a été rédigé de telle manière que la firme peut gagner plus de 100 milliards de dollars. Notre pays ne recevra rien de tel. Chevron ne remplit aucune obligation écologique sérieuse, et ne prend même pas en compte le danger de tremblements de terre que peut provoquer l'utilisation de la technologie. La firme ne s'engage pas à prendre sérieusement part au développement de la région » (10).

Les Nouvelles de Moscou concluent : « La teneur de ce projet économique est parfaitement claire ; l'Union soviétique et le Kazakhstan sont en train de perdre tout contrôle sur l'une des réserves de pétrole les plus riches du pays, alors qu'on ne leur a absolument rien promis en échange. Un tel accord est sans précédent à notre époque En étudiant l'histoire des concessions pétrolières, je me suis rendu compte que c'est ainsi que les anciennes métropoles traitaient leurs colonies au début du siècle, avec le fusil sur la tempe » (11).

Cependant, quand James Baker a visité Alma-Ata à la mi-septembre, Nazarbaïev a

7) Ogni Alatau, 19 septembre 1991. Ce programme a semble-t-il été co-rédigé par l'économiste sud-coréen Chan Yung Bang.

8) Izvestia, 27 septembre 1991.

9) Newsweek, 8 juillet 1991.

10) Moscow News / Fax Digest n° 24, juin 1991.

11) Moscow News / Fax Digest n° 21, mai 1991.

Page 13

réaffirmé sa confiance en Chevron et a publiquement défendu le projet. Cela fait peut-être partie d'un accord entre les Nord-Américains (qui auraient promis une aide économique et un appui pour le contrôle kazakh sur les armes nucléaires dans la république) et le gouvernement du Kazakhstan. Comme un journal l'a souligné ironiquement : « Nazarbaïev a échangé Chengiz contre la bombe » (12).

Mais Chevron est loin d'être la seule multinationale rêvant d'avoir sa part des énormes ressources naturelles du Kazakhstan ; quand Nazarbaïev s'est rendu en Grande-Bretagne, il a eu de longues discussions avec, entre autres, des dirigeants haut-placés de la British Petroleum. La décision sur Chengiz constitue une tentative claire de la direction du Kazakhstan pour apparaître "flexible" et "ouverte" aux investisseurs étrangers. Mais le capital étranger sera sans doute exclusivement intéressé par les matières premières de la république et non par les résidus d'une industrie locale très peu rentable et polluante.

Déséquilibres

Le Kazakhstan est d'ailleurs un trésor de matières premières : il abrite 70 % des réserves de l'Union soviétique en plomb, en zinc, en étain et en magnésium ; 90 % du phosphore et du chrome ; 65 % de l'argent ; 30 % du cuivre et 60 % du molybdène. Les mines de la république produisent 142 millions de tonnes de charbon par an et il existe d'importantes réserves de pétrole et de gaz.

A la suite du programme de mise en valeur des "terres vierges" de Khrouchtchev, dans les années 50. le Kazakhstan est devenu l'un des principaux producteurs de produits agricoles, avant tout de blé, mais aussi de riz et de coton. Aujourd'hui, plus de 20 % des terres cultivées de l'Union se trouvent au Kazakhstan. La plupart des produits agricoles sont exportés sous forme de matières premières et seulement 19 % sont traités sur place (13).

La planification centrale avait décidé un développement dominé par l'industrie lourde au Kazakhstan, centré sur les industries chimiques et pétrochimiques, les centrales thermiques et quelques industries légères comme la production de chaussures et de textile.

Ce schéma économique caractérisé par la production de matières premières combinée avec un secteur manufacturier rudimentaire est encore plus accentué dans les autres républiques d'Asie centrale. Alors que celles-ci produisent tout le coton de l'Union, plus de 80 % de celui-ci est traité industriellement en Russie (14). La monoculture a eu de graves conséquences sur la situation socio-économique et écologique de la région. Cela a aussi créé une forte dépendance vis-à-vis des structures commerciales de l'Union, qui a cependant apporté certains gains sociaux à cette région malgré la division inégale du travail (15).

Mer morte

Get essais nucléaires Le prix écologique payé pour l'industrialisation et la monoculture agricole a été terriblement élevé. Le désastre de la mer d'Aral est devenu un symbole de l'exploitation à tout crin des ressources naturelles par le régime bureaucratique. Cet énorme lac de 66 000 kilomètres carrés (le deuxième en Union soviétique après la mer Caspienne) s'est asséché au long des quatre dernières décennies, principalement à cause de projets d'irrigation irresponsables pour la production extensive du coton, du riz et du blé. Le taux de disparition de la mer d'Aral s'est accéléré ces dernières années et plus de 60 % de ses eaux ont maintenant disparu, créant des problèmes de santé importants et entraînant une misère sociale et culturelle.

Fin novembre 1991, le Comité d'Etat pour l'environnement du Kazakhstan a déclaré la région « zone de désastre écologique », et a reconnu que « la situation écologique de la région échappe à notre contrô le. Les niveaux de vie et de santé de la population se sont détériorés de manière dramatique, la mortalité générale et la mortalité infantile augmentent. » Selon ce texte : « Environ 3 millions de personnes sur les rives de la mer d'Aral au Kazakhstan, en Ouzbekistan et au Turkménistan vivent dans la détresse » (16). Alors que l'Union soviétique se désintègre, il est probable que seules les républiques directement concernées par les dégâts écologiques auront la volonté de payer une partie de la note astronomique

La mer d'Aral est loin d'être le seul problème écologique de la région. Le Nord et l'Est du Kazakhstan sont très pollués par des émanations toxiques non filtrées des usines et des mines ; de grandes parties de ce vaste territoire (surtout la zone qui entoure le centre industriel d'Oust-Kamenogorsk) sont gravement polluées par des déchets toxiques et chimiques. L'armée soviétique a placé plusieurs de ses installations les plus polluantes au Kazakhstan, dont le site nucléaire de Semipalatinsk cause des ravages depuis plusieurs décennies. Les sites d'expérimentation des armes chimiques et biologiques se trouvent également au Kazakhstan.

Une rupture des rapports économiques entre les républiques pourrait entraîner un désastre pour la majorité de l'industrie kazakh. La région de l'Asie centrale serait abandonnée à ses énormes problèmes écologiques et à des économies nationales désé-

Page 13

quilibrées. Au cours des négociations qui ont eu lieu sur les diverses formes d'union économique et politique, le Kazakhstan était donc un des principaux défenseurs de la préservation de l'unité des républiques. La direction Nazarbaïev était visiblement pour la combinaison entre une union économique contraignante et une confédération politique plus souple.

Cependant, plusieurs avancées ont été réalisées en matière de renforcement des structures de pouvoir de la république : après le coup de force d'août, Nazarbaïev a annoncé que toutes les entreprises établies sur le territoire du Kazakhstan seraient transférées à la juridiction de la république, et la création d'une réserve d'or et de diamants républicaine. Le gouvernement a aussi annoncé qu'il était prêt à émettre sa propre monnaie mais qu'il ne prendrait pas une telle mesure de façon unilatérale. Des accords économiques entre le Kazakhstan et d'autres républiques ont déjà été signés mais l'idée de la mise sur pied d'un groupement régional des républiques d'Asie centrale n'a guère progressé pour l'instant.

La mainmise de la Russie sur les institutions dépendant auparavant de l'Union a été crûment exposée par un proche d'Eltsine, Bourboulis : « La Russie est le successeur de l'Union et de toutes ses institutions, » Cela a

12) Kommersant, 23 septembre 1991.

13) Ces statistiques proviennent de Delovie Lioudi op. cité et du Livre de l'année APN, Union soviétique, 1991.

14) The Guardian, 28 août 1991.

15) La discussion sur le commerce au sein de l'Union sovié tique est souvent extrêmement biaisée et, par conséquence, de nombreuses opinions très différentes apparaissent. Une estimation du journal indépendant Nezavisimava Gazeta (17 septembre 1991) indique que les républiques d'Asie centrale de Kirghizie, du Tadjikistan et du Turkménistan pourraient bénéficier d'un aligne ment sur les prix du marché mondial — et gagneraient respective ment 110, 60 et 300 millions de roubles par an. 16) Izvestia, 26 novembre 1991.

Page 14

été très mal reçu à Alma-Ata, tout comme certains aspects de la réforme économique russe — ainsi, la hausse des prix imminente décrétée en Russie touchera aussi les autres républiques. La perspective d'une superpuissance russe travaillant à son profit, et qui avance des revendications territoriales vis-àvis des autres républiques, avec une armée puissante contrôlant toutes les armes nucléaires n'a rien pour plaire au Kazakhstan.

Enjeux nucléaires

Get chauvinismes

En conséquence, Nazarbaïev a insisté de plus en plus pour garder le contrôle sur les armes nucléaires déployées au Kazakhstan. Quand on lui a demandé si Moscou devrait conserver son contrôle sur la stratégie nucléaire du pays, il a répondu : « Pas Moscou, mais un état-major général qui sera composé des ministres de la Défense des républiques » (17). Le 26 novembre 1991, un comité de défense du Kazakhstan a été mis en place. La décision extrêmement populaire de fermer le site d'expérimentation de Semipalatinsk, décrétée par Nazarbaïev le 28 août, a aussi constitué un avertissement à la Russie et à l'armée soviétique, pour qu'elles sachent que le Kazakhstan ne se laisserait pas marcher sur les pieds.

Les frictions entre la Russie et le Kazakhstan jouent bien sûr un rôle crucial dans le Nord de la république, où les Russes sont majoritaires. Les tensions ont été aggravées quand, à la suite du coup de force, des conseillers d'Eltsine ont suggéré qu'une révision des frontières entre les deux républiques serait éventuellement nécessaire. Les nationalistes kazakhs ont immédiatement répondu, affirmant que « les territoires kazakhs originels comprennent des parties des régions de Saratov, d'Orensburg, d'Astrakan et d'Omks » (18).

On a pu avoir un aperçu des conflits potentiels quand, en septembre 1991, quelques centaines de cosaques russes sont venus dans la ville d'Ouralsk, située au Kazakhstan à côté de la frontière russe, pour célébrer le 400e anniversaire des cosaques au service de l'Etat russe dans la région, avec un drapeau russe. Cela a été immédiatement dénoncé par une grande manifestation de protestation de Kazakhs qui y ont vu une provocation chauvine délibérée (19).

Le Nord et l'Est du Kazakhstan sont le cœur industriel de la république, avec la ville minière de Karaganda (700 000 habitants) comme "capitale". Dans cette région, comme dans d'autres centres miniers d'URSS, le mouvement ouvrier est réapparu à l'occasion des grèves de 1989. Une partie de la direction du comité de grève a pris le contrôle du syndicat officiel des mineurs de la région, mais elle a été petit à petit récupérée par la nomenklatura locale.

La tentative de maintenir un comité ouvrier indépendant dans le syndicat officiel et de créer une organisation politique des travailleurs, l'Union des travailleurs de Karaganda, a échoué. Certains militants ont alors créé un comité local du Syndicat indépendant des grèves d'avril et pas été très suivies à Karaganda à cause de l'intervention active Nazarbaïev, qui a promis une importante indexation des salaires, et à cause du rôle des syndicats locaux : « Notre grève n'était pas aussi importante que celle du Kouzbass [en Sibérie occidentale]. La question nationale dans la région et le fait que nous soyons mieux lotis économiquement ont joué un rôle. C'était très difficile pour nous. Les autorités ont essayé de nous présenter comme des extrémistes. Le dirigeant du officiel a personnellement essayé de briser la grève. On nous a immédiatement dit que les conséquences du mouvement et toutes les pertes économiques seraient imputées à ceux qui l'avaient organisé. La grève avait été spontanée ; il n'y avait pas de liens entre les grévistes, et les mineurs ont pensé que personne ne les soutenait. Immédiatement après la grève, les persécutions ont commencé. Les travailleurs ont été sermonnés par les directeurs qui les ont menacés de licenciement. Après, nous avons décidé de quitter le syndicat offiLa résistance des syndicats

La branche de Karaganda du Syndicat indépendant des mineurs a aussi joué un rôle important durant les trois jours du coup d'Etat d'août, en essayant d'organiser une résistance populaire, et en publiant sept tracts différents dans des conditions très dif-

Pendant ce temps, le syndicat officiel, qui compte encore sur l'appui de la majorité des mineurs de Karaganda, voit l'avenir en rose et espère beaucoup de la mise en place d'accords d'exportation avec des firmes étrangères. Cela a été décrit par un journal soviétique sous le titre évocateur de "Qu'est-ce qu'il vaut mieux : faire grève ou recevoir des dollars ?" ; l'idée était exposée par le président du comité régional du syndicat : « Avec l'aide du président du Kazakhstan, nous avons signé des contrats avec des firmes étrangères sur la livraison de 200 000 tonnes de charbon ; 60 % du gain sera conservé par les mines, 30 % ira au budget de la république et 10 % aux soviets régionaux » (22).

Voilà le type de syndicalisme qui plaît à Nazarbaïev, alors que les syndicats qui essayent de dégager une ligne plus indépendante sont soumis à des pressions explicites : « Les autorités du Kazakhstan essayent de pacifier les points chauds du mouvement ouvrier.

nistration du Soviet régional vient de refuser l'autorisation légale des comités régionaux de travailleurs » (23). Le Syndicat indépendant des mineurs n'est pas le seul syndicat qui tente de construire une structure indépendante par rapport à la nomenklatura — même si c'est probablement celui qui a le plus de perspectives. mi-août, un Centre syndical indépendant républicain, regroupant douze syndicats très hétérogènes, a été créé à Alma-Ata. A la suite de cela, les syndicats officiels sont devenus plus critiques vis-à-vis des politiques économiques de la direction de la république ; cela a aussi été le cas dans le Tadjikistan où, en novembre 1991, les syndicats ont annoncé une heure de grève d'avertissement contre la baisse du niveau

Dans une situation où la crise sociale touche tous les travailleurs et où le scepticisme s'étend quant à la réforme de marché, les syndicats sont obligés de choisir une option claire, qui pourrait compromettre les rêves de Nazarbaïev et d'autres dirigeants de la région de transformation de leurs républiques en répliques de la Corée du Sud. *

6 décembre 1991

17) Izvestia, 29 octobre 1991

18) Rabotchaya Tribuna, 17 septembre 1991.

19) Izvestia, 18 septembre 1991

20) L'un des camps du goulag de l'époque de Staline, Karlag, y a existé jusqu'en 1961. La ville a été construite à partir de 1934 autour de la zone minière, surtout par du travail forcé. Aujourd'hui, il existe 25 mines dans la région, dont la plus grande emploie 4 500 ouvriers ; à côté, dans la ville satellite de Temirtau, une usine sidérurgique emploie 33 000 ouvriers

21) Extraits d'une interview de Pavel Sioumlin et Igor Frolov du Syndicat indépendant des mineurs, réalisée par l'auteur à Karaganda en septembre 1991.

22) Rabotchaya Tribuna, 28 septembre 1991.

23) Pavel Sioumlin et Igor Frolov, op. cité

Une erreur sur cette page ?