Pendant quelques jours, en octobre 1991, les aceusations de harcèlement sexuel que le professeur Anita Hill a porté contre le juge Clarence Thomas, candidat à la Cour suprême, ont captivé provoquant des discussions sur les lieux foyers. Camille COLATOSTI
CERTAINES conversations ne portaient exclusivement que sur le fait de savoir si Anita Hill était « coupable ou innocente ». «Il a l'air respectable, mais alors pourquoi quelqu'un comme elle, une professeur de droit établie, monterait-elle une telle affaire ? Qu'est-ce qu'elle aurait à y gagner ? ». Mais surtout, les gens se sont posés beaucoup de questions sur le harcèlement sexuel au travail : « De quoi s'agit-il ? »; « Dans quelles proportions cela existe-t-il? » ; « Qui en est victime et qu'est-ce qu'on peut y faire ? »
Même si le Sénat a finalement rejeté les accusations d'Anita Hill, cette polémique a eu des effets positifs sur les salariées, montrant que la lutte contre le harcèlement sexuel a fait un long chemin — il y a quinze ans, le terme d'"harcèlement sexuel" n'existait même pas aux Etats-Unis. En 1991, pendant l'audience de Clarence Thomas, tous les sénateurs ont déclaré que si les accusations de A. Hill étaient réelles, ce dernier ne pourrait pas siéger à la Cour suprême, ce qui illustre un véritable changement de situation.
Lorsque les journalistes ont demandé à Anita Hill « Comment avez pu continuer à travailler avec lui ? Et comment avez-vous pu vous taire si longtemps ? », nous, les femmes nous connaissions la réponse car beaucoup d'entre nous avaient fait la même chose, pensant ne pas avoir le choix, parce que nous avions besoin de cet emploi. Nous avons accepté cette humiliation comme "naturelle" ou inévitable. Nous faisions semblant de ne pas entendre, nous réprimions des paroles ou même des actes, et nous continuions à vivre "comme si de rien n'était". Parfois il s'agissait de notre patron, l'opinion publique des Etats-Unis, de travail, dans les écoles et dans les ou bien d'un collègue de travail. Le harcèlement se limitait à des propositions verbales, ou nous étions menacées physiquement. Des fois, nous étions la seule femme visée ; à d'autres reprises, toutes les femmes y avaient droit. Dans certains cas, le harcèlement finissait par s'arrêter, dans d'autres, il continuait et on changeait discrètement de travail.
A la fin des audiences du juge Thomas, Lucille Dickess, présidente du syndicat des employés administratifs de l'université de Yale, a déclaré : « Rares sont les femmes qui jugent le harcèlement sexuel acceptable. Mais la plupart d'entre nous l'accepte. Nous haussons les épaules, en espérant que ça s'arrêtera ; on se persuade même que cela fait partie de notre travail — comme taper à la machine ou ranger des dossiers. »
Trois femmes sur quatre
Men sont victimes
Une étude réalisée en 1989 par la Fédération américaine des enseignants indiquait que presque trois femmes salariées sur quatre avaient été victimes de harcèlement au travail. Cependant, malgré cette situation, le harcèlement est encore largement perçu comme un problème personnel, souvent géré par les victimes de façon individuelle. La réponse la plus courante des femmes à ce phénomène est de quitter leur travail. Et celles qui choisissent de se battre, sont sou-
Toujours selon l'enquête de la Fédération des enseignants : « Une victime du harcèlement sexuel sur quatre est licenciée à cause de cela, et quatre victimes sur dix décident, ou sont contraintes, de quitter leur emploi à cause du harcèlement. »
Bien que certains hommes aient comparu aux audiences de Thomas en s'interrogeant sur ce qu'ils pourraient faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, la définition du harcèlement est claire. Le harcèlement, c'est toute avance verbale ou physique répétée ou indésirée, toute déclaration sexuellement explicite, ou toute remarque sexuellement discriminatoire faite par quelqu'un sur le lieu de travail. Cela humilie la personne à laquelle elle s'adresse, la met mal à l'aise, ou perturbe son efficacité au travail. Aux Etats-Unis, le harcèlement sexuel est considéré comme une discrimination sexuelle, qui est illégale.
Mais la loi qui s'y réfère est relativement récente. Ce n'est qu'en 1980 que la Commission pour l'égalité des chances dans l'emploi a défini deux types de harcèlement sexuel. Le cas le plus évident est constitué par des avances sexuelles repoussées et des représailles. Dans ce cas, on décèle facilement la véritable nature du harcèlement.
La menace de coercition sexuelle est explicite. Comme l'expliquait une victime, son patron lui avait dit : « Soit vous couchez avec moi, soit vous perdez votre travail. » Une autre femme, qui sollicitait un poste de secrétaire dans un cabinet médical, a décrit ainsi son "entretien" d'embauche : « Le docteur est arrivé et m'a mis les mains entre les jambes, en me demandant jusqu'où j'étais prête à aller pour ce poste. »
Mais le harcèlement sexuel peut ne pas être aussi direct. La victime peut essayer d'ignorer les avances et se rendre compte ensuite qu'on ne lui propose plus de faire des heures supplémentaires, que les bons postes vont à d'autres, que son travail, auparavant apprécié, est maintenant critiqué. Cet emploi qui lui semblait si prometteur devenient morose et parfois cauchemardesque. Il n'y a pas moyen d'arrêter le "harceleur" et pas d'avenir à ce poste si on lui cède pas.
Une femme raconte son expérience : « La nuit dernière j'ai essayé de me suicider avec des somnifères. Je vis dans une petite agglomération où je travaille aussi (...). Dès le début, mon patron, le propriétaire, s'est mis à me faire des avances. Tant que je m'y suis refusée, mes primes ont dégringolé. Finalement, j'ai pris rendez-vous avec lui. Je me suis retrouvée dans une histoire avec un homme marié de 49 ans ; j'ai tellement honte.
» Tant que j'ai cédé à mon patron, mes primes ont grimpé. Lorsque j'ai refusé de le voir, ma fiche de paye est tombée si bas que je ne pouvais plus payer mes factures ou subvenir à mes besoins (...). Je ne peux plus dormir ni manger. J'ai perdu 20 kilos, ce qui est énorme. Il ne me reste que la peau et les os. Je fais une dépression nerveuse. »
Cette femme a cédé aux demandes du "harceleur". C'est en lisant son témoignage que nous avons compris qu'elle était victime de harcèlement sexuel.
De l'extérieur, on peut avoir l'impression qu'elle a obtenu ce qu'elle voulait ; on ne sait pas qu'elle a tenté de se suicider ; on ne sait pas que son patron menaçait de la
pas étaler telle ou telle chose parce que cela vous gêne". Il est curieux que l'acceptation par les hommes, des femmes comme collègues et égales, passe, dans ce cas, par leur acceptation à elles que d'autres femmes soient traitées comme des objets. »
« Ne recule pas en pleurant! » Le harcèlement sexuel persistera tant que les femmes ne réclameront pas un changement. Comme le disait une victime : « Ne reculez pas en pleurant ! Criez pour que les gens sachent ce qui vous arrive. » Ce n'est qu'en se battant, en s'organisant sur les lieux de travail et d'habitation qu'on peut en finir avec le harcèlement sexuel.
Le professeur Anita Hill a eu le courage de dénoncer Clarence Thomas. C'est positif et les femmes ne doivent pas être découragées parce que ses accusation ont été repoussées. Joyce Miller, présidente de la Coalition des femmes syndicalistes (CLUW), a déclaré : « Les accusations très sérieuses de tentative de harcèlement sexuel au travail portées par un professeur de droit n'auraient pas dû être rejetées de façon sommaire. » C'est absolument vrai, et les femmes devraient se révolter contre la façon dont A. Hill a été traitée.
En même temps, comme le souligne J. Miller, il ne faudrait pas non plus considérer que le témoignage de A. Hill a représenté une perte de temps pour elle et pour les autres. En faisant des déclarations publiques contre le harcèlement sexuel, en prenant ce risque, elle nous a rafraîchi la mémoire sur deux points. D'abord, il est important de combattre les signes de l'oppression des femmes — comme le harcèlement sexuel. Ensuite, ce combat, comme toutes les batailles contre la discrimination sexuelle, ne concerne pas le sexe, mais le pouvoir.
Lorsque les audiences de Clarence Thomas ont été terminées et que le vote a eu lieu, Anita Hill a refusé de parler de défaite. Au contraire, elle a dit qu'elle était très contente de voir que le harcèlement sexuel avait été portée sur le devant de la scène nationale. : « Des femmes qui ont subi la même chose ont écrit et déclaré que, pour le première fois, elles pouvaient en parler. Et ça, c'est très important. »
Le secret a éclaté au grand jour. Oui, des millions de gens ont vu que les accusations de A. Hill étaient rejetées et que le juge Thomas était quand même nommé à la Cour suprême. Mais des millions de gens ont aussi reçu un cours fracassant de politique sexuelle.
Janvier 1992
tuer si elle le dénonçait. On ne sait pas que son père lui avait dit de ne pas dénoncer son patron parce que, si cela se savait, cela risquait de faire du tort à son frère médecin.
Il existe un autre genre de harcèlement sexuel, plus subtile : le harcèlement de l'environnement — cela signifie qu'on travaille dans une atmosphère sexuellement hostile ou intimidante. Le harcèlement peut aller des blagues grivoises, à des œillades insistantes, en passant par des calendriers de femmes nues. Ce cas est particulièrement difficile à prouver devant un tribunal et nombreux sont ceux qui ne comprennent pas que cela constitue du harcèlement.
Tery Floren, une femme pompier qui édite la revue Firework, la lettre mensuelle des Femmes pompiers, expliquait : « La réaction la plus habituelle, lorsque je protestais contre la littérature sexiste présente dans la salle de repos, était : "Vous aviez dit que vous vouliez être traitées comme nous - or, maintenant vous demandez un traitement spécial, en disant qu'on ne peut