Inprecor 1974–2004

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ALGERIE

Coup d'Etat contre les élections

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 3-4 · 1 391 mots

Alors que les résultats du premier tour des élections législatives n'ont fait que confirmer le rôle croissant du Front islamique du salut (FIS) sur la scène politique algérienne et l'effondrement du Front de libération nationale (FLN)

au pouvoir, le président Chadli a présenté sa démission, le 11 janvier 1992, et annoncé la dissolution de l'Assemblée populaire.

Il s'agit d'un coup d'Etat, fomenté par les militaires, qui met en veilleuse le processus démocratique, entamé sous la pression des émeutes d'octobre 1988.

Notre correspondant, Chawki Sahli, nous livre ses premières analyses.

INPRECOR : Est-ce que tu peux revenir sur ce qui s'est passé ? Comment interprètes-tu ce coup d'Etat qui se veut "constitutionnel" ?

Chawki SAHLI : Le Conseil constitutionnel avait des recours à examiner concernant de multiples irrégularités, mais qui n'auraient de toute évidence rien changé aux résultats prévisibles du second tour et à la victoire du FIS, à moins d'une solide campagne de peur orchestrée par le pouvoir

(voir l'article en p. 5). Or, nous avons assisté à une mobilisation de gens qui se disent démocrates, et qui, dans un Comité de sauvegarde de l'Algérie, appelaient à l'annulation du second tour ; en fait, ils ne demandaient ni plus ni moins que la suspension du processus démocratique algérien.

Cela a contribué à légitimer la victoire du FIS au niveau populaire, au lieu de la combattre.

Cela dit, les déclarations officielles se voulaient plutôt rassurantes. Il n'y avait d'ailleurs certainement pas une unanimité dans la classe dirigeante quant à l'attitude à adopter face à la victoire du FIS. Ces derniers jours, nous avions même écarté la possibilité d'une issue violente par un coup d'Etat militaire — en fait, celle-ci était effectivement écartée, mais au profit d'une solution qui, sous couvert de légalité constitutionnelle, n'est ni plus ni moins qu'un coup d'Etat à peine déguisé, qui pour le moment se fait dans le calme. Selon certaines rumeurs, il y aurait eu une réunion de généraux dès le dimanche 5 janvier.

L'armée a démissionné le président ;

mais, dans la Constitution, rien ne prévoit une telle démission - un décès est envisagé, mais pas une démission en l'absence d'une Assemblée.

= Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992

Pour être dans le cadre légal, l'armée aurait dû interpréter cette démission comme un décès, et donc désigner un président provisoire au sein du Conseil constitutionnel, continuer le processus électoral et préparer des élections présidentielles. Mais ce qui a été choisi, c'est de jouer la crise constitutionnelle : puisque la Constitution ne le prévoit pas, alors le Conseil constitutionnel n'est pas tenu d'organiser des élections dans 45 jours, ce qu'il aurait pu faire. Ce qui a été décidé, et tel était l'objectif du régime, c'est l'arrêt du processus législatif ; même les élections présidentielles ne sont absolument pas garanties dans le délai prévu des 45 jours [elles ne devraient avoir lieu qu'en 1994, ndlr].

Le Conseil de sécurité se trouve soudainement obligé d'assumer la charge d'un président provisoire. La situation est fort bien résumée par le quotidien Le Matin, qui annonce en "une" : « Problématique intérim de Chadli, le Conseil constitutionnel se dessaisit, le Haut-Conseil de sécurité décide ». Or, s'il y avait réellement une intention légaliste, c'est le Conseil constitutionnel qui aurait dû assurer cet intérim.

C'est l'armée qui a pris provisoirement le pouvoir, sous un cache-sexe constitutionnel. Ce sont les généraux de l'armée des frontières qui ont recommandé à Chadli de s'éclipser, donnant satisfaction ainsi aux gens du FIS, qui demandaient son départ, afin d'apparaître comme une nouvelle équipe qui ne porte pas la responsabilité du bilan du régime précédent.

Un des facteurs de la crise du régime — auquel nous n'avions pas su donner toute son importance —, qui a conduit au coup d'Etat institutionnel est le fait que ce sont les militaires qui ont réprimé durement au mois de juin 1991 les émeutes, et donc les intégristes (1) ; ils envisagaient sans doute mal

— et beaucoup moins que Chadli - comment cohabiter avec le FIS, qui aurait pu réclamer la condamnation et la démission des têtes de la hiérarchie militaire.

Maintenant, le FLN risque d'être totalement balayé de ce pouvoir ; les militaires vont chercher à trouver d'autres moyens pour être représentés au sommet de l'Etat.

• Quelles sont les réactions des partis, et surtout de la population ?

La situation est dramatique, car l'arrêt du processus électoral est la meilleure manière de légitimer le FIS. Au niveau de la population, l'option islamiste risque de se voir consolidée, voire de devenir réellement hégémonique.

Pourtant, cela ne veut pas dire que le FIS ait le moral au beau fixe. La démission de Chadli a été annoncée alors que se tenait un meeting du FIS, dans un stade d'Alger, sans y provoquer la moindre réaction - les participants sont rentrés chez eux, tranquillement. Le FIS a protesté contre l'annulation du second tour, soutenu en cela par les Iraniens (2).

Il ne faut pas se tromper, le fait que les forces intégristes se tiennent tranquilles aujourd'hui ne signifie pas qu'elles soient en recul dans la société ; au contraire, elles sortent grandies comme représentantes légitimes du peuple.

L'aile dure du FIS a, en fait, été liquidée, au niveau de la direction, au moment de l'Etat de siège. La direction actuelle est majoritairement composée de notables prêts à collaborer avec le pouvoir. Cependant, à la base du FIS, il y aura des mouvements racidaux incontrôlables, mais qui ne seront sans doute pas immédiats, car le Front islamique vient de subir plusieurs défaites successives : celle de juin 1991, une répression active, et celle de ces récentes élections annulées.

Les petits partis libéraux proches du pouvoir sont contents, même s'il ne pavoisent pas. Le Front des forces socialistes

1) Voir Inprecor n° 322 et 334 des 7 juin et 5 juillet 1991.

2) Cette interview a été réalisée à la veille de la première déclaration de la direction du FIS, appelant le peuple algérien à se • préparer à toute éventualité » pour sortir le pays de la « situation dangereuse dans laquelle ils se trouve » (Libération, 14 janvier 1992). Mais cette déclaration cherche plutôt à répondre à la base du FIS qu'à affronter l'armée. Après une réunion avec le FIS, le FLN a, par ailleurs, déclaré son opposition au coup d'Etat.

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(FFS) d'Ait Ahmed exprime sa surprise et son mécontentement, même s'il n'est pas très combatif dans son opposition au coup d'Etat.

Paradoxalement, une partie de la population semble rassurée, après la crise évidente de ces derniers jours, mais sans enthousiasme. Il semble que la campagne de peur autour d'un possible Etat intégriste ait eu un certain effet et les gens vivent le moment actuel comme un répit dans une situation confuse aux issues incertaines. En fait, les gens s'attendaient à une réaction sanglante de la part du régime ; la manière douce a provoqué une sorte soulagement.

• A l'étranger, Ait Ahmed apparait comme le seul dirigeant politique à condamner le coup d'Etat. Qu'en est-il exactement?

La direction du FFS a réagi, mais ses militants sont comme les autres. Ait Ahmed voulait être une sorte de recours et il est présenté comme tel dans les médias occidentaux ; mais, au niveau de son électorat, il y avait une forte inquiétude car les gens ont compris que le FFS n'était pas une alternative nationale, et qu'il n'était que kabyle.

• A ton avis, que peut-on prévoir maintenant?

Il nous faut encore quelques jours pour savoir quelle tournure que prendra cette transition, qui peut être plus ou moins brutale ; cela dépend des réactions du FIS, mais surtout de la volonté des militaires - ils peuvent, par exemple, décider d'empêcher les partis de fonctionner.

Le plus probable c'est que l'armée essayera de se tourner vers une sorte d'ouverture où les partis pourront fonctionner sous haute-surveillance. Aujourd'hui, les militaires ont tous les moyens pour imposer leur volonté, et fixer les élections quand bon leur semblera.

Une des données essentielles de la situation est la faillite économique ; le régime aura besoin de prendre des mesures sociales draconiennes et il risque de profiter du choc provoqué par la nouvelle situation pour les imposer aux travailleurs. Dans l'hypothèse d'une réaction organisée de ceux-ci, l'armée n'hésitera pas à répondre par la violence. *

Propos recueillis par Sophie Massouri 13 janvier 1992

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