Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UKRAINE

Des siècles d'oppression

· Inprecor n° 343, 20 décembre 1991 · p. 6-9 · 3 720 mots

URSS et Russie Stalinisme Pologne Europe de l'Est

Depuis très longtemps, avant que cette volonté ne s'exprime par le bulletin de vote, les dissidents par la plume, les clandestins par les tracts et les guérilleros tous les citoyens de la République se sont rendus aux urnes, et près de 90 %

République. Kravtchouk, dirigeant du Parti communiste dissout, l'a emporté

Des siècles d'oppression

Pour la première fois de son histoire, le ler décembre 1991, le peuple ukrainien avait le droit de se déterminer librement et démocratiquement.

par le fusil exprimèrent l'aspiration à l'indépendance de l'Ukraine. Presque d'entre eux se sont prononcés en faveur de l'indépendance de l'Ukraine —

20 % de plus de ce que suggéraient les résultats des sondages les plus optimistes. En même temps, Leonid Kravtchouk a été élu président de la largement sur son principal rival, Viatcheslav Tchornovil, ancien bagnard et actuellement maire de Lviv. Non seulement l'ensemble du peuple ukrainien, mais aussi une proportion importante des minorités nationales, dont l'importante minorité russe, ont donc opté pour un Etat indépendant.

Zbigniew KOWALEWSKI

L'ATTITUDE démocratique du mouvement natio-

UKRAINE nal ukrainien à l'égard des diverses minorités qui peuplent cette république — la volonté de respecter leurs droits, y compris le droit à l'autonomie culturelle ou même nationale-territoriale et de les intégrer au processus indépendantiste - a donc porté ses fruits.

Il était prévisible que la chute du régime bureaucratique, instauré par Staline, se combinerait avec l'éclatement de l'empire grand-russe restauré par celui-ci, sous la pression des mouvements nationaux des peuples opprimés, et que l'Ukraine, comme plusieurs autres républiques non-russes, se constituerait dès lors en Etat indépendant.

Plus qu'un simple acte d'exercice du droit d'un peuple opprimé à décider de son sort, c'est un acte historique de reconstitution d'une nation.

Tout en étant une des plus grandes nations européennes par sa population et par son territoire, l'Ukraine ne possédait pas son propre Etat et était durement opprimée depuis plusieurs siècles. Une telle situation ne pouvait se maintenir éternellement, constituant un facteur de chaos dans le processus historique mondial, une énorme entrave au processus global de développe-

UKRAINE ment des forces productives et de différenciation de classe de l'humanité, comme l'expliquait bien, en 1926, Mykola Khvylovy, écrivain et militant communiste ukrainien.

Une vieille nation

Pourtant, l'Ukraine fut une des premières nations à se constituer sur le continent européen, dès le XVIIIe siècle, par une tumultueuse révolution cosaque et une guerre populaire qui la libéra des pouvoirs de l'Etat polonais, de sa classe féodale et de son Eglise catholique. Cet Etat démocratique de la paysannerie armée libre aurait pu bouleverser radicalement l'ordre social de l'Est européen, mais son incapacité à passer au capitalisme

BIELORUSSIE conduisit à la dégradation des

POLOGNE formidables acquis politi-

• Lvov ques, sociaux et

Donbess culturels de cette

MOLDAVIE révolution et à leur démantèlement par l'empitsariste.

re

ROUMANIE

L'Ukraine fut réduite par l'oppression de la bureaucratie moscovite à une masse de serfs

BULGARIE et.

par les oukases des tsars, à la condition d'un peuple subalterne "petit-russe"

L'Ukraine se reconstitua en tant qu'Etat lorsque l'élan de la révolution sociale russe de 1917 entraîna la révolution nationale ukrainienne, les deux révolutions ne se combinant toutefois pas. Le pouvoir petit-bourgeois de la République populaire ukrainienne, dirigé par Simon Petlioura, s'opposa farouchement au bolchevisme, tout en résistant aux armées russes blanches. Les gouvernements bolcheviques installés successivement en Ukraine pendant la guerre civile, ne comprenant pas l'ampleur et la profondeur de la question ukrainienne, cédèrent aux pressions du chauvinisme grand-russe. Un parti communiste ukrainien parallèle — dit "borotbiste" — se forma alors, avec un soutien populaire important, rivalisant avec le parti bolchevique et revendiquant l'indépendance de l'Ukraine soviétique.

Après avoir rejoint le bolchevisme, les anciens borotbistes jouèrent, pendant les années 20, un rôle décisif dans l'extraordinaire renaissance nationale ukrainienne, comparable à celle qui avait suivi la révolution cosaque du XVIlle siècle. Mais, le peuple ukrainien fut écrasé une fois de plus par la contre-révolution stalinienne. La famine, consciemment provoquée par Staline, causa la mort de 6 millions de paysans ukrainiens, en 1932-1933. Tous les acquis de la révolution d'Octobre dans le domaine des libertés nationales furent anéantis de façon meurtrière par le stalinisme et la russification. Le régime stalinien avait besoin d'étouffer la conscience nationale ukrainienne pour parvenir à ses objectifs d'industrialisation intensive en incorporant massivement la paysannerie "dékoulakisée", et porteuse majoritairement de l'identité nationale, au prolétariat industriel, auparavant largement russe.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, il apparut que ce que craignait la bureaucratie — l'ukrainisation de la classe ouvrière en •Kharkov

Klev • Dnepropetrovak • UKRAINE Donetsk Odessa

RUSSIE rimée

MER NOIRE

TURQUIE

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Ukraine — était devenu une réalité. A l'automne 1941, après la retraite de l'armée soviétique et avant l'instauration de l'administration civile nazie, un pouvoir ouvrier ukrainien s'établit sur la grande ville industrielle et la région de Kryvyi Rih. Sous l'occupation allemande, dans le Donbass, la classe ouvrière aspirait à une « Ukraine soviétique indépendante sans la dictature de Staline et du Parti communiste », et c'est sous ce mot d'ordre que les réseaux locaux des jeunesses communistes résistèrent à l'impérialisme nazi.

Après la guerre, et jusqu'à une récente période, la bureaucratie s'est efforcée de consolider ses "acquis" des années 30. La culture nationale s'est vue réduite au folklore, et la langue discriminée à l'école, dans la vie publique et scientifique. Comme s'il s'agissait d'une colonie, la pratique de la langue russe dans les lieux publics était considérée comme une preuve de loyauté du citoyen à l'égard de l'Etat soviétique. Les facilités de la minorité russe et les difficultés de la majorité ukrainienne pour accéder aux postes de responsabilité de toute sorte — l'éducation, la culture, la qualification professionnelle, etc. — ainsi que la sous-représentation des Ukrainiens dans l'intelligentsia et leur sur-représentation dans la paysannerie kolkhozienne et dans la classe ouvrière : autant de facteurs qui ont réduit de fait cette nation à l'ancienne condition du peuple "petit-russe", Son économie fut soumise à un pillage et à un développement dépendant et déformé.

Depuis l'instauration du régime stalinien, les excédents économiques que l'Ukraine est obligée de transférer sans compensations vers la Russie et d'autres régions de l'URSS représentent au moins un sixième du revenu national annuel de cette république — un niveau d'exploitation à peu près sans « précédent dans l'histoire mondiale des rapports économiques entre nations », comme le remarque Lev Melnyk, économiste américain d'origine ukrainienne. Les autorités soviétiques prétendent que ces excédents sont investis dans les régions sous-développées, en particulier asiatiques, de l'URSS, mais « l'évidence empirique nie l'hypothèse selon laquelle l'objectif d'égalisation régionale influencerait le mode de leur investissement » affirme un autre économiste, Volodymyr Bandera. Sinon, comment expliquer le fait que l'URSS, elle aussi, soit clairement traversée par l'axe Nord-Sud et que le niveau de développement des deux côtés de cet axe connaisse un écart persistant et même croissant, tandis qu'en Russie même, on assiste à une égalisation croissante du développement entre les régions ?

Les conséquences de la répression sauvage des aspirations nationales par la bureaucratie centrale, depuis les années 30, pèse très lourdement sur le peuple ukrainien jusqu'à nos jours.

La renaissance du mouvement national

La première irruption du mouvement de masse réclamant la liberté nationale en Ukraine s'est produite à l'été 1988, en retard par rapport aux mouvements nationaux des Pays baltes et transcaucasiens. Au départ, le mouvement s'est limité à la seule ville de Lviv, dans la partie occidentale de la République. La région de Lviv (Galicie orientale) n'a été rattachée à l'ensemble de l'Ukraine que récemment, lors du pacte passé, en

1939, par Staline avec l'Allemagne nazie. Dans le passé, cette région n'appartenait pas à l'empire russe, mais successivement à la Pologne, jusqu'à la fin du XVIlle siècle, à l'empire austro-hongrois, et de nouveau à la Pologne, entre les deux guerres mondiales. Evitant ainsi l'écrasement national subi par la majorité du peuple ukrainien sous le régime tsariste, puis stalinien, les habitants de cette région sont traditionnellement marqués par une forte identité nationale et une puissante aspiration à l'indépendance, forgées dans la lutte contre la classe dominante polonaise.

L'annexion de l'Ukraine occidentale par

UKRAINE l'URSS provoqua l'émergence de redoutables guérillas nationalistes, appuyées par la paysannerie et écrasées seulement au début des années 50. Le dernier acte de cette résistance coïncida avec le premier soulèvement antistalinien en URSS : en 1953-54, les anciens combattants nationalistes ukrainiens dirigèrent les grèves des forçats dans les camps de concentration de Karaganda au Kazakhstan, de Norilsk et Vorkouta au Nord du cercle polaire. Les échos de la révolution polonaise de 1980-81 furent considérables sur cette terre voisine et contribuèrent à la renaissance de la conscience nationale.

A la lumière de ces particularités historiques, il n'est pas surprenant que le mouvement national ukrainien ait démarré dans la région de Lviv, comptant rapidement sur une large base ouvrière et populaire, revendiquant immédiatement l'indépendance nationale et catalysant le réveil national en Ukraine centrale et orientale. Dans cette partie de la République, il fut d'abord relayé par l'intelligentsia démocratique de Kiev. Promotrice de la revendication des libertés nationales pendant les années 60, sous le régime "à déviation nationaliste" de Petro Chelest, elle fut brutalement étouffée après la chute de celui-ci ordonnée par Brejnev. Elle ne se réactiva, timidement, qu'après le désastre nucléaire de Tchernobyl, pour se rassembler, finalement, avec les militants indépendantistes de Lviv dirigés par Viatcheslav Tchornovil. C'est alors que le Mouvement populaire d'Ukraine (le Roukh) s'est formé sous la présidence de l'écrivain de

Kiev Ivan Dratch. En septembre 1989, le congrès constitutif du Roukh s'est prononcé pour la souveraineté de la République (1). Le poids du bassin du Donbass

Quelques mois plus tard, le Soviet suprême de l'Ukraine adoptait sa déclaration de souveraineté. Ce vote spectaculaire constituait un tournant au sein de la bureaucratie républicaine ; connue comme bastion du conservatisme stalinien, responsable de la "stagnation" brejnévienne et de la russification forcée, elle s'est scindée sous la pression du mouvement de masse.

L'aile réformatrice, dirigée par Leonid Kravtchouk et partisane de la perestroïka gorbatchévienne, s'est saisie de la revendication des droits nationaux et de la souveraineté de la République. Elle a compris que la bureaucratie ukrainienne ne pouvait se maintenir au pouvoir qu'à condition de diriger le passage de l'économie de commandement à l'économie de marché, de s'assurer

1) Voir Inprecor n° 321 du 21 décembre 1990.

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UKRAINE une place décisive dans l'appropriation privée des moyens de production et dans l'accumulation du capital, et de disputer la direction du mouvement national aux nationalistes de Lviv et aux démocrates de Kiev. L'un des facteurs décisifs de ce tournant fut la menace représentée par l'émergence du mouvement ouvrier indépendant au Donbass (2).

Ce mouvement est apparu dans la foulée de la première vague de grèves de mineurs soviétiques de 1989. Si les travailleurs du bassin ont mis en avant de fortes revendications radicales, leur conscience nationale s'est avérée beaucoup plus faible, à cause de la longue russification menée par le régime bureaucratique. L'Union régionale des comités de grève du Donbass a été réticente à l'idée d'adhérer au Roukh ou de former un front uni démocratique avec lui, contrairement aux mineurs et aux autres secteurs ouvriers de la région de Lviv. Le sort du mouvement national ukrainien se jouera largement dans cette gigantesque concentration du prolétariat industriel, sans lequel, le processus de constitution de la nation ukrainienne serait handicapé. Au printemps 1991, lors de la deuxième vague de grèves des mineurs, les comités de grève du Donbass ont basculé en réclamant le passage de la gestion économique du bassin entièrement aux mains du pouvoir républicain, et en adhérant ainsi au processus indépendantiste.

Eltsine, la nouvelle menace

Initialement hésitante et même complaisante à l'égard du putsch de Moscou, l'aile réformatrice de la bureaucratie ukrainienne surprit le monde (3). Le 24 août 1991, sans attendre les résultats du référendum prévu trois mois plus tard, le Soviet suprême de l'Ukraine votait la déclaration de l'indépendance. A Kiev, beaucoup plus fortement qu'ailleurs, sonnait le glas de l'Union soviétique, dont l'existence sans l'Ukraine est difficilement imaginable. Cet acte provoqua une forte tension dans les rapports du pouvoir ukrainien avec le nouveau pouvoir, celui de la "démocratie" eltsinienne, installé en Russie.

« La proclamation de l'indépendance de l'Ukraine est une bombe qui brise des stéréotypes séculaires. A cet égard, Boris Eltsine cesse immédiatement d'être un démocrate et devient un apparatchik de longue date, tandis que les députés du peuple de la Russie ont recouru aux formules de la Constitution stalinienne, et le président américain garde un silence diplomatique. (...) Les politiciens russes les plus expérimentés, conservateurs et démocrates, partisans et adversaires du coup d'Etat, s'unissent à propos de la question ukrainienne comme la classe politique russe le faisait en 1917 », écrit Evhen Sverstiouk, militant indépendantiste (4).

Tout en démantelant les appareils du pouvoir central de l'Union pour assurer à la Russie le contrôle des moyens décisifs de domination - dont l'armée, la police, le KGB et le complexe militaro-industriel →, Eltsine exerça des pressions sur l'Ukraine. II menaça de mettre en cause la frontière russo-ukrainienne et de soutenir les mouvements séparatistes de la minorité russe en Ukraine. Cette menace coïncida avec la montée de la propagande des groupes staliniens-nationalistes russes en faveur de la formation d'une république séparatiste de la Nouvelle-Russie dans les régions méridionales et de l'annexion du Donbass par l'Etat russe. En Crimée, les mêmes groupes réclament également la séparation de la péninsule. Ils exploitent l'hostilité de la population russe locale au retour, soutenu par le mouvement national ukrainien, du peuple tatar à ses terres natales d'où il fut chassé par Staline. Dans la région transcarpathienne, la bureaucratie locale tente de susciter un prétendu peuple ruthène, tandis que des courants nationalistes en Tchécoslovaquie et en Hongrie réclament l'annexion de cette région. Le pouvoir ukrainien, lui, comme le mouvement national, s'oppose à toute idée de révision des frontières et, en signe de bonne volonté, il promet de ne pas revendiquer de vastes territoires ethniquement ukrainiens appartenant à la Russie.

Dans le cadre d'une guerre des nerfs entre Moscou et Kiev, la presse moscovite affirma que le gouvernement d'Eltsine envisageait une attaque nucléaire contre l'Ukraine, puis "corrigea" ses informations en suggérant que c'était le gouvernement de Kravtchouk qui envisageait une attaque nucléaire contre la Russie et que le potentiel militaire américain pouvait être engagé pour assurer la défense de cette dernière contre une attaque ukrainienne. Une vive polémique opposa Kiev et Moscou au sujet du contrôle des armes nucléaires soviétiques sur le territoire ukrainien. Le gouvernement de l'Ukraine affirme vouloir dénucléariser, mais dans la phase de transition, avant leur retraite ou leur destruction, faut-il que ces armes continuent à être contrôlées par le pouvoir central d'un Etat en voie de disparition, ou passent sous le contrôle de l'Etat russe, ou encore soient contrôlées en commun par les quatre Etats nucléaires, l'Ukraine, la Biélorussie, la Russie et le Kazakhstan?

L'impérialisme américain

Get l'indépendance

La question n'est pas technique mais politique. Comment éviter que le centre bureaucratique, sous la direction de Gorbatchev, qui résiste de plus en plus désespérément à l'éclatement de l'Union, ou le régime eltsinien russe dont les aspirations hégémoniques sont évidentes, ne se servent pas du contrôle de ces armes pour remettre en cause le processus indépendantiste entrepris ? Il est vrai qu'avec l'éclatement de l'URSS, les traités de réduction des armements, concertés entre Moscou et Washington, sont remis en cause, mais il est tout à fait normal que si les peuples imposent leur volonté, les pactes concertés entre les impérialistes et les bureaucrates ne valent plus grand chose. La politique d'Eltsine à l'égard de l'Ukraine est hautement contradictoire.

D'un côté, l'indépendance de cette république constitue pour Eltsine un énorme point d'appui dans ses efforts pour démanteler le centre gorbatchévien, qui ne compte plus que sur le soutien potentiel de l'armée soviétique et des puissances occi-

Cela s'illustre par l'initiative prise par Eltsine avec les présidents de l'Ukraine et de la Bielorussie, le 8 décembre 1991, de déclarer que « l'URSS, en tant que sujet de droit international et réalité géopolitique, n'existe plus » et de fonder à sa place, sur la base de trois républiques, une « communauté d'Etats indépendants ».

En outre, l'indépendance de l'Ukraine limite gravement les ressources nécessaires à la restauration du capitalisme en Russie. Pour le restaurer, l'ancienne bureaucratie et la nouvelle élite russe ont besoin d'un large et libre accès aux richesses naturelles, aux industries et à la force de travail d'autres républiques, dont, en premier lieu, l'Ukraine, et de l'établissement d'une nouvelle domination impérialiste.

2) Voir Inprecorn° 331 du 21 juin 1991.

3) Voir Inprecor n° 335, 336 et 337 des 29 août, 13 et 27 septembre 1991.

4) Literatourna Oukraina du 3 septembre 1991.

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Peu de temps avant le coup d'Etat de Moscou, Bush s'est rendu à Kiev pour persuader personnellement le gouvernement ukrainien de renoncer à ses aspirations indépendantistes. La stratégie de l'impérialisme américain concernant la question ukrainienne fut établie en 1948, en pleine "guerre froide" , dans un texte alors strictement secret, intitulé United States Objectives With Respect to Russia. Selon ce document, la politique américaine sur ce terrain doit répondre à un impératif suprême, à savoir être en concordance avec les intérêts et les aspirations du peuple grand-russe — plus exactement avec l'intérêt que le pouvoir du Kremlin trouve à dominer d'autres nations. « Il fut le plus fort élément national dans l'empire russe et il continue à l'être en Union soviétique. Sur tout ce territoire, il restera le plus fort élément national sous n'importe quel UKRAINE régime. Toute politique des Etats-Unis devra s'appuyer SUT son consentement et sa coopération. Le territoire ukrainien fait autant partie de son héritage que le Middle West fait partie du nôtre. »

La place qui aurait dû être celle des Ukrainiens fut établie clairement : ils devaient rester « au sein de la famille de l'empire russe traditionnel dont ils constituent une partie inextricable. Bon gré mal gré, ils devront forger leur destinée sur la base de rapports spéciaux avec le peuple grand-russe. Il semble évident que, dans le meilleur cas, ces rapports devraient avoir un caractère fédéral et que, dans leur cadre, l'Ukraine profiterait d'un degré considérable d'autonomie politique et culturelle sans être indépendante sur le plan économique et militaire » (5). L'ordre mondial impérialiste a besoin d'une hégémonie russe sur les peuples de l'ancien empire, comme un des piliers majeurs de sa stabilité.

En commentant la politique des EtatsUnis et d'autres puissances occidentales, un militant du mouvement national ukrainien notait : « Il est significatif que les protestations plus ou moins importantes de l'Ouest n'aient été suscitées que par l'effusion de sang dans les Pays baltes, alors qu'auparavant l'armée soviétique avait fait couler tout autant de sang à Tbilissi, à Bakou et dans d'autres endroits de l'empire. Il faut savoir, à ce propos, que Ukraine ne peut compter sur un soutien de l'Ouest, qui ne reconnaît comme illégale que l'incorporation des Etats baltes. A son avis, toutes les autres républiques font partie du territoire légitime et indivisible de l'URSS » (6).

L'indépendance nationale

Get la question sociale

La question nationale ukrainienne se combinait toujours, sous les différents régimes oppresseurs, avec la question sociale. Les aspirations ukrainiennes à l'indépendance se caractérisaient toujours par une forte aspiration à la libération sociale des larges masses. La nation ukrainienne s'est initialement forgée au cours d'une révolution paysanne contre le féodalisme. La révolution nationale de 1918-20 se basait sur les aspirations sociales des masses paysannes et ouvrières, comme le témoigne l'essor du courant communiste-indépendantiste dit "borotbiste". La dissidence des communistes ukrainiens au milieu des années 20, animée par Mykola Khvylovy, revendiquait l'indépendance de l'Ukraine soviétique pour protéger « la jeune classe ouvrière de la jeune nation » contre la dégénérescence de la révolution russe et contre l'oppression par la couche bureaucratique qui montait au pouvoir à Moscou.

Les guérillas nationalistes de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), qui opéraient dans les régions occidentales du pays pendant les années 40, disaient vouloir renverser la bureaucratie stalinienne et conquérir l'indépendance de la République tout en s'opposant à la restauration du capitalisme. Au nom de la solidarité nationale, les commandants de ces guérillas préconisaient la construction, dans l'Ukraine indépendante, d'une « société sans classes ». La socialisation des moyens de production fondamentaux, expliquaient-ils, est indispensable pour empêcher la formation d'une classe exploiteuse sur la base de la propriété privée, tandis que, dans le cadre d'une économie nationalisée, la démocratie politique est indispensable pour empêcher la formation d'une couche parasitaire et totalitaire

UKRAINE sur la base du monopole du pouvoir étatique. Le commandant Petro Poltava expliquait que la révolution antistalinienne et la conquête de l'indépendance par les peuples opprimés de l'URSS s'inscrivait « dans une époque décisive de révolutions de libération nationale et de révolutions sociales, d'émancipation des peuples qui sont sous le joug de l'impérialisme mondial et de libération des travailleurs des chaînes de l'exploitation et de l'oppression capitalistes ».

Pendant presque deux siècles, les générations successives de militants des droits nationaux du peuple ukrainien — les démocrates révolutionnaires, les communistesindépendantistes, les nationalistes révolutionnaires - ont insisté sur le fait que tous les échecs des efforts visant a conquérir l'indépendance de l'Ukraine avaient toujours la même cause : l'incaRUSSIA pacité de changer radicalement la société. de briser le régime social oppressif ou d'empêcher le remplacement d'un régime social oppresseur par un autre. Il ne peut y avoir de libération nationale du peuple ukrainien sans libération sociale des travailleurs — voilà leur message.

La vieille bureaucratie au pouvoir, y compris celle qui adhère au processus indépendantiste, et la nouvelle élite politique issue du mouvement national s'orientent vers la restauration du capitalisme. Cette orientation est susceptible de subvertir l'indépendance nationale à peine conquise - soumettant l'Ukraine à la domination des puissances impérialistes occidentales et, une fois de plus, à l'impérialisme russe. Il est impossible que l'indépendance de l'Ukraine ait une base solide sans la concentration de tout le pouvoir étatique dans les mains du peuple et sans le passage de l'économie nationalisée sous le contrôle démocratique collectif des masses. L'indépendance nationale d'un peuple opprimé comme celui de l'Ukraine ne constitue pas, en soi, une solution à la question clé, celle de la nature politique et sociale du nouvel Etat. Mais, en renversant l'oppression nationale, elle ouvre la voie, jusqu'alors bloquée, de la recomposition des forces sociales et de leur différenciation de classe. *

10 décembre 1991

5) National Security Council Records, The National Archives of the United States.

6) Oukrainske Slovo du 24 février 1991.

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