CETTE résolution — un ordre d'extradition à peine voilé, adressé à un Etat non signataire d'un traité à cette fin avec les deux puissances concernées — constitue un acte tout à fait inédit du point de vue juridique. Des spécialistes de droit international, tels Ruth Wedgwood, professeur à l'Université de Yale aux Etats-Unis, citée par le Washington Post (2), n'ont pas manqué de relever cette singulière innovation, pour le moins cavalière.
L'entorse à la légalité internationale ne mériterait cependant pas d'être relevée si, dans le cadre du "nouvel ordre mondial", les résolutions du Conseil de sécurité n'avaient cessé d'être des vœux pieux. Elles peuvent même être dorénavant très meurtrières, comme l'a démontré la façon dont fut interprété le mandat de l'ONU contre l'Irak, il y a tout juste un an. Il est toutefois possible C d'affirmer, paradoxalement, que les rapports de force mondiaux permettent au gouvernement américain, à présent, de faire l'économie de telles interventions militaires dévas tatrices — et toujours problématiques, comme l'illustre encore une fois le débat en cours sur le bilan de la guerre du Golfe.
En réalité, un des nombreux objectifs de l'opération "Tempête du désert", dans son aspect le plus spectaculaire, était précisément de renforcer par l'exemple le pouvoir de dissuasion des Etats-Unis envers le reste du monde. Washington dispose désormais d'un arsenal de mesures coercitives plus redoutables que jamais, dont l'action militaire directe n'est que le moyen le plus extrême, réservé aux cas d'urgence. L'autre moyen, dont l'efficacité se réalise à plus long terme, mais qui est beaucoup moins coûteux et risqué, est le recours aux "sanctions" — qui sont à l'agression militaire ce que le meurtre par strangulation est à l'usage des armes à feu.
Les embargos imposés par les Etats-Unis sont aujourd'hui assurés d'efficacité : le cas de Cuba en est la meilleure illustration (3). Le blocus infligé à l'ile rebelle par Washington depuis trois décennies s'est trouvé brusquement revigoré et porté à une efficacité tragique qu'il n'avait jamais
ONU
Le 21 janvier 1992, le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations-Unies (ONU) adoptait à l'unanimité une résolution enjoignant implicitement au gouvernement libyen de livrer aux autorités judiciaires américaines et britanniques des citoyens libyens suspectés d'être responsables de l'explosion qui détruisit en vol un Boeing de la Pan Am au- dessus du village de Lockerbie en Ecosse, le 21 décembre 1988 (1).
Salah JABER connue, même au tout début, lorsque l'économie cubaine était encore une annexe de celle du grand voisin. Ce changement est uniquement dû au retournement des anciens
"pays frères": la brèche majeure qui vouait à l'échec, dans une large mesure, toute straté gie d'encerclement décrétée par les puissances impérialistes, est aujourd'hui colmatée.
L'Irak a d'ailleurs également été soumis à cette coercition-là : l'embargo a été décrété contre Bagdad dès le mois d'août 1990, peu après l'invasion du Koweit par l'armée de
Saddam Hussein. Jusqu'à la fin de la même année, une vive polémique opposa, dans le camp de la coalition anti-irakienne, les partisans des "sanctions" aux défenseurs de la manière forte : la course contre la montre était le principal argument de ces derniers.
sinon l'unique. Toutes les affirmations actuelles selon lesquelles Bagdad était sur le point d'acquérir l'arme nucléaire visent à justifier a posteriori l'agression apocalyptique contre l'Irak, et son terrible bilan en vies humaines.
Bombes ou embargo ?
Les sanctions n'étaient pas pour autant, et sont encore moins aujourd'hui, un substitut "pacifique" à la guerre, comme ont pu le croire par naïveté nombre de bonnes âmes.
Elles ne sont pas dans un rapport d'opposition à l'agression armée, mais dans un rapport de complémentarité en tant que mesures graduées appartenant au même arsenal, géré par le même impérialisme hégémonique. Vu sous un certain angle, l'écrasement militaire de l'Irak peut même apparaître comme une façon d'accroître brutalement et rapidement l'efficacité de l'embargo : celui-ci est maintenu sur fond de dévastation de l'Irak, avec des effets par conséquent très amplifiés. Les enfants sont ceux qui en pâtissent le plus : l'enquête réalisée par l'équipe nord-américaine de Harvard a constaté que près du tiers des enfants irakiens en bas âge souffrent aujourd'hui de malnutrition ; le nombre d'enfants morts en raison de l'embargo, combiné avec les conséquences économiques et infrastructurelles de la guerre, se situe entre 50 000 et 100 000 (4).
Ces enfants sont tués pour faire plier un Saddam Hussein qui s'oppose, à juste titre d'ailleurs, aux décisions du Conseil de sécurité visant à mettre l'Irak sous tutelle économique et à effectuer un prélèvement obligatoire sur ses revenus pétroliers pour versement au richissime Etat du Koweit (5). Les "réparations de guerre" deviennent ainsi un prétexte pour inféoder un Etat récalcitrant, au moyen de la strangulation écono-
L'arme des "sanctions" s'avère, en définitive, encore moins "humanitaire" que le déluge de fer et de feu de la "Tempête du Désert" : si les bombes "intelligentes" peuvent effectivement faire la différence entre les objectifs militaires et l'environnement civil, l'étranglement par embargo, lui, affecte d'abord et surtout, sinon exclusivement, les civils, et particulièrement les enfants en bas âge!
Après Cuba et l'Irak, la Libye est aujourd'hui dans le collimateur. La dernière résolution du Conseil de sécurité n'est que le prélude à une autre qui imposerait des mesurés de coercition économiques, si Tripoli ne courbait pas l'échine. La Corée du Nord est en lignede mire. Et tout Etat, au Sud comme à l'Est, qui se placerait en travers du "nouvel ordre mondial" est promis au même traitement vigoureux. Il est impératif de réagir.
29 janvier 1992
1) La résolution appelait également le gouvernement de Tripoli à "coopérer" avec les autorités françaises dans l'enquête au sujet de l'explosion d'un DC-10 de la compagnie UTA au-dessus du Niger, le 19 septembre 1989
2) International Herald Tribune, 22 janvier 1992.
3) Voir Inprecor n° 338 du 11 octobre 1991.
4) Voir, parmi beaucoup d'autres, The Guardian (New-York), 15 janvier 1992 et New Statesman & Society (Londres), 17 janvier 1992.
5) Voir Inprecor n° 328 du 12 avril 1991. Voir également André Gunder Frank et al., Bush Imperator, éditions La Brèche, Paris, 1991.
6) Voir l'appel contre le blocus de l'Irak publié en p. 10.