1992, au Mexique, représente d'abord une victoire du peuple salvadorien et de son avant-garde politique sur les secteurs bellicistes qui se sont opposés, depuis
Sur le fil du rasoir
La signature finale des accords de paix entre le Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) et le gouvernement salvadorien, le 16 janvier le début des négociations, à la paix. Cependant, si les secteurs de l'armée qui ont fait de cette guerre contre le peuple une grande affaire financière ont été obligés de plier, ils n'ont pas été écrasés.
M. VELAZQUEZ- P. PACHECO
LE FMLN a été capable de répondre aux aspirations de paix de la population et ce, à partir d'une position de force, en devenant non seulement une armée de guérilla puissante, mais aussi en devenant le représentant politique de secteurs importants du Salvador (1). Durant ces dernières années, le FMLN s'est efforcé de rechercher une issue négociée au conflit et d'isoler les secteurs les plus durs de l'armée. Le fait d'avoir obligé le gouvernement d'extrême droite de l'Alliance républicaine nationaliste
(ARENA) à s'asseoir à la table des négociations et à signer un accord de paix constitue un acquis indiscutable pour les révolutionnaires salvadoriens.
Cependant, l'année 1991, la phase la plus intense des négociations, a été marquée par une série de facteurs extérieurs qui ont aussi pesé de façon déterminante sur les deux parties — et sur l'impérialisme nord- américain —, instaurant les bases qui ont permis de concrétiser les accords de paix. La modification radicale de la situation internationale, après la chute du Mur de Berlin, l'écroulement des pays dits socialistes, la défaite électorale du Front sandiniste au
Nicaragua, l'invasion nord-américaine de
Panama, le changement du rapport de forces mondial après la guerre du Golfe, le démembrement de l'ancienne Union soviétique et l'offensive meurtrière dont est victime la révolution cubaine, ainsi que la récession qui frappe les Etats-Unis, constituent autant de facteurs qui contribuent à créer un panorama complexe pour les révolutionnaires du monde entier ; le FMLN ne fait pas exception à la règle.
SALVADOR
Dans ce contexte, il faut souligner sa capacité à éviter l'écrasement définitif de la révolution, souhaité par l'impérialisme et l'ARENA.
Si les accords signés ne répondent pas à tous les objectifs à l'origine de la révolution, ils mettent cependant sur la table de discussion des thèmes centraux tels que la démilitarisation et le respect des droits de l'homme, la liberté d'expression et la participation politique ; la révolution est maintenant dans une nouvelle phase où les revendications socio-économiques des masses devront prendre une place centrale. La guerre civile et la révolte armée des organisations révolutionnaires n'ont pas été inutiles.
Il ne faut surtout pas minimiser les causes de cette guerre : la dictature, les fraudes électorales, les massacres aveugles de la population, les prisonniers et les disparus politiques, la torture systématique, la misère, le colonialisme, etc. — quatorze familles contrôlaient économiquement et politiquement tout le pays. Comme l'a déclaré le commandant du FMLN Shafick Handal, lors de la signature des accords : « Pendant très longtemps, et à maintes reprises, les Salvadoriens ont essayé de changer cette situation par des voies pacifiques, et même électorales ; mais toutes ces portes se sont fermées. Il a fallu que nous nous soulevions, que nous prenions les armes pour ouvrir [ces portes] et nous ne le regrettons pas. La lutte armée révolutionnaire, dans les conditions du Salvador, a été nécessaire et légitime. » Evidemment, le gouvernement mexicain et les autres gouvernements "amis", tout comme l'impérialisme, veulent démontrer par ces accords que la révolution est impossible et que la prise du pouvoir et la transformation de la société par les armes sont "anachroniques" ; ils proposent en échange la concertation, la négociation, la vie civile et la conciliation.
Le processus salvadorien ne sera pas simple et il ne faut pas sombrer dans l'euphorie provoquée par la signature des accords. Certains problèmes complexes apparaissent d'ores et déjà : malgré l'amnistie limitée approuvée par l'Assemblée législative, des secteurs de la droite exigent "pardon et oubli" pour effacer leurs crimes — l'assassinat des six jésuites en 1989 (2), celui de monseigneur Romero, ceux commis par les escadrons de la mort, ou les massacres perpétrés par l'armée contre la population civile désarmée — ; ils continueront d'exercer une forte pression.
Une voie semée d'embûches
Les difficultés pour parvenir à une véritable réforme agraire sont aggravées par le fait que la répartition des terres dans les zones de conflit dépend de la volonté des grands propriétaires de vendre ou non "leurs" terres au prix du marché — ils ne voudront sûrement pas se séparer de leurs biens. En outre, la limite maximale légale des propriétés est fixée à 245 hectares.
Par ailleurs, la réduction de l'armée soulève aussi de multiples interrogations. Le gouvernement du Salvador n'a pris qu'un engagement bilatéral face au secrétaire général des Nations-Unies, le plan concret de réduction ne fait pas partie des accords en tant que tels. Dans ceux-ci, on trouve une formulation imprécise selon laquelle la taille des forces armées devra répondre aux fonctions que leur attribuera la Constitution, en temps de paix. S'il a été question d'une supposée volonté de réduire ce corps répressif de 50 %, il est aussi apparu publiquement que le gouvernement avait présenté des chiffres gonflés à 63 000 soldats, tout en menant une campagne de recrutement forcé. Le président Cristiani essaye ainsi de garder sur pied l'essentiel de son armée, estimée, selon le FMLN et d'autres sources, à 35 000 hommes.
Enfin, il est évident que la paix ne tient qu'à un fil. Les problèmes sociaux essentiels qui ont provoqué le conflit armé persistent, certains se sont même aggravés ; il ne sera donc pas simple, surtout dans le cadre de l'offensive néolibérale actuelle, d'avancer vers une solution de ceux-ci. Même si Cristiani, en reculant par rapport à son attitude initiale, a finalement accepté de discuter de son plan économique, il ne dispose apparemment pas de beaucoup marge pour réaliser des modifications substantielles de ses projets de privatisations et de licenciements — de telles mesures sont d'ailleurs appliquées partout en Amérique latine. Les capi-
1) Voir Inprecor n° 337, 341 et 342 des 27 septembre, 22 novembre et 6 décembre 1991.
2) Lors de l'offensive lancée par le FMLN en novembre 1989, six jésuites de l'Université centraméricaine furent sauvagement assassinés par l'armée. En décembre 1991, des hauts gradés de l'armée ont été condamnés pour l'exemple.
talistes salvadoriens et étrangers ont réalisé des bénéfices juteux avec la guerre et ils se préparent à en faire autant avec la paix : tout comme la destruction, la reconstruction peut devenir une affaire juteuse.
Si « la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens », la guerre civile qu'a connu le Salvador sera déplacée — si la paix se consolide — sur le terrain politique et social. Le capital organisationnel accumulé par le FMLN et son influence sur le mouvement de masse seront décisifs — sa première démonstration de force et de capacité de mobilisation s'est massivement illustrée le 16 janvier en plein centre de la capitale, et ailleurs dans le pays, après la signature des accords ; cela devrait se répéter lors du retour des commandants du FMLN. Cette force sociale représentera l'élément essentiel de pression pour que les accords de paix soient appliqués et pour avancer vers les objectifs révolutionnaires. Comme l'a déclaré Chano Guevara, chef guérillero de la zone de Guazapa : « Nous aurons construit la paix dans ce pays quand le peuple salvadorien aura de la nourriture, des vêtements, des chaussures, et assez de médicaments, d'assistance sanitaire, d'éducation et de liberté d'expression. Voilà les vraies raisons pour lesquelles nous avons lutté durant cette longue guerre. »
Le nouveau terrain de bataille
Le gouvernement va certainement essayer par tous les moyens de gagner "les esprits et les cœurs" des masses salvadoriennes ; il bénéficiera des avantages que confère le monopole du pouvoir d'Etat, d'éventuels crédits pour la reconstruction venus de divers pays, et aussi des conseils de gouvernements comme celui du Mexique — pour l'application, par exemple, de programmes dits de "solidarité" afin de miner la base sociale au FMLN.
La droite cherchera évidemment à escamoter et retarder l'application des points des accords qui la gênent et qu'elle a acceptés sous la pression combinée du match nul militaire, de la situation économique interne et des pressions impérialistes pour une solution négociée — le choix nord-américain est motivé non seulement par les problèmes de sa propre récession économique, mais aussi et essentiellement par la volonté de faire avancer le projet d'intégration économique en Amérique latine. Les pressions de l'impérialisme sur la droite salvadorienne ne sont pas innocentes ; le gouvernement nord-américain sait que l'issue négociée de la guerre civile joue aujourd'hui davantage en sa faveur, parce que le rapport de forces international penche du côté du capital. Dans ce sens, les Etats-Unis et le bloc dominant au
Salvador n'ont pas renoncé à l'écrasement de la rébellion, mais ils cherchent maintenant à la vaincre sur le terrain politique et social, pensant que ce sera sera plus facile que d'infliger un échec militaire au FMLN.
La dynamique ouverte par l'issue négociée va dans le sens de la poursuite d'une logique de négociations, de la recherche d'un consensus national sur tous les terrains, et de la volonté de présenter les pires contradictions comme gérables dans le cadre d'élections et de concertation. Cependant, même s'il semble possible de parvenir à l'organisation d'élections libres au Salvador, celles-ci n'atténueront en rien la confrontation et la lutte entre les classes.
Dans la toile d'araignée
La consolidation, l'approfondissement et l'extension du pouvoir populaire apparaissent comme des facteurs clés de cette nouvelle phase de la révolution salvadorienne. Tout comme le FMLN a appris et a su combiner avec succès différentes modalités de guerre, il doit aujourd'hui tenter de conjuguer la lutte institutionnelle et légale avec la lutte pour la maintien et le développement de l'auto-organisation du mouvement populaire, garder l'initiative politique sans que le mouvement de masse ne soit soumis aux aléas de la concertation en cours. Cela revient à marcher sur le fil du rasoir. Il faudra au FMLN continuer la révolution sur ce terrain nouveau et complexe.
En plus, des affirmations comme celles récemment faites par le commandant du FMLN Joaquin Villalobos rendent le panorama encore plus complexe : « Avant, le concept de révolution avait une date et un symbole. L'assaut du pouvoir, la prise du palais et la solution immédiate et mécanique de tous les problèmes. Cela a entraîné des dictatures qui niaient la liberté sous prétexte de résoudre les problèmes économiques. Le but fondamental d'une révolution est le problème politique, la manière dont se bâtit l'équilibre du pouvoir et dont s'établissent les règles de pouvoir permanent dans la société et, à partir de là, la définition des espaces dont on disposera pour [réaliser] les transformations économiques et sociales qui forment l'autre partie de la révolution (...) ; nous [le FMLN] constituons le point de départ d'une nouvelle ère révolutionnaire. » Plus loin, il affirme qu'au Salvador a eu lieu « la première révolution sans contras [contre-révolutionnaires], la première qui ne divise pas mais rassemble, la première qui compte sur le consensus des Etats-Unis et peut-être même sur leur
Villalobos affirme encore : « Nous avons obtenu les changements pour lesquels le FMLN a été poussé à prendre les armes.
SALVADOR On assiste, de fait, à une révolution qui s'exprime fondamentalement par l'élimination de toutes les composantes du pouvoir dictatorial. La dissolution de la Garde nationale, la réduction de l'armée, sa soumission à la société civile. Tout cela dessine les contours d'un changement démocratique extrêmement important. Nous, nous n'avions rien et nous n'avons pas fait de concessions. Peut-être les avons-nous faites au niveau des idées, mais les concessions sur les idées, dans la réalité du monde actuel et d'un point de vue pragmatique, ne sont pas dramatiques » (3).
Ces déclarations sont importantes car, sans sous-estimer les difficultés qu'entraîne la nouvelle situation mondiale pour les révolutionnaires du monde entier, et en particulier pour le FMLN, il faut se demander si les changements internationaux obligent à une "révolution d'un type nouveau", comme le proposent certains dirigeants salvadoriens ; s'il s'agit d'un changement nécessaire pour survivre dans les circonstances actuelles ou si cela implique une redéfinition stratégique et théorique durable, de vaste portée, selon laquelle les méthodes révolutionnaires classiques (pas uniquement socialistes) ne seraient plus valables pour transformer la société. Des commandants salvadoriens semblent tirer hâtivement des conclusions en proposant un nouveau modèle de révolution "d'en bas" (comme si toutes les autres avaient en lieu "d'en haut", telles de simples coups d'Etat), et non depuis les hauteurs de la forteresse. Cependant, bien qu'elle n'ait pas été prise d'assaut, ce qui, pour certains reste difficile à admettre, la forteresse est encore là et les ennemis sont les mêmes.
La révolution salvadorienne, bien qu'elle n'ait pas triomphé, n'a pas non plus été écrasée, et il faut comprendre la révision à la baisse de ces objectifs comme le produit d'une modification substantielle — même si elle n'est pas définitive — du rapport de forces, surtout à l'échelle internationale. La révolution salvadorienne est une révolution assiégée par la toile d'araignée du nouvel ordre mondial en gestation, cela ne présage rien de bon à court terme ; mais les idées ne sont justement pas ce qu'il faut mettre de côté.
La solidarité avec cette révolution doit continuer. Nous devons être prêts à poursuivre la solidarité internationale et le débat fraternel avec nos camarades révolutionnaires du FMLN et avec le peuple du Salvador ; ils seront sans aucun doute la cible des attaques de la droite, depuis l'Etat et sur tous les fronts, avec les armes de toujours et avec d'autres tout aussi mortelles pour la révolution. *
Mexico, 30 janvier 1992
3) EL Nacional, 27-28 janvier 1992, Mexico.