IL FAUT d'abord se demander si l'Union soviétique était un empire et, si tel était le cas, quelle y était la nature spécifique des relations impérialistes. La domination bureaucratique centralisée émanant de Moscou est souvent identifiée avec la domination et l'exploitation économique russes des autres républiques. En pratique, les privilèges dont bénéficiaient les Russes étaient de deux ordres : la priorité, partagée avec d'autres peuples slaves, pour occuper des places au plus haut niveau des administrations centrales, et l'utilisation du russe comme langue véhiculaire en Union soviétique.
Cette situation a pu beaucoup changer à travers l'histoire et nécessiterait une analyse détaillée pour chaque république et chaque groupe ethnique (ainsi, sous Brejnev, dans de nombreuses régions, les Russes et les autres minorités furent l'objet de discriminations). Cependant, hormis ces deux questions très importantes de l'administration et de la langue, le peuple russe a souffert du même degré d'exploitation politique et économique par la bureaucratie que la grande majorité des peuples non-russes. Ces dernières années, la haine des Russes envers le "centre", si habilement exploitée par Eltsine et les libéraux, était au moins aussi forte que celle des autres peuples.
Les nationalistes non-russes ont fait leur fonds de commerce de l'affirmation selon laquelle "Moscou" exploitait leurs peuples. Mais, bien que "Moscou" se situe géographiquement en Russie, il ne faut pas pour autant l'identifier avec la Russie. Les Russes, dans pratiquement toutes les régions de la république russe elle-même, lançaient, avec raison, la même affirmation : « Moscou nous exploite. » Si on calculait la valeur des échanges entre les républiques selon les prix du marché mondial, on s'apercevrait peutêtre que la Russie apportait une aide nette aux économies des autres républiques, car elle produisait la majorité des matières premières et des autres biens exportables et monnayables en devises (pétrole et gaz, métaux précieux et non précieux, bois et papier, etc.), qui étaient échangés au sein de l'Union (et du Conseil d'assistance économique mutuelle - CAEM) à des prix bien plus bas que ceux du marché international.
La forme que vont finalement prendre les relations entre les différentes républiques de l'ancienne Union soviétique est encore loin d'être claire. Mais la reconnaissance de l'indépendance de l'Ukraine par certains Etats occidentaux et l'accord de Minsk, le 8 décembre 1991, entre les présidents de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie sur la création d'une "communauté d'Etats indépendants" soulèvent de nombreux problèmes complexes quant à la nature des mouvements nationaux et indépendantistes en URSS.
David SEPPO
Il était notoire que les magasins de Moscou, Léningrad, Kiev, d'autres capitales et des grandes viles étaient mieux approvisionnés que ceux du reste du reste du pays. Mais cette pratique, comme celle des prix et les privilèges bureaucratiques eux-mêmes, relevait d'une décision politique qui avait peu — voire rien — à voir avec des considérations nationales ou ethniques.
Par ailleurs, les nationalistes russes, comme ceux des autres républiques européennes les plus industrialisées, expliquent qu'ils ont aidé les républiques les moins développées, principalement musulmanes.
C'est sans doute vrai si l'on calcule les prix sur la base du marché mondial. Mais de tels prix représentent-ils un critère de justice ?
En outre, tous les peuples de l'URSS ont contribué économiquement au développement industriel des régions européennes.
Dans la même logique, les habitants de la riche zone pétrolifère de Tioumen, en Sibérie, dans la république russe, pourraient dire qu'ils ont aidé toutes les autres régions et devraient réclamer leur indépendance. Mais il n'est pas évident qu'Eltsine, qui a tant fait pour démanteler l'Union soviétique afin de
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bâtir son propre pouvoir, se montrerait complaisant vis-àvis d'une telle revendication — quand il s'agit du territoire de la Russie, il n'est plus partisan de l'autodétermination. Les socialistes soutiennent le droit à l'autodétermination en tant que droit démocratique fondamental. Pour la même raison, sous la perestroïka, la plupart des travailleurs soviétiques ont commencé à soutenir la souveraineté des différentes républiques : ils avaient l'impression que les gouvernements de celles-ci, élus au suffrage universel, leur étaient plus proches et qu'ils permettraient donc un contrôle démocratique. Mais beaucoup de travailleurs — dont, au départ, y compris la majeure partie des gens dans les républiques baltes —, tout en étant opposés à l'hyper-centralisation bureaucratique, ne souhaitaient pas voir démanteler le "centre". Ils voulaient qu'il devienne plus démocratique et soit réformé pour qu'il n'exerce que les pouvoirs qui lui seraient volontairement délégués par les républiques. Tel était le sens des résultats apparemment paradoxaux du référendum de mars 1991, où une majorité écrasante d'Ukrainiens, par exemple, a voté à la fois pour la souveraineté ukrainienne et pour une union renouvelée. La population voulait une union formée par en bas et non depuis le sommet, mais qui soit cependant une véritable union, avec des pouvoirs réels, dont celui de redistribuer la richesse.
L'union" slave
Gorbatchev, qui a résisté à la pression populaire voulant démocratiser l'Etat central, porte la principale responsabilité de la désintégration de l'Union soviétique. Dans le même temps, les sentiments populaires opposés au "centre" ont été exploités et manipulés par les dirigeants des républiques qui voulaient construire et/ou sauver leur propre pouvoir. Ce pouvoir, en pratique, est lui-même loin d'être démocratique et, avec le temps, il devient de plus en plus autoritaire — c'est dans la logique des choses, dans la mesure où ces régimes républicains sont incapables d'enrayer le déclin économique, et que leurs programmes de réformes ont une nature fondamentalement antipopulaire.
La surprenante transformation du président de l'Ukraine, Leonid Kravtchouk (voir
l'article en p. 7), en est un exemple notoire. Jusqu'au putsch d'août 1991 (1), pendant lequel il a adopté une position très équivoque, cet ancien bureaucrate communiste, partisan de la dernière heure de la souveraineté ukrainienne, s'opposait farouchement à l'indépendance et à la sécession de sa république. Après le putsch, il s'est soudain transformé en indépendantiste forcené, refusant de signer le traité économique de l'Union proposé et rejetant toute forme d'Etat central, qu'il comparait au "totalitarisme". Kravtchouk a aussi interprété le référendum du ler décembre en Ukraine comme un rejet de tout Etat central et annoncé qu'il devait obéir à la volonté populaire. Or, en fait, le référendum ne posait pas réellement la question d'un nouveau traité de l'Union. De plus, le "penchant" de Kravtchouk pour la démocratie ne l'a pas empêché de négocier et de signer l'accord de Minsk dans le plus grand secret et sans aucun mandat populaire.
Cet accord découle non seulement d'un procédé fondamentalement antidémocratique, mais il a des aspects ouvertement racistes, comme l'a laissé entendre le président du Kazakhstan, Nursultan Nazarbaïev, car seules les républiques slaves y ont participé. Ensuite, elles ont invité les autres républiques à adhérer à ce fait accompli, leur refusant tout droit d'en négocier les termes comme les Slaves l'avaient fait. Face aux protestations des républiques non-slaves, les trois co-signataires semblent avoir fait machine arrière, mais le message est clair : quel que soit le type de nouvelle "communauté" choisi, il n'y aura aucun engagement — comme c'était le cas, au moins formellement, en Union soviétique — d'égalité politique entre les républiques ou de justice sociale par la redistribution des
L'accord de Minsk apparaît seulement comme un geste supplémentaire d'Eltsine et de son entourage visant à miner la confiance des peuples de l'ancienne URSS, afin de s'assurer qu'il n'existera pas d'Union renouvelée et démocratique. L'évocation par le porte-parole d'Eltsine, après le coup de force, d'une révision des frontières avec l'Ukraine, si celle-ci optait pour l'indépendance, n'était probablement pas un faux-pas, mais une démarche calculée pour encourager l'opinion publique ukrainienne à s'opposer à une Union renouvelée. Les nouvelles et les anciennes élites russes ont tout à gagner, suivies (loin derrière) par celles d'Ukraine et de Biélorussie, dans une "communauté de républiques indépendantes", où les rapports seraient uniquement réglés par les puissances économiques et politiques respectives et par les prix du marché.
Qu'est-ce qui correspond aux intérêts populaires dans ces différents accords ? Tel doit être, en fin de comptes, le critère fondamental des socialistes. Selon nous, la situation de la question nationale ressemble, et est intiment liée, à celle de l'économie. Les socialistes, bien sûr, se réjouissent de la fin de la domination bureaucratique sous toutes ses formes, mais ce qui la remplace n'est pas automatiquement un progrès.
L'économie nationalisée, administrée par la bureaucratie, est remplacée par une économie capitaliste, fondée sur la propriété privée : une transition de ce type implique non seulement le passage d'un système d'exploitation à un autre, mais aussi la perte des droits réels et formels des travailleurs (droit à un emploi et à la sécurité économique en général, dont un salaire social important sous forme de soins médicaux gratuits, d'éducation, de produits de base et de services subventionnés). Même la perte de droits qui étaient complètement formels est un vrai recul, puisque ces droits ont perdu leur légitimité et qu'il devient beaucoup plus difficile de les défendre politiquement.
Les grands perdants
Les choses sont aussi complexes en ce qui concerne les relations nationales, où, malgré la domination bureaucratique, il existait cependant un engagement formel, et dans une certaine mesure réel même si limité, pour l'égalité et la justice sociale. L'attaque fondamentale de la politique d'Eltsine et des autres membres de la "communauté slave" vise à mettre fin y compris à cette pratique progressiste limitée et à déclarer illégitime et indésirable l'ancienne politique elle-même.
Tout cela est réalisé sous la bannière démocratique de l'éradication des vestiges du "régime totalitaire". Mais les socialistes ne doivent pas s'y tromper. La couche la plus consciente de la classe ouvrière des républiques ne s'y trompe d'ailleurs pas, comme le montrent ces extraits d'interviews d'ouvriers (2).
• Alexandre Ouktine du Syndicat indépendant des mineurs (SIM) : « Nous avons tenu une série de conférences avec des représentants syndicaux et ce qui apparaît essentiellement, c'est que la seule chose qui pourrait sauver notre pays — je ferme les yeux et je n'arrive pas à dessiner la carte de la Russie, mais seulement celle de l'Union soviétique - serait un espace économique commun. Mais ceux qui sont chargés de rebâtir cet espace sont des politiciens qui s'intéressent en premier lieu à la solution de leur propres problèmes politiques par un chantage économique. C'est, par exemple, ce qui se cache derrière le refus de l'Ukraine de signer le traité économique. »
• Alexandre Sergueev du SIM : « Les mineurs du Donbass, qui sont surtout russes et de langue russe, ont lutté pour la souveraineté de l'Ukraine au printemps 1991, et ils ont alors été applaudis par les partis nationalistes. Mais, quand les mineurs du Donbass ont dit qu'ils voulaient rester dans la même organisation que les Russes, les Biélorusses et les Kazakhs, les nationalistes se sont retournés contre eux. Il y aura de sérieux problèmes à ce sujet. En Ukraine orientale, nous avons deux organisations, mais il est difficile de travailler là-bas, depuis que les nationalistes ont déclaré qu'à Moscou le SIM était dominé par les Moskali [terme péjoratif pour désigner les Russes,
• Anatoli Artemenko, cheminot ukrainien, délégué au Congrès du syndicat des comités des collectifs de travailleurs (CCT) en octobre 1991 : « Je suis préoccupé par le fait que la pleine souveraineté ait été soutenue par le groupe de députés communistes qui s'y opposait radicalement auparavant. La décision du Soviet suprême ukrainien sur la souveraineté nous place dans une situation difficile. Nous devons maintenant la soutenir, parce que les générations futures ne comprendraient pas que les travailleurs se portent aujourd'hui en soutien de l'Union [c'est-à-dire de Gorbatchev et de la bureaucratie centrale, ndlr]. Nous devons donc soutenir le Soviet suprême à l'occasion du référendum. Mais leur but [des députés] est en réalité d'usurper le pouvoir sur le territoire de l'Ukraine, pour s'éloigner du "centre" et garder leurs postes. Après le référendum et l'élection présidentielle, nous pourrons demander de nouvelles élections générales. Si nous réussissons à nous organiser, nous devrions pouvoir influencer les élections, pour ne laisser accéder au pouvoir que les gens qui, en pratique, démontrent leur engagement envers les intérêts des
« Mon chef ne voulait pas me laisser aller au congrès à Moscou. Il m'a dit : "Tu devrais aller à Kiev et non à Moscou. " Ce à quoi j'ai répondu : "La route de Kiev mène à Moscou." Sur l'immense territoire de l'URSS qui s'effondre, tous les travailleurs ont les mêmes tâches et les mêmes objectifs. S'ils ne coordonnent pas leurs mouvements, s'ils ne font pas pression ensemble contre l'Etat et ne le forcent pas à assumer leurs revendications, cela ne donnera rien de bon. Les entreprises seront privatisées par les affairistes de l'économie souterraine et par l'ancienne nomenklatura dans son propre intérêt. »
19 décembre 1991
1) Voir Inprecor n° hors-série du 29 août 1991 et n° 336 du 14 septembre 1991.
2) Interviews réalisées par David Seppo lors d'un séjour en URSS en octobre 1991.