est tard dans la soirée du 26 décembre 1991 que l'Algérie a découvert le résultat du premier tour des élections législatives (1) : le Front islamique du salut (FIS), grand vainqueur d'un vote qui a concerné 6,8 millions de personnes seulement sur 13 millions d'électeurs inscrits. Joie discrète des milieux intégristes, choc psychologique dans le camp adverse, silence et hésitation du pouvoir, agitation stérile d'appareils impuissants.
Cet artiele a été écrit au lendemain du
Chawki SAHLI
LES RESULTATS du 26 décembre témoignent qu'en l'absence d'un grand parti des travailleurs, les chômeurs, les jeunes, les ouvriers victimes du libéralisme ont choisi, pour exprimer leur protestation, le drapeau d'une direction rétrograde, parce qu'elle a donné l'illusion d'une opposition radicale, puissante et efficace, capable de nous sortir de la misère.
Le mode de scrutin a poussé au vote utile, et renforcé, en l'absence d'alternative, le poids du vote FIS comme vote sanction
Dondom premier tour dont il analyse les résultats.
contre le pouvoir du Front de libération
Le FIS emporte, dès le premier tour, 188 sièges sur 430 et reste en course dans la presque totalité des 199 sièges en ballottage.
Il a obtenu 3,26 millions de voix sur 6,8 millions de suffrages exprimés et sur 13 millions d'électeurs inscrits. Si l'on ajoute les
150 000 voix du parti Ennaahda, à peine différent du FIS, et les 368 000 voix de Hamas, intégristes plus modérés, les fondamentalistes ont remporté la majorité des voix. Il suffit donc de 28 sièges au second tour pour que le FIS obtienne la majorité à lui tout seul. Le succès du FIS conforte son hégémonie sur le camp populaire et le mode de scrutin injuste peut lui donner, au second tour, une majorité de députés avec une minorité de voix, puisqu'il a obtenu les voix de seulement 24 % des inscrits.
Le Front des forces socialistes (FFS) d'Hocine Ait Ahmed a exprimé le consensus des masses opprimées dans leur droit à parler tamazight (la langue berbère) et suscité, dans le centre du pays, l'espoir des adversaires d'une mainmise fondamentaliste. Mais avec ses 510 000 voix et ses 26 députés, il n'est pas en course pour le pouvoir, même s'il remporte les 13 sièges en ballottage qui lui restent. Sa campagne aujourd'hui consiste seulement à conforter son leadership sur la mouvance démocratique et à élargir sa base hors du bastion kabyle.
Avec 1,65 million de voix, pour 15 députés au premier tour, le FLN a recueilli tant les voix des zones rurales, pas encore concernées par la tempête d'Octobre (2), que celles des couches inquiètes de la montée du FIS ; il est concerné par 172 ballottages. Son score important, en contradiction avec le lourd passif de trente ans de pouvoir,
1) Voir Inprecor n° 342 du 6 décembre 1991.
2) Référence aux émeutes d'octobre 1988 à Alger.
Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992
signifie que le vote FLN a servi de refuge pour nombre de ceux qui craignent le FIS dans les couches moyennes, mais aussi parmi les masses populaires.
Les élites intellectuelles et sociales semblent avoir choisi de voter pour la multitude de partis libéraux démocratiques, dont les voix sont rendues inutiles par le scrutin majoritaire. Le Rassemblement culturel démocratique (RCD), avec 200 000 voix, le Mouvement démocratique algérien (MDA) de Ben Bella avec 135 000, et 30 autres partis libéraux, qui totalisent 300 000 voix, avaient, dans l'ensemble, fait campagne pour le scrutin à deux tours, sous l'impulsion du pouvoir, qui savait qu'il recueillerait, au second tour, les voix cumulées de ces poussières de partis. Ils ont engouffré des sommes énormes pour présenter des milliers de candidats.
Elections ni propres ni honnêtes
Sur 40 partis, il en restera donc trois. Si le Parti socialiste des travailleurs (PST) peut être satisfait d'avoir, par sa campagne, intéressé les masses populaires, il n'est pas apparu, bien sûr, comme une force crédible capable d'apporter le changement tout de suite. Il a cependant commencé à bâtir une référence à contre-courant du libéralisme.
Le PST a toujours contesté la légitimité de ces élections, dont les règles étaient antidémocratiques : moyens financiers et organisationnels disproportionnés, mode de scrutin qui amplifie le score des grands appareils, campagne médiatique partiale : tout y contribuait. La complexité des procédures de vote, comme la confusion du champ politique, ont conduit à plus de 6 millions d'abstentions et de votes nuls.
La procédure de vote a été compliquée pour exclure les analphabètes, et seul le FIS a mis en œuvre des moyens d'encadrement nécessaires pour récupérer le vote des femmes et des analphabètes ; il a organisé des cours pour entraîner ses sympathisants illettrés à cocher le bon numéro sans dépasser le cadre prévu. Les 924 000 votes nuls représentent les votes perdus des électeurs illettrés des adversaires du FIS qui n'avaient, eux, rien prévu.
Dans nombre de bureaux de vote majoritairement féminins, le FIS l'emporte largement. Le droit de vote des femmes, fraîchement conquis à la barbe des intégristes, tourne à l'avantage des ennemis du droit des femmes parce que les partis dits démocratiques n'ont pas tous sorti "leurs" femmes et ne les ont pas associées au débat politique, alors que les intégristes se mobilisaient avec leurs militantes.
Le Parti d'avant-garde socialiste (PAGS) stalinien et le Parti du travail (PT) = Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992 lambertiste, les ont tous deux boycottées — le premier exigeant l'interdiction du FIS, et le second insistant sur la libération préalable des dirigeants du FIS emprisonnés. Au lendemain du vote, les lambertistes, plutôt gênés, s'abstenaient de parler du gouvernement FIS-FLN ou FIS-FFS qu'ils avaient réclamé auparavant. Le PAGS, lui, lançait ses forces militantes amoindries dans une campagne hystérique pour l'annulation du second tour.
Eventuel coup de force ?
En fait, le pouvoir ne s'attendait pas à la victoire du FIS ni au fort taux d'abstention. Le ministre de l'Intérieur a d'abord bredouillé que tout s'était déroulé dans le calme et que la participation était en progrès... Ensuite, devant l'ampleur de l'échec, il semble bien que la possibilité d'un coup de force ait pu être envisagée, l'écart en nombre de sièges obtenus entre le FIS et ses concurrents étant tel qu'il n'était pas possible de rêver à un retournement. La panique, qui s'est emparée notamment des couches moyennes, est utilisée dans une campagne folle pour l'annulation des élections. Des dirigeants de partis démocrates, le PAGS et des journaux démocratiques s'engouffrent dans un Comité de sauvegarde de l'Algérie, créé par l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et des organisations patronales.
Cette agitation discrédite la démocratie et grandit le FIS, qui garde un calme olympien. La marche appelée par Ait Ahmed le
2 janvier, par son caractère massif, est le seul élément positif dans cette situation désastreuse, réconfortant les uns et forçant les autres au respect.
Il apparaît peu probable que le FLN puisse remonter la pente, même avec les circonscriptions qu'annulera le Conseil constitutionnel. Mais les jeux ne sont pas faits : coalition FLN-FIS, gouvernement Hachani islamo-technocratique (3), ou débordement rapide des ailes radicales ? De quoi demain sera-t-il fait?
L'Occident financera-t-il un éventuel gouvernement FIS ou le laissera-t-il crouler sous le service de la dette ? Entre les possibilités réelles offertes par un régime de terreur pour écraser le pouvoir d'achat, fermer les entreprises publiques et ouvrir l'économie au marché mondial et la peur de déstabiliser sa domination sur toute une région, l'impérialisme hésite.
Le seul moyen de résister au FIS est la mobilisation pour la défense des acquis culturels et démocratiques. Seules seront perdues les libertés qui ne seront pas défendues, et la lutte peut être efficace quel que soit le gouvernement en place. Ceux qui défendent les libertés démocratiques doivent agir ensemble.
Mais pour vaincre l'intégrisme, il faut arracher aux intégristes la jeunesse des quartiers populaires, en continuant le combat contre le libéralisme et en résistant aux plans du Fonds monétaire international (FMI). *
Alger, 7 janvier 1992
3) Abdelkader Hachani est le porte-parole provisoire du FIS, depuis l'arrestation d'Abassi Madani et d'Ali Belhadj.