des forces politiques importantes dans une situation totalement différente, dans
Il faut être subversif!
Eleuterio Fernandez Huidobro est un des fondateurs et des dirigeants historiques du Mouvement de libération nationale
Tupamaros (MLN) d'Uruguay. Emprisonné pendant de longues années par la dictature militaire, il fait partie des rares survivants de cette génération de révolutionnaires qui, après avoir fondé des organisations politico-militaires dans les années 60, sont parvenus à en faire les années 80 et 90. Inprecor a longuement discuté avec lui sur la gauche latino-américaine dans la nouvelle période.
INPRECOR : Nous avons assisté à deux choses étonnantes ces derniers temps. D'une part, il y a eu les deux rencontres de la gauche latino-américaine, à Sao Paulo et Mexico (1)
avec la participation de diverses forces : des staliniens, des maoïstes, des trotskystes, des castristes, des guévaristes, etc. Il y a à peine deux ans, une telle réunion paraissait inconcevable. C'est un pas en avant.
Mais, en même temps, on assiste à une sorte de perte en substance d'une bonne partie de la gauche qui, dans une vague de "modernisation"
jette tout par-dessus bord. Le marxisme est remis en cause en tant que méthode scientifique. Que penses-tu de ces deux aspects de la situation ?
E. FERNANDEZ HUIDOBRO : Je pense, et c'est presque une question de principes, que tout débat est positif ; que des gens venus de différents courants puissent s'asseoir et discuter ensemble est une bonne chose ; lorsqu'on a confiance en ses idées, le débat est révolutionnaire.
Mais sur l'autre aspect du problème, comme je l'avais déjà dit, le mot "rénovation" est à la mode, à la mode avec frivolité et superficialité — dans peu de temps, ce
Mais le marxisme, la lutte des classes, et leurs concepts sont si têtus que même si certains veulent les mettre à la porte, le sol et la porte bougent... et le marxisme et la lutte des classes reviennent par la fenêtre. En tant qu'hétérodoxe du camp de la gauche, je pense même que l'écroulement du socialisme — ou de ce qu'on appelait le camp socialiste — confirme le marxisme, même si certains pensent le contraire. Et je reprendrai la formule selon laquelle le socialisme sera mondial ou ne sera pas. C'est ça qui a été confirmé et de facon têtue. Cela a été confirmé malgré les vantardises théoriques qui prétendaient construire le socialisme dans un seul pays — cela apparaît clairement dans la situation dramatique de Cuba, ou tragique du Nicaragua, ainsi que dans le cas des camarades salvadoriens. Cette réalité crève les yeux. Tout cela donne raison au vieux Marx, même si d'autres, pour les mêmes raisons, veulent le jeter par la fenêtre.
La question de la lutte des classes est une question exacerbée dans mon pays, comme dans toute l'Amérique latine ; mais elle est exacerbée avec un nouveau contenu. Par exemple, hier, à propos de la question de l'invasion de l'Italie par des milliers d'Albanais, un journaliste de droite disait qu'il fallait les mettre sur un bateau et les envoyer aux Etats-Unis et en Europe pour qu'ils comprennent le problème de la pauvreté dans le tiers monde. Il disait aussi que dans la lutte entre l'Est et l'Ouest, un mirage est apparu aux gens de l'Est, qui y ont cru ; c'est le paradis qu'ils ont cru voir, et ils ont cru qu'ils allaient vers le paradis. Et maintenant on les vire du paradis ! Mais, ce qu'ils ignoraient, c'est que dans ce paradis il y a des gens qui n'ont même pas où crever. Et ce même journaliste se demandait, à quand les invasions des Hongrois et des Soviétiques ? J'insiste sur le fait qu'il s'agissait d'un journaliste de droite.
En Uruguay, la violence sociale est en train de devenir plus forte que la violence politique. Lorsque nous intervenions comme groupe armé, nous avions fait une opération dans le quartier de La Teja [bidonville de Montevideo, ndlr] et nous l'avions occupé toute la nuit. Mais nous comptions sur une situation politique favorable. Aujourd'hui, la violence n'a pas de contenu politique, elle a un contenu social. Et même cette gauche, qui met des guillemets, qui parle aujourd'hui de rénovation, l'ignore. Je lisais récemment une analyse d'un sociologue,
TUPAMAKOS un ancien anarchis-
te, concernant la population écono mique active (PEA) de l'Uruguay. Dans une analyse de classe, ce chercheur exclut de la population active les enfants qui travaillent dans la rue. Evidemment, aucune catégorie économique n'inclut les mineurs dans la PEA ! Mais, si on se promène dans les rues, on voit que les enfants participent au système lumpen-capitaliste de notre pays. Il faut en tenir compte pour calculer la PEA — les immigrés sont aussi exclus du concept de marginalisation.
• Pourrait-on parler de différentes catégories dans la gauche ?
Oui, dans la gauche il y a des catégories qui ne s'adaptent pas au monde actuel, monde dans lequel le capitalisme, et particulièrement celui de mon pays, est l'utopie qui a le plus échoué parmi toutes les utopies. A tel point qu'elle est obligée de pousser ses instruments d'analyse à l'extrême. Je suis surpris, par exemple, quand je vois la Commission des Nations-Unies pour l'Amérique latine (CEPAL) utiliser le terme de "pauvreté" ; ce terme est insuffisant. Ensuite, la CEPAL a utilisé "extrême pauvreté", qui s'est aussi avéré insuffisant. Je crois que maintenant elle parle d"indigence". Dans peu de temps elle va devoir parler des "morts qui marchent". Et tout ça est analysé froidement !
Il s'agit de nouvelles classes, secteurs, ou groupes qui ont émergé et qui maintenant frappent à notre porte. Dernièrement, je discutais avec un instituteur qui travaille dans un cantegril [bidonville en Uruguay, ndlr] ; il me disait qu'il avait obtenu trois paires de chaussures pour trois enfants qui, en plein hiver, marchaient nu-pieds. Le lendemain, leur père, un ouvrier, était contraint de vendre les chaussures pour manger. C'est ça le sujet social de la révolution ?
Une institutrice d'une ville isolée de province, me disait : « Pour pouvoir donner des petits déjeuners aux enfants, nous sommes contraints d'organiser des fêtes et d'y vendre de l'alcool ! Mais, en plus, nous
1) Voir Inprecor n° 336 du 13 septembre 1991.
payons les femmes de ménage de l'école, en dessous du salaire minimum, de notre poche, de notre salaire. » Que faire ? La bourgeoisie, qui n'envoie plus ses enfants à l'école publique parce qu'elle en a des privées (2), dit au directeur ou au maître : « Si vous voulez donner à manger aux enfants (en plus c'est la seule façon de les faire venir à l'école] vendez des boissons alcoolisées. Et si vous pensez par là faire du commerce, alors fermez l'école. Et si vous ne voulez pas payer les femmes de ménage en dessous du salaire minimum, pas de problème : personne ne nettoyera l'école. » Mais les femmes de ménage disent au même instituteur : « Si je ne fais plus de ménages, je n'aurais pas de quoi vivre. »
Cette gauche "rénovatrice", tournée vers l'Europe, qui oublie ce qui fait tourner le moulin du capitalisme, ignore ou ne veut pas voir toute cette réalité. Elle parle d'un capitalisme qui n'existe pas. Ces mêmes instituteurs m'ont donné un rapport de la CEPAL et d'un organisme lié à la démocratie chrétienne, daté de 1986, concernant les enfants qui ont grandi dans les bidonvilles. Selon ces documents, en Uruguay - à côté d'autres pays, nous n'avons pas encore atteint certains niveaux de pauvreté -, étant donné le niveau de dénutrition, un être biologiquement inférieur à la normale est en train de surgir : plus petit en taille, développant des incapacités psychomotrices, et des difficultés dans l'apprentissage, etc. On a l'impression de revenir 500 ans en arrière, à l'époque de la Conquête et de la colonisation. Dans peu de temps, on se demandera s'il s'agit bien d'êtres humains, s'ils ont ou pas une âme, s'ils ont des droits ou pas. Parce qu'il ne s'agit plus d'être humains, c'est une espèce infrahumaine qui peut mourir sans que personne ne s'en soucie.
Pour moi, tout cela est lié aux classes sociales ; à la lutte des classes, à des catégories aussi vieilles qu'elles sont nouvelles. Tout à coup, il y a une sorte de retour à l'époque de Marx, au moment de l'expansion industrielle, mais aussi d'extrême pauvreté. Mais il y a aussi des choses que Marx
L'impérialisme, stade suprême du capitalisl'humanité. Il n'exploite même pas ces trois quarts : ils sont en trop.
MRO> lisme? chose qui me semble juste dans ce que dit Tirado, c'est qu'on ne peut plus parler d'anti-impérialisme comme dans le passé. Je crois que le stalinisme a transformé la lutte des classes à l'échelle internationale en une lutte entre Etats. Nous ignorions qu'aux Etats-Unis il y avait des classes sociales. Nous pensions que l'impérialisme était un tout, homogène, selon l'éducation donnée par le stalinisme à la gauche uruguayenne. Je n'ai jamais entendu le Parti communiste uruguayen (PCU) parler de la classe ouvrièn'avait pas pu voir. Je relis en ce moment me de Lénine, et tout à coup, l'idée m'est venue qu'il faudrait écrire un livre sur le capitalisme post-persique [après la guerre du Golfe, ndlr], sur le capitalisme pourri qui a décidé de laisser mourir les trois quarts de
• Le "capitalisme post-persique" est une définition intéressante. Après la défaite électorale du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), le commandant Victor Tirado Lopez, en faisant le bilan de dix ans de révolution nicaraguayenne, signalait qu'il n'était plus possible de continuer à concevoir les révolutions anti-impérialistes comme nous les concevions il y a quelques années (3). Toute cette situation de misère, d'angoisse
FONDO MONETARIO DEUDA EXTERNA DE HAMBRE Y DESOCUPAGIÓN • SUELDOS NO PAGAR LA DELDA.
ROMPER
Fresque murale du Front large, Montevideo (DR).
dont tu parles, est-elle réellement supportable sans affronter l'impériamonde.
C'est absolument impossible. La seule re nord-américaine. La révolution vietnamienne a démontré qu'il n'en était pas ainsi et qu'il y avait des contradictions internes ; de nombreux Nord-Américains ont été des acteurs du triomphe de la révolution au Viêt-Nam. Ce stéréotype englobait aussi l'Europe ; en Europe, il n'y aurait pas eu de contradictions. Tous les pays étaient impérialistes et Chirac représentait la même chose qu'un ouvrier français. Cette vision était l'héritage du stalinisme.
Aujourd'hui, nous, Latino-Américains, nous devons avoir assez d'intelligence scientifique et marxiste pour voir que nous avons de forts alliés potentiels en Europe. Nous avons besoin de nous lier étroitement à ces camarades qui travaillent aux Etats-Unis ou en Europe. J'ai récemment voyagé en Allemagne, où je disais un peu caricaturalement, pour critiquer la vision que nous avons de la solidarité avec ces pays : « A quand la création du premier comité de solidarité avec la révolution allemande? » Parce que, jusqu'à présent, il n'y a que des comités de solidarité avec la révolution centraméricaine. Les capitalistes ont deux possibilités. Soit c'est l'hécatombe, en sachant que leur modèle et leur utopie concernent une minorité. Si le capitalisme tenait ses promesses en Inde, en Amérique latine, etc., il devrait changer de modèle. Mais, lors de la guerre du Golfe, nous avons eu la preuve qu'il n'en serait pas ainsi : c'est la première guerre mondiale contre un pays du tiers
L'autre alternative est celle utopiquement opposée par le pape, lorsqu'il dit : « Si c'est ça le capitalisme, je n'en veux pas. » Mais si cette position va jusqu'au bout, on aboutit au socialisme. Pour éviter que meu-
2) Le système éducationnel public en Uruguay était l'un des plus développés d'Amérique latine, avant la dictature. Le taux d'alphabétisation dépassait 95 %.
3) Dans une interview au journal uruguayen Brecha, le commandant sandiniste Victor Tirado Lopez avait déclaré : « Je pense que le cycle des révolutions anti-impérialistes, dans le sens d'une réponse totale, militaire et économique à l'impérialisme, est en train de se fermer. Il faut chercher d'autres options » (Brecha, 30 mars 1990). Voir Inprecor n° 329 du 26 avril 1991.
rent tant de gens, il faudrait consacrer toutes les dépenses militaires au développement de l'humanité, les pays riches devraient aider les pays pauvres, il faudrait planifier l'économie mondiale d'un point de vue écologique. Si tout cela va jusqu à ses ultimes conséquences, on arrive à la révolution socialiste mondiale.
• Certains secteurs de la gauche, même rénovateurs, disent que les différentes stratégies pour sortir de la crise ont échoué. Des groupes de la latino-américaine qui s'étaient battus les armes à la main
— c'est le cas, par exemple, du M-19 en Colombie (4) - expliquent qu'après la défaite sandiniste, il est impossible de songer à une perspective de pouvoir sans une démocratisation préalable du capitalisme, de l'Etat, et sans un développement des forces productives. Parce que sinon, une fois au pouvoir, que faire ? Il faut donc se demander quelle issue y a-t-il face à ce diagnostic de crise sociale ? Une des questions posées par certains groupes de gauche est celle du renforcement de leur participation aux institutions.
Aujourd'hui, la gauche a une présence institutionnelle qu'elle n'avait jamais eu auparavant, et elle est sur le point de l'accroître encore plus lors des prochaines élections. Le grand problème est de savoir si l'analyse que nous avons faite jusqu'à présent était juste — selon laquelle le capitalisme a décidé du génocide. Nous devons être subversifs : voilà le but que la gauche doit avoir.
Les solutions proposées par certains camarades sont totalement utopiques. Je ne les critique pas parce qu'elles ne seraient pas assez révolutionnaires, mais parce qu'elles ne sont pas viables. Le réformisme n'a aucune perspective dans des pays comme ceux de l'Amérique latine ou du tiers monde, dans le monde que construit le capitalisme. Je pense que ces camarades s'acheminent vers une voie sans issue : ils font planer une illusion qui, à moyen terme, n'est absolument pas viable.
• Mais alors, quelle alternative pouvons-nous proposer ?
Lorsque je dis que nous devons être subversifs c'est face au désordre public. Mais nous devons aussi subvertir nos propres repères. Je pense qu'il faudrait faire deux sortes d'analyses. Puisqu'on est face à deux mondes qui s'écartent de plus en plus, même s'il y a des vases communicants, nous devrions faire une analyse de classe pour le
Nord — le monde "A", où il y a sans aucun doute des contradictions de classe —, et une autre pour le monde "B". Le monde "A" exploite et opprime le "B", et il a même déjà décidé de le faire disparaître. Mais, dans le monde "A", il existe des contradictions de classe qui vont s'exacerber.
Nous devons élaborer un projet qui prenne en compte ces deux situations : de nouvelles politiques d'allian-ces, de nouvelles analyses sur le sujet social de la révolution, sur le développement des forces productives, etc.
Regarde, Cuba décide d'utiliser des vélos, après 30 ans de révolution et face à sa dépendance énergétique vis-à-vis du camp socialiste — on ne sait pas si celui-ci continuera à fournir du pétrole à l'île. Il faut réaliser une formidable autocritique dans ce domaine.
Dans le temps, lorsque l'on discutait avec des camarades du département d'études pour l'Amérique latine de Cuba, ils disaient que le socialisme c'est le développement des forces productives et maintenant on laisse la voiture au profit du vélo et le tracteur au profit du bœuf. Mais d'où tirons-nous que, pour des pays comme Cuba, le développement des forces productives passait par la voiture et le tracteur et pas par le bœuf et le
4) Le M-19 a déposé les armes en 1989. Il a ensuite participé au gouvernement, au ministère de la Santé, entre autres. Voir Inprecor n° 309, 320 et 321 des 18 mai, 7 décembre et 23 décembre 1990
vélo ? Personne n'a été capable de nous dire cela.
Le problème, c'est que les militants de gauche se sont toujours donné des paramètres par rapport au monde occidental. Lorsque nous songeons à ce que serait le socialisme dans notre pays, nous pensons tout de suite à ce que serait le socialisme en Hollande. De la même façon que l'Union soviétique prévoyait son développement en fonction des Etats-Unis, et la République démocratique allemande (RDA) en fonction de celui de la République fédérale allemande (RFA). Et on a vu ce que ça a donné ! Ces pays ont avalé la roue du moulin du développement capitaliste et de sa technologie. Beaucoup de militants de gauche uruguayens, soi-disant ? rénovateurs, rêvent aujourd'hui d'avoir 3 millions de voitures en Uruguay : ce paramèire indiquerait-il pour eux que nous serions développés, que nous serions un pays formidable, même si nous allons vers la catastrophe ? Par là, je n'entends pas retourner à la nature, à l'austérité ou à la pauvreté (c'est le danger qui nous guette derrière le mot "austéritế ).
Le monde est aussi formé par ces quatre cinquièmes de l'humanité qui, aujourd'hui, vivent dans les poubelles et qui, comme le disait un de mes amis qui vivait des poubelles : « Regarde, on peut manger tous les poulets qui sont dans les ordures sauf ceux qui ont le cul vert. » Je me demande combien d'économistes de la gauche uruguayenne, qui travaillent à l'université, connaissent cette donnée, vitale pour des milliers de personnes ? Parce qu'il faut aller dans les ordures municipales et voir les bandes de mômes qui se battent comme des mouettes autour des restes de nourriture. Et ça, c'est la survie vitale et ça fait partie du capitalisme post-persique. Evidemment, lorsqu'on nous parle du capitalisme on nous parle du capitalisme européen. Mais seule une toute petite partie de l'humanité vit en Europe. Et l'autre capitalisme, qui est tout autant capitaliste ? C'est un capitalisme sui generis qu'ils ont honte de prendre en compte dans leurs sondages, mais qui existe bien.
En Colombie, les deux cartels de la drogue manient 9 milliards de dollars par an : c'est le produit national brut de l'Uruguay et c'est aussi la seule multinationale latino-américaine ! Et c'est ça qu'ils appellent économie marginalisée, informelle ! Elle fait partie du système capitaliste post-persique, à cause de ses implications politiques et sociales.
Que va-t-il advenir de 1' économie de la frontière" ? Il y a quelques jours j'ai pris du maté avec des bagayeros [gens qui vivent du commerce de marchandises de contrebande aux frontières de l'Uruguay avec l'Argentine ou le Brésil, ndlr] ; ils comprennent bien le projet Merco-Sur (5) ! Parce qu'ils vont disparaître en tant que secteur social, car ils ne sont comptabilisés dans aucune statistique alors qu'ils font partie de
Sans ces contrebandiers, l'Uruguay serait différent, beaucoup de gens auraient émigré ou seraient morts de faim. Notre pays a 111 concentré sa population à la capitale et dans les zones frontalières — parce qu'il y a de la contrebande.
• Il est vrai que la gauche latinoaméricaine occupe des espaces institutionnels qu'elle ignorait avant. Le mot "démocratie"
même l'impérialisme essaye de se l'approprier dans son discours. Mais ces deux questions posent de sérieux problèmes à la gauche.
Dans le cas de l'Uruguay, certains disent que nous ne pourrons résoudre les choses que par la voie des institutions, par la participation au gouvernement, en tant que citoyens et pas en tant que classe sociale. Quels risques pose au Front large (FA) et au Mouement de participation populaire (MPP) (6) la participation institutionnelle ? Comment la gauche latino-américaine doit-elle aborder le problème de la démocratie ?
Je suis surpris de voir qu'un camarade de la IVe Internationale me pose une telle question, car la défense de la démocratie a été un des grands étendards de la IV !
Je pense que nous devons revendiquer la démocratie et ne pas nous la laisser arracher par la bourgeoisie. La bourgeoisie est intelligente, elle se drape de tous les vêtements qu'elle trouve ; c'est comme les vipères. Lorsque je dis que nous devons être subversifs, j'essaie de critiquer les soi-disant rénovateurs. Parce qu'ils ne sont pas assez rénovateurs, ils sont en "toc", ils sont superficiels. Il faut porter la démocratie jusqu'à ses ultimes conséquences : le pouvoir populaire, le pouvoir direct, l'organisation des gens dans les quartiers. Nous allons être rénovateurs, mais jusqu'au bout : nous avons besoin de remettre en question cette démocratie bourgeoise dans tous les domaines et sous toutes ses formes.
En Europe, les gens ne participent pas, ne votent pas ; s'ils le font, c'est avec les pieds. Lors du dernier congrès du Front large, la grande majorité des militants a voté avec les pieds. Ainsi, ces militants nous disent une chose importante : « Tu n'es pas crédible, tu ne me sers à rien, je n'ai aucun intérêt à venir discuter dans les comités de base. » Voilà la vérité. Je pense donc que nous devons revendiquer la démocratie et la porter jusqu'à ses ultimes conséquences. • Et sur les institutions? Précisément, ce secteur de gauche qui se dit rénovateur veut que nous devenions un simple courant d'opinion, que nous ne faisions plus de politique, que tout soit concentré dans ce supermarché de la politique qu'est le Parlement, enfermé entre quatre murs. Et ils le disent clairement. Lorsque nous expliquons qu'il faut consulter la base, ils nous traitent de démagogues. Ils veulent être les mandarins de la politique, alors que la base apprend mais ne participe pas. Ils lui demandent de rester chez elle, de ne rien faire. En ce qui concerne les institutions, je pense que nous sommes obligés, et c'est positif, de nous battre aussi sur ce terrain, sans perdre de vue le fait que nous ne pouvons pas nous enfermer dans son cadre étroit. La dispute [parlementaire] doit aller de pair avec la lutte extra-institutionnelle et s'y subordonner. J'insiste, nous ne pouvons pas cesser d'être subversifs.
• Quel est ton bilan de la participation du MPP au Parlement ?
En général, je pense qu'elle est positive,
5) Le Merco-Sur est la tentative de créer une zone de libre échange entre les pays du cône Sud, à l'image de celle qui est en train de se développer en Amérique du Nord entre les Etats-Unis, le Canada et le Brésil. Voir Inprecor n° 329 et 339 des 26 avril et 25 octobre 1991
6) La majorité réformiste du Front large est formée par le Parti communiste, le Parti socialiste et leurs alliés ; la gauche révolutionnaire en est aussi partie prenante. Le Parti démocrate-chrétien (PDC), qui y participait à la fin de la dictature, l'a quitté en 1988. Depuis 1990, la mairie de Montevideo est dirigée par Tabare Vazquez au nom du Front large.
La gauche du Front large s'est regroupée dans le Mouvement de participation populaire (MPP) formé par le MLN, le Parti populaire pour la victoire du peuple (PPVP), le Parti socialiste des travailleurs (PST, section uruguayenne de la IVe Internationale) et des secteurs indépendants de la gauche révolutionnaire.
surtout si l'on tient compte des mauvais vents qui soufflent actuellement. Nous avons pu discuter avec nos parlementaires sur les problèmes terribles qui se posent. Sur la mairie de Montevideo [contrôlée par le Front large, ndlr] nous avons beaucoup discuté, même s'il reste bien des choses à éclaircir. Il existe dans la mairie des gens qui pensent que les élections de 1994 sont déjà dans la poche. Mais c'est plus compliqué.
Par exemple, la mairie a surtout affronté la bourgeoisie sur la question des vendeurs ambulants et sur le centralisme — pour savoir si les municipalités ont le droit de résoudre leurs problèmes. Les parlementaires bourgeois parlaient des vendeurs ambulants comme d'une chose qui salit la ville, comme si ces gens n'avaient droit à aucune propriété privée.
C'est un capitalisme qui n'est pas conséquent : il refuse la propriété privée aux vendeurs ambulants. Si quelqu'un m'avait dit, il y a quelques années, que le problème principal de la mairie serait celui des vendeurs ambulants, j'aurais dit que c'était une folie. Mais aujourd'hui, c'est cela qui tracasse la mairie et surtout la bourgeoisie la plus réactionnaire. A ce sujet, nous voulons que nos parlementaires soient intransigeants, c'est-àdire qu'ils soutiennent jusqu'au bout les demandes des vendeurs ambulants.
• Avons-nous besoin d'un nouvel internationalisme?
Une des premières conclusions à tirer, c'est qu'il faut travailler sur la base d'un nouvel internationalisme. Nous ne pouvons pas rester enfermés dans nos frontières. Nous avons besoin d'un internationalisme qui coordonne les efforts de ceux qui travaillent dans le non-monde "B" et de ceux qui travaillent dans le monde "A".
Quant à son contenu, il faudrait analyser toutes les organisations internationales qui ont été créées, leurs acquis et leurs erreurs.
Il faudrait une Internationale inclusive, pour tous, et non pas idéologique, comme l'est, d'une certaine manière, la IVe Internationale. Evidemment, il faudrait qu'il y ait des accords pratiques, une définition des principes et, à partir de là, ceux qui seraient d'accord s'y intégreraient.
Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il faut le faire : nous vivons dans un monde d'internationales. *
Montevideo, septembre 1991 Propos recueillis par Ernesto Herrera
Get Braulio Chavez
BRESIL