Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER UNION SOVIETIQUE

La chute de la "maison URSS"

· Inprecor n° 343, 20 décembre 1991 · p. 5 · 871 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

URSS et Russie

allumée en 1985 a fini de se consumer, atteignant le baril de poudre. C'est que le potentiel explosif était immense : la question nationale dans cette partie du empires coloniaux du début du XXe siècle. Contrairement au domaine impérial russe avait pu être maintenu dans son extension géographique par la révolution

La chute de la

"maison URSS"

L'explosion de l'Union soviétique ne cesse de rejaillir depuis que la mèche monde est, en effet, d'une formidable complexité.

L'ex-empire russe avait en commun avec l'empire ottoman une continuité géographique entre la métropole et les colonies, le distinguant des autres ture, dépecé par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, le domaine de 1917, métamorphosé par un pouvoir internationaliste se proposant d'apporter une solution démocratique définitive à la question nationale.

L'URSS, dans sa conception constitutionnelle, était l'expression de ce vaste programme.

Salah JABER

DES 1922, Lénine tirait déjà un constat d'échec :

« Le prolétariat n'est pas un saint » écrivait-il amèrement dans son Testament ; encore moins ceux qui exercent le pouvoir en son nom. Derrière l'égalité formelle et juridique des nations apportée par la révolution, se profilait le maintien d'une inégalité et d'une oppression réelles, transformées dans leur nature sociale mais préservant néanmoins la domination de

« l'argousin grand-russe » qui caractérisait la bureaucratie tsariste.

Cette différence entre égalité formelle et égalité réelle n'avait rien de nouveau pour des marxistes. L'égalité des nations comme celle des individus ne peuvent être assurées que si s'ajoute à leur expression formelle la compensation des inégalités réelles produites par l'histoire. C'est ce que redécouvrait Lénine, plaidant pour une inégalité transitoire en faveur des anciens opprimés et le respect absolu de leur souveraineté, de manière à empêcher que ne s'aggrave cette hypothèque sur l'avenir de l'URSS dont il acquit une conscience aiguë avant sa mort.

La dégénérescence stalinienne justifia les pires craintes de Lénine. L'oppression nationale spécifique se combina avec les expressions nationales du ressentiment contre l'oppression bureaucratique générale pour accumuler en URSS ce potentiel explosif en cours d'explosion aujourd'hui. L'absence d'une intervention politique autonome, dans sa conscience et ses objectifs, de la classe ouvrière de l'ex-URSS donne à l'effondrement du système stalinien l'allure d'une désintégration chaotique aux lendemains inquiétants.

Question nationale et restauration capitaliste

La classe ouvrière est, en effet, la seule classe susceptible d'être la charpente d'une union rénovée et remodelée. L'autre charpente unificatrice de l'URSS était la bureaucratie : elle s'écroule sous le poids de ses faillites phénoménales et se décompose en autant de facteurs actifs de désintégration, en de nouveaux champions du nationalisme, à l'exception d'une minorité regroupée autour d'un Gorbatchev, piètre capitaine coulant avec son navire battant pavillon "soviétique"

Pour des marxistes — en particulier ceux qui, comme nous, se réfèrent à l'analyse de la nature de classe de l'URSS élaborée par Léon Trotsky — l'approche politique de la question nationale en URSS est hautement compliquée par cette imbrication entre une oppression à mettre à bas et des acquis sociaux à défendre, étendre et améliorer qualitativement. Elle est d'autant plus compliquée que la chute de la maison URSS se déroule sur fond de restauration capitaliste.

Dans le contexte historique où cela se déroule, au regard de l'état de l'économie mondiale, le fait restaurationniste n'a pas seulement des implications sociales, mais aussi des implications nationales évidentes : d'une part, les wagons détachés du train soviétique tombé en panne auront tendance à se rattacher aux locomotives impérialistes, remplaçant ainsi une dépendance par une autre beaucoup plus pernicieuse ; d'autre part, le "sauve-qui-peut et chacun pour soi" général est lui-même générateur d'injustice nationale.

Des souverainetés inégales

L'ex-URSS n'étant précisément pas une fédération de républiques réellement égales, celles qui ont bénéficié des meilleures parts du gâteau commun pendant des décennies peuvent aussi, en affichant soudainement leur totale "souveraineté", se dérober au devoir de réparation et de compensation à l'égard des plus défavorisées. Et l'on comprend ce que peuvent ressentir les républiques asiatiques à l'égard de l'indépendance unilatérale d'autres républiques plus riches, comme ces républiques slaves, l'Ukraine, la Biélorussie et la Russie elle-même, atteinte ces derniers temps de nostalgie tsariste aiguë, qui renouent entre elles, à l'instar des Baltes, une coopération dont les fondements ethniques apparents sont, dans ce cas, synonymes de l'exclusion des parents pauvres de l'ex-URSS.

Cette grande complexité politique de la question nationale en Union soviétique a alimenté, longtemps avant l'éclatement en cours, des appréciations divergentes dans nos propres rangs. Divergences programmatiques à conséquences politiques, car au-delà du postulat démocratique commun à tous, il s'agissait de savoir comment moduler une revendication nationale dans le cadre d'un Etat non-capitaliste. Etait-il légitime et correct, par exemple, de reproduire l'approche classique de la question coloniale sous le capitalisme, revendiquant l'indépendance inconditionnellement et soulignant les contenus libérateurs des nationalismes opprimés, la critique sociale s'apparentant alors à une surenchère nationaliste (« Nous sommes les indépendantistes les plus conséquents ! ») ?

Le débat reste ouvert. Il devra être éclairé par l'évolution des indépendances dans l'ex-URSS et de leurs dynamiques sociopolitiques. L'article sur l'Ukraine que nous publions dans ce numéro est l'expression d'un point de vue tranché dans ce débat. On le comparera à d'autres approches, aussi bien de la question ukrainienne que d'autres questions nationales de l'ex-URSS ou d'Europe orientale, régulièrement publiées dans nos colonnes.

10 décembre 1991

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