Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Etat policier

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 7 · 1 062 mots

Maghreb

Le régime tunisien est confronté à une importante crise économique et sociale, à laquelle il répond par la répression. Inprecor a recueilli le témoignage de Rym Ben Amor, militante de l'Organisation des communistes révolutionnaires (OCR, section tunisienne de la IVe Internationale). Rym BEN AMOR

LE GOUVERNEMENT de Ben Ali applique de manière drastique un programme d'ajustement structurel inspiré par le Fonds monétaire international (FMI). Cela se traduit par une libéralisation de l'économie (le commerce extérieur a été privatisé à 65 %), des augmentations des prix — multipliés par deux en quatre ans —, des privatisations (qui ont entraîné 5 000 licenciements depuis deux ans), et une modification du Code du travail pour permettre plus de flexiblité.

L'Etat n'assure plus certaines prestations sociales qu'il assumait après l'Indépendance. Une loi prévoyant la privatisation de la moitié des hôpitaux publics a été votée en juillet 1991 ; en outre, le gouvernement a annoncé que la sécurité sociale ne couvrirait plus que 80 % des frais d'hospitalisation, contre 100 % auparavant — une semaine à l'hôpital coûtant 800 dinars, les gens devront donc payer 100 dinars, soit l'équivalent du salaire minimum mensuel. Cette loi entrera en vigueur de manière progressive, pour éviter toute réaction. Mais déjà, les services des hôpitaux publics se sont beaucoup dégradés, à cause de la diminution importante du budget de la santé.

L'Etat encourage aussi la création d'écoles primaires et de collèges privés ; le Parlement a refusé d'adopter une loi sur la création d'universités privées, mais cela commence à se faire en pratique.

Tout cela se traduit par un chômage qui toucherait plus de 500 000 personnes et par un appauvrissement général de la population. Or, fin décembre 1991, le Premier = Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992

TUNISIE ministre a annoncé que le programme d'ajustement n'avait été appliqué qu'à moitié et que maintenant il allait être totalement développé...

Malgré toutes ces mesures, le taux de croissance, prévu à 6 % pour 1991, n'a pas été atteint 2 %.

Le prétexte intégriste

Au cours de la guerre du Golfe, le soutien du mouvement de masse à l'Irak a été important (1). Mais après la victoire de l'impérialisme, le pouvoir, qui avait adopté une position démagogique lors de la guerre — soutien de façade pour l'opinion interne, et aval de toutes les décisions des Nations-Unies — a acquis une certaine crédibilité, alors que les mobilisations reculaient. Le pouvoir en a profité pour attaquer les intégristes du mouvement Ennahda : il a procédé à 12 000 interpellations (arrêtant tous ceux qui avaient eu des rapports de près ou de loin avec eux) suivies par de nombreuses incarcérations. Les réseaux des intégristes ont été entièrement démantelés. Le régime a utilisé la démagogie dans les médias pour mener à bien cette répression, inventant de nombreux scénarios de prétendus coups d'Etat ou insurrections d'Ennahda, etc (2).

Le régime a aussi essayé de contenir les autres mouvements de masse au nom de la lutte contre les intégristes. Les faibles partis d'opposition démocratique — dont principalement le Mouvement des démocrates socialistes (MDS) et le Rassemblement socialiste progressive (RSP) - se sont rassemblés autour du pouvoir pour former un front contre les intégristes. Ils ont ensuite exigé leur dû car, pour l'instant, il ne sont même pas représentés au Parlement — cependant, même ces miettes ne leur ont pas été octroyées et le pouvoir continue à les manipuler.

La répression a représenté un coup très dur pour Ennahda, dont tous les cadres sont en fuite ou en prison. Les intégristes ne prennent donc plus d'initiatives publiques et n'ont pas d'activités politiques. Cela ne veut pas dire qu'ils sont finis. Dans plusieurs villes, il existe un mouvement de soutien avec les victimes de la répression, qui deviennent des martyrs. A chaque fois que les intégristes ont été frappés par la répression (en 1981 et 1987 notamment), on a observé une augmentation de leur audience. A moyen terme, ils réapparaîtront sur la scène politique, surtout après les événements d'Algérie, qui ont un écho important en Tunisie.

D'ailleurs, dès l'annonce des résultats du premier tour des élections législatives en Algérie, le régime a été obligé d'annoncer des réformes du Code électoral tunisien pour réconforter l'opposition bourgeoise et garder le soutien des opposants modérés.

Depuis 1989, le régime policier s'aggrave ; les rares acquis démocratiques, obtenus après le 7 novembre 1987 (3), ont complètement disparu. Il n'y a pas de liberté d'expression, et aucun journal d'opposition ne paraît plus en Tunisie — ils ont été étouffés par la censure et par les pressions économiques. Le gouvernement ne tolère aucune critique de la part de la faible opposition démocratique.

Nous vivons dans un climat de répression totale, tout parti qui ose s'opposer au régime est immédiatement réprimé.

Répression renforcée

Le 4 janvier 1992, à la suite de la diffusion d'un tract de l'Organisation communiste révolutionnaire, dénonçant l'austérité économique et la répression des intégristes, 23 militants de gauche ont été interpellés dans la ville de Tajerouine ; ils ont tous été relachés à l'exception de deux membres de l'OCR. Trois autres membres de ce groupe ont été arrêtés depuis lors ; ils ont tous subi des tortures. Le 15 janvier, cing militants de l'OCR (Fathi Salaoui, 27 ans, ouvrier ; Saber Saadi, 18 ans, lycéen ; Mohamed Kamel Charni, 25 ans, chômeur ; Imed Zoghlami, 20 ans, étudiant ; et Habib Souili, 24 ans, étudiant) sont passés devant le procureur général, qui a prolongé la durée de leur garde à vue (de manière illégale pour les premiers arrêtés car elle ne doit pas dépasser huit jours) et a reporté le jugement à une date indéterminée. Ils sont inculpés d'appartenance à une organisation illégale, de diffusion de tracts sans autorisation et d'atteinte à la sécurité publique. Quatre autres membres de l'OCR sont actuellement recherchés (5). *

16 janvier 1992

1) Voir Inprecor n° 323 du ter février 1991.

2) Voir Inprecor n° 332 du 7 juin 1991.

3) Date du renversement d'Habib Bourguiba par Ben Ali, l'actuel président de la République

4) Des arrestations avaient déjà eu lieu en octobre 1991. Voir Inprecor n° 339 et 341 des 25 octobre et 22 novembre 1991.

5) Pour protester contre ces arrestations, écrire au ministère de l'Intérieur, Avenue Habib Bourguiba Tunis ; ou envoyer un fax à la Ligue tunisienne des droits de l'homme, au 216 1 79 54 66.

Une erreur sur cette page ?