Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MAROC

Une atmosphère de "fin de règne"

· Inprecor n° 344, 17 janvier 1992 · p. 8-12 · 5 250 mots

Salah Jaber était le pseudonyme de Gilbert Achcar, dirigeant de la section libanaise et, à partir de 1983, membre du Bureau de la IVe Internationale ; plus tard professeur à la SOAS (université de Londres).

Maghreb Syndicalisme

En septembre 1991, Abraham Serfaty, un des prisonniers politiques les plus anciens et les plus connus du monde, était libéré de la prison centrale de Kenitra, au Maroc, et banni vers la France (voir Inprecor n° 322 et

336 des 18 janvier et 13 septembre 1991). Aujourd'hui âgé de 65 ans, il avait été arrêté dix-sept ans auparavant, en 1974, pour son rôle de fondateur et dirigeant de l'organisation marxiste-léniniste la Al-Amam

(En avant), issue de l'extrême gauche étudiante.

Familier de nos publications qu'il recevait en prison, comme de nombreux autres détenus dans les geôles de Hassan II, Abraham Serfaty a décidé de nous consacrer un long entretien portant sur les thèmes privilégiés de sa réflexion durant ses années d'incarcération. D'un commun accord, nous avons préféré attendre que la tourmente de sa liberté retrouvée se soit calmée, pour réaliser cet entretien qui est, en même temps, un moment du dialogue engagé par Abraham depuis la prison (voir sa contribution dans Bush Imperator, ouvrage collectif paru aux Editions La

Brèche, à Paris, en novembre 1991).

L'entretien est organisé autour de multiples dimensions imbriquées du dirigeant révolutionnaire qu'est Abraham Serfaty : le Marocain, le Maghrébin (Arabo-

Berbère), l'Arabe, le Juif arabe antisioniste et l'internationaliste. Nous en publions ci-dessous la première partie, portant sur le Maroc, réservant les autres thèmes à une deuxième partie, qui sera publiée dans notre prochain numéro.

INPRECOR : Depuis ta libération, en septembre 1991, tu as décrit la situation au Maroc, à plusieurs reprises, comme une situation de "fin de règne". Quels sont les éléments qui te permettent de formuler un tel jugement sur un régime qui, vu de loin, semble bien assuré ?

Abraham SERFATY : Cette appréciation est d'abord fondée sur le fait que, depuis trois ou quatre ans, il y a convergence des luttes des forces démocratiques de l'opposition légale et des luttes des forces révolutionnaires. Certes, en ce qui concerne ces dernières, il s'agit surtout, au niveau organisationnel, de noyaux qui ne sont pas réellement des organisations structurées, mais plutôt des franges ou des courants de partis plus ou moins légaux ; Ila Al-Amam est le groupe révolutionnaire le plus organisé et milite dans la clandestinité. Notre influence s'est accrue de façon notable grâce au progrès de notre propre réflexion après les émeutes de 1984 (1) ; nous avions déjà

MAROC effectué une première correction politique, vers la fin de 1979, qui nous avait permis d'axer davantage notre travail dans les quartiers populaires et la classe ouvrière, mais avec encore bien des erreurs. A partir des arrestations de 1985, nous avons avancé dans cette voie et, surtout, nous avons élargi notre réflexion à des problèmes de fond de la révolution marocaine, qui étaient négligés tant par nous que par les autres forces — et notamment la question berbère. Ces idées ont fait leur chemin dans certains secteurs, dont les étudiants qa'idiyine (2), mais aussi dans les quartiers populaires, en particulier à Casablanca, tout en contribuant à ce que se cristallisent davantage les forces radicales au sein même des organisations légales.

Il y a aussi, bien sûr, une radicalisation autonome, qui n'est pas seulement due au travail de notre organisation, mais qui est le fait de la poussée des masses populaires et de la classe ouvrière et qui s'est traduite par le regain de dynamisme de la Confédération démocratique du travail (CDT) (3). Le poids de cette dernière s'est accru en tant qu'orga-

Abraham Serfaty lors de son arrivée en France, après sa libération,

Men septembre 1991 (DR). nisation syndicale et au sein de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) (4). Il en a résulté une tendance d'ensemble à la radicalisation de l'USFP et des organisations qui en dépendent, notamment son organisation de jeunesse, la chabiba ittihadiya ("'jeunesse unioniste").

La radicalisation globale est certes liée aux conditions objectives : les classes moyennes ne bénéficient plus des avantages matériels relativement importants qu'elles avaient dans les années 70. En outre, du point de vue politique, la mobilisation chauvine autour de la guerre du Sahara a perdu de sa valeur, même si elle est encore prônée par les partis, et c'est donc de plus en plus le problème de la démocratie, des droits de l'homme, et aussi peu à peu de la transformation politique du pays, qui prend le dessus dans la conscience des gens — dans les secteurs populaires, comme dans les classes moyennes. La convergence qui se dessine sur cette base entre des forces démocratiques légales et les noyaux révolutionnaires, ainsi que la radicalisation des premières (notam-

1) En janvier 1984, des émeutes populaires éclatèrent dans plusieurs villes marocaines, notamment dans le Nord du pays, en réaction à la hausse des prix. Hassan Il accusa alors les "khomeinistes" et lla Al-Amam d'avoir fomenté les "troubles" ; une vague importante d'arrestations s'ensuivit.

2) Etudiants qa'idyine, "de base" : courant de la gauche radicale étudiante proche d'lla Al-Amam.

3) La CDT est la centrale syndicale proche de l'Union socialiste des forces populaires (USFP) — voir note n° 4. Fondée en 1978, c'est aujourd'hui la deuxième en importance, après l'UMT (voir note n° 6).

4) L'USFP (re)fondée en 1975 dans la légalité est issue de l'Union nationale des forces populaires (UNFP) — scission de gauche intervenue en 1959 du parti l'Istiglal (voir note n° 7), dirigée par Mehdi Ben Barka.

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ment la CDT), expliquent la montée des luttes relativement continue depuis trois ou quatre ans, avec une exigence croissante tant sur les droits de l'homme que sur la démocratie. C'est évident dans l'attitude des partis légaux face à la Constitution, puisqu'ils sont passés, en quelques mois, de la demande d'amendements constitutionnels à celle, le 19 novembre 1991, d'un changement de

Constitution, qui est évidemment incompatible avec le régime d'Hassan II.

• Le principal trait nouveau de la situation de ces derniers temps serait donc ce changement d'attitude des classes moyennes autour de la question démocratique : c'est ce qui te fait parler de "fin de règne"

aujourd'hui ?

C'est bien cela. Certes, c'est un phénomène complexe, et il ne se limite pas aux classes moyennes : l'exigence de liberté est très profonde. En même temps, il y a effectivement convergence entre des forces démocratiques légales et des forces d'opposition plus radicales, voire révolutionnaires, par le développement des luttes et par le dépassement des anciens sectarismes de part et d'autre (par exemple, Ila Al-Amam rejetait auparavant ces forces légales comme réformistes et elles nous rejetaient soit comme aventuriers, soit comme traîtres à la cause de la "marocanéité"

du Sahara). Aujourd'hui, dans la pratique des luttes, la question sahraouie est passée au second plan ; elle n'est plus un facteur de division, et ceci est

D'autre part — et c'est là où il faut voir pourquoi nous définissons l'objectif concret comme étant celui du renversement de Hassan Il et pas encore celui de l'abolition de la monarchie - la convergence se fait contre le roi. Dans le peuple, il y a sans aucun doute un rejet non seulement de celui-ci, mais aussi de la monarchie — c'est particulièrement clair pour les masses populaires des villes. En revanche, les classes moyennes ne rejettent pas encore la monarchie ; elles sont encore sous l'emprise des idéologies anciennes du mouvement national marocain dominé par la bourgeoisie depuis 60 ans. Une certaine crainte d'être dépassées et un souci de stabilité les retiennent d'aller jusqu'à mettre en

Il y a, par contre, convergence dans l'opposition à Hassan II, même si ce n'est pas exprimé clairement - et cela ne peut pas l'être par les partis d'opposition légaux.

Nous-mêmes, nous rejoignons cet objectif

= Inprecor n° 344 du 17 au 30 janvier 1992 ment dans l'avenir. au cours des années 80, et notamment depuis 1984 : le pouvoir de Hassan II, s'il continue d'assurer les intérêts des classes dominantes, classes dominantes, en constituant ce que nous avons appelé une "mafia makhzénienne" intégrée aux vieilles structures du pouvoir de type "féodal" makhzénien (5). Ce chefs de l'appareil de la police et de la gendarmerie, et, plus marginalement, sur certains généraux — on ne peut pas dire que l'armée participe véritablement à ce système de pouvoir, comme corps constitué. Il s'agit surtout d'une dictature policière, sous l'égide de Hassan II, qui exerce un racket sur l'économie en plus de la répression contre le peuple. Cela développe des contra-

MAJESTE

IL Y A dictions au sein même des classes dominantes et, à plus forte raison, entre les classes moyennes et ce système de pouvoir. Voilà pourquoi le régime de Hassan Il est de plus en plus isolé politiquement, et devient la cible directe ou indirecte de ces luttes, cristallisées notamment autour de l'exigence d'un changement constitutionnel. Voilà pourquoi le Maroc d'aujourd'hui est mûr pour le renversement de Hassan II et la dislocation au moins partielle de sa mafia. nous avons compris cela progressivement au cours de l'automne 1990 et plus précisément lors des manifestations de janvier et février aujourd'hui, tout en prévoyant son dépasse-

La convergence contre le roi est aussi due à un facteur important qui a pris corps s'isole relativement au sein des ces mêmes moyennes.

système est essentiellement fondé sur les

MAROC : TOUT VA BIEN !

SI LENCE

/ voir.

TARDON cultés.

En ce qui concerne notre organisation,

MAROC 1991 contre la guerre du Golfe, où est apparue très nettement la convergence de l'ensemble des ces forces, d'une part, et l'isolement populaire de Hassan II, de l'autre. La légitimité même du pouvoir a semblé clairement remise en question par l'ensemble du peuple, y compris les classes

• Tu fais un constat de nature politique sur le sentiment dominant aujourd'hui au Maroc, dans des couches de plus en plus larges. Mais quels sont les facteurs socio-économiques sous-jacents à l'évolution politique que tu décris ?

Cette évolution a, bien entendu, un fondement économique. Dès la fin des années 70, les avantages relatifs donnés aux classes moyennes se sont épuisés. Au cours des années 80, l'usure du pouvoir en matière de gestion économique s'est accentuée ; elle est liée, d'une part, à l'épuisement provoqué par la guerre du Sahara ; d'autre part, à la crise mondiale en général, qui fait que les exigences du Fonds monétaire international (FMI) se font de plus en plus pesantes dans le sens du libéralisme sauvage. Cela a aggravé la condition des masses laborieuses ainsi que celle des classes moyennes, et a contribué objectivement à l'isolement du pouLes rapports de dépendance, notamment vis-à-vis de l'Europe, dont la sous-traitance dans le textile et le cuir qui s'est beaucoup développée dans les années 70 et 80, ont facilité le système de racket : les entrepreneurs marocains sont moins de véritables capitalistes que des gardes-chiourmes d'une main-d'œuvre bon marché et surexploitée. Ces mécanismes sont tout à fait illégaux, en infraction avec la législation du travail, et ont donc besoin de la protection policière. Celle-ci leur a été assurée contre une participation directe à cette exploitation. En même temps, les entrepreneurs désireux de réaliser des projets industriels ou commerciaux conformes aux lois rencontrent de plus en plus de diffi-

Le racket s'est étendu et, depuis les insurrections de 1984, la mainmise policière du ministère de l'Intérieur sur la vie du pays s'est considérablement étendue dans tous les domaines, y compris l'information et la culture, ainsi que dans le système économique.

5) Le makhzen désignait traditionnellement le domaine et le trésor royaux, prélevant un tribut sur la population.

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MAROC Soulim Tarlaye EL ATOUN Tardant saguie Be ladhe km Cela a brimé non seulement les classes moyennes, mais aussi une partie des classes dominantes. La "mafia makhzénienne" irrite même certains intérêts économiques étrangers, de plus en plus mal à l'aise pour fonctionner normalement au Maroc.

• Lors des derniers grands mouvements de masse, notamment fin

1990 et début 1991, on a pu constater le rôle central du mouvement syndical et du mouvement owrier en général. Mais ce facteur ne se traduit pas encore au niveau du contenu politique, resté dans les limites de ce qui est commun avec les classes moyennes - et notamment avec l'USFP qui peut être considérée comme un parti représentatif de ce milieu social.

En fait, la classe ouvrière n'a pas encore de structuration politique lui permettant de s'exprimer de façon autonome sur ce terrain-là. Il manque encore un grand parti politique révolutionnaire de la classe ouvrière, bien que ce soit l'aspiration de nombreux militants — et pas seulement de notre organisation — qui voudraient participer à la construction d'un tel parti. C'est le cas de certains courants radicaux comme celui qui s'est détaché de l'USFP, et qui a été longtemps appelé "commission administrative" avant de se constituer récemment en Parti de l'avant-garde socialiste démocratique.

Dans le mouvement syndical, toutefois, si l'on analyse les positions politiques des dirigeants de la CDT, on peut noter une certaine prise de conscience des problèmes spécifiques de la classe ouvrière ; on pourrait parler de ce que Nicos Poulantzas appelait « l'effet pertinent de la classe ouvrière sur ses dirigeants politiques », sur l'aile radicale de l'USFP, cristallisée dans la CDT. Il faut rappeler que la classe ouvrière marocaine a des caractéristiques d'instinct de classe ou de formation de conscience de classe qui remontent loin — elle a été très fortement syndicalisée, dès les années 40, à l'époque sous l'égide de militants français ou espagnols qui, avec des erreurs ou des limitations, ont agi pour ALGÉRIE développer la conscience TINDOUF de classe et les traditions de lutte de classe autonoBoudjema Hafed me dans les syndicats. Cela a longtemps marqué l'Union marocaine du travail (UMT) (6) après Bir Lahlos l'Indépendance, et Fin Bostill explique sa tendance MAURITANIE anarcho-syndicaliste, exploitée par sa direction bureaucratique pour échapper à l'emprise des partis politiques, mais aussi pour maintenir sa mainmise sur la base ouvrière.

Dans les mines ou dans les grandes usines de Casablanca, la classe ouvrière a des traditions revendicatives de lutte de classe, qui expriment aussi, dans certaines limites, l'autonomie relative des travailleurs, et pèsent sur diverses formations politiques. C'est particulièrement clair dans l'articulation qui existe entre la poussée ouvrière actuelle et la CDT et, à travers cette dernière, l'aile radicale de l'USFP — qui est évidemment en contradiction avec la vieille garde tout à fait petite-bourgeoise dans son idéologie réformiste, marquée par l'opportunisme et par un projet de démocratie bourgeoise qui cherche même à se concilier avec la monarchie de Hassan II. Même si l'USFP et le parti de l'Istiqlal (7) ont récemment proclamé la nécessité d'un changement constitutionnel, au-delà d'un simple amendement, ce tournant n'est pas très clair dans l'esprit de leurs directions et on peut penser qu'au contraire, une partie de celles-ci s'accommoderait sans doute d'un compromis avec Hassan II. Mais la poussée profonde des masses, sa traduction dans la CDT, et le mécontentement des classes moyennes vont dans le sens d'une démocratie plus réelle, incompatible avec Hassan II — la classe ouvrière qui, d'un choix conscient, se limite aujourd'hui au terrain de la démocratie, témoigne aussi des possibilités de transcroissance révolutionnaire dans une phase

La première phase, aujourd'hui en cours, doit nous permettre de concentrer les forces pour abattre Hassan II, fût-ce dans le cadre de la monarchie, et de disloquer partiellement la "mafia makhzénienne" conquérir des droits démocratiques. Elle pourra aller plus loin parce qu'il y a, chez les travailleurs marocains, un instinct de classe relativement avancé pour le tiers monde. Un travail en profondeur des révolutionnaires, en liaison étroite avec les militants de la CDT qui ne sont pas forcément révolutionnaires aujourd'hui, et même avec certains militants de l'UMT, à la base, permettra de progresser dans cette voie révolutionnaire.

• La conscience d'une telle éventualité, dans un pays aux contradictions aussi explosives que le Maroc — le potentiel explosif du secteur urbain marginalisé s'est révélé au cours de ces dernières années —, ne constitue-t-elle pas un frein puissant pour les forces réformistes des classes moyennes dans la situation actuelle ?

Il y a là, c'est vrai, une contradiction. Est-ce un frein dans l'immédiat ? Je ne le crois pas. Pour l'instant, toutes ces forces peuvent converger sur l'objectif de la chute de Hassan II. Dans la conscience populaire, Hassan Il est l'ennemi du peuple : c'est très nettement apparu dans les manifestations de 1984, par exemple.

Dans une grande ville avec l'histoire sociale de Casablanca, il y a, de fait, une articulation objective dans les luttes entre les noyaux prolétariens des grandes usines et ce que j'appelle la "masse prolétarienne" des quartiers populaires. Les uns et les autres habitent ces mêmes quartiers, et il faudrait qu'un travail politique et un effort d'organisation y soient déployés — ce qui est en cours, mais à un niveau encore insuffisant.

Le dépassement des objectifs actuels vers un objectif plus révolutionnaire et plus radical est étroitement lié au développement de cette articulation. Voilà pourquoi nous insistons fortement, tant pour l'objectif immédiat que pour l'objectif stratégique, sur l'auto-organisation des masses dans les quartiers populaires et dans les usines, où les ouvriers doivent s'organiser en comités de base qui pourraient dépasser les appareils bureaucratiques de certains syndicats et surtout les dynamiser. C'est ce qui s'est fait chez les étudiants, dans le mouvement d'organisation à la base des ga'idiyine. C'est ainsi que pourrait prendre forme l'articulation entre masses prolétariennes et noyaux prolétariens, mais à une condition majeure : il faut que l'alternative révolutionnaire soit claire.

A cet égard, on sait bien que, dans les pays arabes, les masses semi-prolétarisées sont le terrain privilégié des mouvements intégristes, parce que très souvent on n'a pas su, du côté des forces révolutionnaires, leur apporter une perspective révolutionnaire cohérente — on s'en est souvent tenu, notamment pour les partis communistes arabes, aux approches traditionnelles "éco-

6) L'UMT est la première centrale syndicale marocaine, où interviennent notamment le parti de l'Istiglal et le PC.

7) Le parti de l'istiglal (Indépendance), fondé par Alal Al-Fassi en 1944, est le parti de la bourgeoisie nationaliste libérale.

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nomistes". Je pense qu'en ce qui concerne Ila Al-Amam, nous avons pu, au contraire, formuler une perspective révolutionnaire d'ensemble intégrant les aspirations de ces masses ; nos militants et sympathisants dans les quartiers populaires combinent étroitement les objectifs de la lutte démocratique pour des revendications immédiates et l'objectif stratégique d'une plate-forme révolutionnaire.

• Selon toi donc, la raison principale pour laquelle le mouvement intégriste islamique serait relativement plus faible au Maroc qu'il ne l'est dans d'autres pays de la région, malgré l'ampleur de la crise sociale et économique, serait le rôle joué par le mouvement révolutionnaire marocain ?

C'est vrai en tout cas pour des villes comme Casablanca. Je ne dis pas, bien entendu, que le mouvement intégriste n'y est pas présent, mais il n'y dispose pas de la force qu'on lui connaît dans d'autres grandes villes du monde arabe. C'est moins vrai, sans doute, dans d'autres villes du Maroc, où le mouvement prolétarien n'est pas aussi important qu'à Casablanca ou dans les principaux centres miniers. Les choses sont moins claires dans des villes à dominante petite-bourgeoise où le mouvement intégriste a une certaine force. Mais si Casablanca est le bastion principal de la révolution marocaine, cela constituera un frein non négligeable au mouvement intégriste.

Un autre facteur important faisant barrage au mouvement intégriste est constitué par les problèmes identitaires des régions marginalisées, sous la forme de la question berbère et de la question du Rif, du Souss, etc., avec la mise en valeur de la personnalité berbère et des personnalités régionales. Dans le Nord, par exemple, terrain principal des insurrections en 1984, on rencontre aussi bien dans les régions arabophones comme les Gbala, ou berbérophones comme les Riaffa, des problèmes de spécificité régionale très importants — ces régions sont, avec le Souss, les principaux pôles de l'émigration.

Nous sommes les seuls à avoir une plate-forme claire répondant à ces questions dans le cadre d'une alternative révolutionnaire : cela nous permet d'agir avec des effets rapides et d'opposer à l'alternative mythique de l'intégrisme une alternative révolutionnaire cohérente et tangible — c'est une des raisons de notre influence parmi les étudiants d'une université comme celle de Fès, qui sont originaires de ces régions. Le problème berbère concerne 60% de la surface du pays — en Algérie, il ne s'agit que de 15 à 20 %.

cette action — nous-mêmes n'avons intégré le problème berbère à notre réflexion que qu'elles font leur chemin assez vite.

rement l'articulation entre le pôle prolétarien périphériques, de l'autre. Même des zones plus floues politiquement, comme les villes à dominante petite-bourgeoise où l'intégrisme trouve un terrain plus fertile, pourraient dépasser leurs limites actuelles dans un mouvement révolutionnaire global — on l'a vu clairement à

Marrakech, ville liée également aux régions berbérophones environgrandes manifestations de

Les forces démocratiques classiques, réformistes, ont une emprise importante sur les classes moyennes et la dynamisation convergente de ces forces avec notre propre action, au cours de ces dernières années, tomber dans les illusions de l'intégrisme — ce qui peut expliquer aussi que ce phénomèd'importance qu'ailleurs.

EEB une approche "économiste" dans les années trations d'ouvriers agricoles dans les régions irriguées où se trouvaient les grandes propriétés. L'analyse plus précise que nous absolument de constituer un prolétariat agricole permanent, quitte à perdre en termes de

Nous ne sommes encore qu'au début de dans la dernière décennie. Nos positions claires sur la question datent des trois ou quatre dernières années, mais on constate

Potentiellement, c'est une tâche tout à fait possible, à condition que se réalise claide Casablanca, d'une part, et les régions crée un mouvement important vers la démocratie qui montre aux masses qu'un certain trône" nombre de conquêtes sont possibles, sans ne n'arrive pas à prendre au Maroc autant

• Le facteur identitaire pourrait-il neutraliser le rôle traditionnel de la paysannerie comme base de la monarchie, voire même créer un antagonisme entre de larges secteurs de cette paysannerie et le pouvoir ?

Y a-t-il d'autres facteurs agissant

Nous avons nous-mêmes longtemps piétiné sur la question paysanne ; nous avions 70, tournée exclusivement vers les concenavons pu faire dans les années 80 a montré d'abord que les classes dominantes évitent

MAROC productivité, faisant ainsi preuve d'une conscience de classe très lucide.

Les problèmes de la paysannerie, dans les régions classiques de domination du makhzen depuis des siècles, sont beaucoup plus complexes et on ne peut pas encore parler aujourd'hui de mouvements de lutte dans ces régions. Actuellement, les mouvements concernent les villes et - plus ou moins spontanément depuis les insurrections de janvier 1984 — les régions périphériques, tout le Nord notamment. La dynamique est en train de s'étendre, mais on n'en est encore qu'au début.

En Europe, j'ai constaté, dans les régions d'immigration en provenance du Nord marocain (la Belgique et la Hollande), un mouvement très important de prise de conscience ; les problèmes du Rif y soulèvent un enthousiasme extraordinaire. Au cours des conférences que j'ai pu faire, j'ai vu que les rares militants intégristes restent littéralement muets face à ces questions. Cependant, je ne sous-estime pas les difficultés qui existent. Une partie importante des régions rurales reste sous l'emprise des systèmes de domination de la monarchie, du "fellah marocain défenseur du

, par le truchement des notables, surtout dans les régions du centre rural. Il y a donc un travail considérable à faire, mais je pense que, dans la mesure où un mouvement révolutionnaire peut se développer à partir de centres prolétariens, comme Casablanca, et à partir de régions périphériques, une dynamique d'ensemble pourrait être créée. Ce processus passe par la convergence des forces, à l'étape actuelle, sur l'objectif de la chute de Hassan II.

• Tu as évoqué le Sahara, dont le passage au deuxième plan de l'actualité a permis de débloquer aujourd'hui certaines formes de lutte contre le pouvoir. Il y a là un constat plutôt amer : jusqu'à une période récente, la guerre du Sahara a donc surtout joué en faveur du régime et certains espoirs des révolutionnaires pour que ce conflit puisse être le catalyseur d'une radicalisation contre la monarchie ne se sont pas réalisés.

Il est indéniable que la guerre du Sahara

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MAROC a donné quinze ans de sursis à Hassan II, de 1974 à 1989. La tendance dominante des ces quatre dernières années est au dépassement de ce problème dans les luttes concrètes du peuple et des forces démocratiques et progressistes ; mais le problème en soi n'est pas pour autant réglé.

Actuellement, la question décisive pour le régime est le référendum au Sahara ; le gouvernement multiplie les efforts pour saboter ce référendum, et il est clair aussi qu'un certain nombre de dirigeants politiques de l'opposition soutiennent cet effort. La guerre du Sahara constitue toujours un frein à la mobilisation des luttes populaires et à leur radicalisation. On sent que l'affaire va se dénouer dans les semaines qui viennent, et on peut donc s'attendre à ce que ce blocage s'accentue — il est trop tôt pour dire comment les choses se dénoueront définitivement.

J'ajoute que je me demande aussi dans quelle mesure certaines réticences très récentes à un effort de convergence de l'opposition marocaine à l'étranger ne sont pas aussi dues à cela. Tout récemment une conférence a eu lieu dans le Sud des Pays Bas près de Maastricht, avec l'ensemble de l'opposition marocaine mais avec, malheureusement, de nombreux absents : certains n'étaient pas venus à cause de l'existence de rapports pas toujours très fraternels auparavant entre différentes formations, mais je me demande aussi si un certain nombre d'absences, notamment de France, ne sont pas également dues au référendum.

• Si pendant quinze ans, la question saharienne a pu être utilisée par le régime, cela signifie qu'au niveau des masses marocaines, le thème général de la "marocanéité" du Sahara est resté un thème porteur. Est-ce qu'il n'y pas là un élément de réflexion ?

Est-ce simplement par chauvinisme, par mystification idéologique que cette vision du problème s'est imposée, ou bien y a-t-il des facteurs plus réels, y compris peut-être les conséquences d'un certain comportement politique du Polisario, ou de son parrainage par le régime algérien ?

Il faut distinguer deux niveaux dans ce problème. Bien entendu, il y a une histoire dominante du Maroc, faite de gloire des empires, qui a marqué le peuple marocain. La carte publiée en 1956, au moment de l'Indépendance, par Alal Al-Fassi, le fondateur de l'Istiglal, étendait le Maroc jusqu'au fleuve Sénégal ; elle était affichée chez tous les boutiquiers des villes. En outre, pour les masses marocaines, la Marche verte organisée par Hassan Il en 1975 (8) était aussi une marche vers un nouvel Eldorado - le phosphate du Sahara et ses autres richesses allaient résoudre, croyait-on, tous nos problèmes internes.

A la fin des années 70, il y a eu un désenchantement dans le domaine économique ; contrairement aux espérances, la situation a empiré. A partir du début des années 80 — et c'est l'une des raisons sous-jacentes des explosions populaires de 1981 et 1984 —, la question du Sahara n'a plus joué un rôle de frein, même si la position des uns et des autres sur la légitimité ou non des revendications du Front Polisario s'est maintenue. En revanche, dans les classes moyennes, le problème du Sahara est resté un élément de blocage pour des raisons idéologiques liées à toute l'histoire du mouvement national marocain, sous l'emprise de la bourgeoisie depuis 1930 et qui concorde tout à fait avec l'idéologie makhzénienne dominante sur l'histoire du Maroc d'Idriss Ier à Hassan II. Le mouvement national marocain (le parti Istiqlal, très concrètement) a redonné vie au mythe d'une monarchie unificatrice qui, en fait, n'existait pas dans les traditions profondes du peuple marocain.

Aujourd'hui, dans les milieux populaires, les sentiments sont plus confus : les gens en ont assez de cette guerre parce quelle coûte cher, même en hommes pour certains régions paysannes du pays. Durant les années 80, on a pu voir des exemples de cette lassitude et une certaine admiration pour la lutte du Polisario, car il osait faire face à Hassan II - la grande manifestation de Marrakech, en janvier 1984, concernait bien sûr les revendications du peuple, mais les tracts qui y appelaient saluaient aussi la lutte du Polisario, sans que cela entrave la

D'autre part, dans les régions berbères où la conscience de l'identité est de plus en plus aiguë et où le mythe makhzénien de l'histoire linéaire du pays est rejeté, il y a une certaine fraternité avec la lutte du peuple sahraoui, parce qu'elle met précisément en cause ce mythe. C'est évident dans le Rif, et chez les Rifains immigrés en Hollande ou en Belgique.

Si nos idées, qui vont à contre-courant de l'idéologie dominante, ont eu une telle prise sur les étudiants qa'idiyine, c'est non seulement parce que nous étions radicalement opposés au pouvoir, mais aussi parce que nous étions très fermes sur la question du Sahara, et sur le droit à l'autodétermination du peuple sahraoui. Il y avait une part de sympathie pour la lutte du Polisario contre le régime marocain, mais aussi l'idée que cela remettait en cause la légitimité de la monarchie.

Dans les classes moyennes, l'idée de la "marocanéité" du Sahara est beaucoup plus affirmée que dans les masses populaires.

Mais elle est remise en cause dans les régions berbérophones ou marginalisées et parmi les militants qui rejettent la monarchie, même sans faire le lien de cause à effet avec la question sahraouie.

Quant aux craintes vis-à-vis du rôle de l'Algérie, elles ont dominé et dominent encore dans une partie importante du mouvement marocain — et il clair qu'il y a des questions à se poser à ce sujet. Pour Ila Al-Amam, le soutien au droit à l'autodétermination du peuple sahraoui était avant tout une question de principes, sans pour autant avoir d'illusions sur le régime algérien — je ne veux pas dire qu'on le mettait dans le même sac que celui du Maroc, mais nous étions conscients de ses limites. Nous soutenons entièrement la lutte du Front Polisario comme principe ; cela ne veut pas dire que nous le considérons comme l'avant-garde d'un mouvement révolutionnaire stratégique dans l'Occident arabe (Maroc, Sahara occidental, Mauritanie), comme j'ai pu l'écrire moi-même en 1972. Les choses sont plus claires maintenant. Dans les faits, le Front Polisario est l'organe de cristallisation de la lutte du peuple sahraoui, comme l'OLP pour le peuple palestinien ; par conséquent, nous le soutenons, et je le soutiens personnellement entièrement et sans réserves dans sa lutte pour le droit à l'autodétermination.

Je pense, mais l'histoire n'est jamais tracée d'avance, que, en tant que militants révolutionnaires, nous devons essayer de dégager les potentiels positifs de cette histoire, tout en ayant toujours pleinement conscience des éventualités négatives. Notre rôle est d'agir pour que les possibilités positives l'emportent sur les possibilités négatives, tout en sachant que ce n'est pas gagné

A mon avis, les perspectives pour que cette région dans son ensemble se développe de façon positive ne résident pas seulement dans ce qui existe de positif dans la lutte de libération du peuple sahraoui et du Front Polisario, mais aussi dans la possibilité de voir le Maroc avancer sur la voie de la démocratie et d'une révolution radicale et donc d'être capable d'aider politiquement les forces positives du peuple sahraoui et du Front Polisario à l'emporter sur les risques

Décembre 1991 Introduction et entretien réalisés par Salah Jaber

8) La Marche verte fut une gigantesque marche organisée par le pouvoir royal, en 1975, du Sud marocain à l'ancien Sahara espagnol (Sahara occidental), pour marquer la mainmise sur ce territoire, après l'annonce par la puissance coloniale de son retrait.

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