chez Ponc
Les Etats-Unis sont pratiquement le seul pays industrialisé qui n'a pas un parti de masse de la classe ouvrière, ce qui pèse sur la capacité des travailleurs et des opprimés à se défendre et à élaborer un projet alternatif pour la société nord-américaine. Les énergies politiques potentielles de la classe ouvrière nord-américaine ont toujours été ignorées, ou canalisées par l'un des deux partis bourgeois — républicain et démocrate, ce dernier réussissant à se poser en parti des travailleurs et des Afro-Américains depuis les années 30. Keith MANN u travail le Sam ?
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DES MILITANTS de gauche défendent depuis longtemps l'idée de la nécessité d'un parti du travail, et certains bureaucrates syndicaux ont même menacé d'en créer un quand ils se sont rendus compte que le gouvernement et le Parti démocrate faisaient la sourde oreilles aux revendications de la classe ouvrière, mais aucun progrès significatif n'a été effectué dans ce sens.
Cette question se pose aujourd'hui dans un contexte de polarisation sociale croissante aux Etats-Unis, qui ne se traduit pas encore par une polarisation politique. L'évolution générale à droite du Parti républicain s'est accompagnée d'un virage à droite du Parti démocrate. L'échec de ce dernier, y compris à revendiquer le timide programme de protection sociale qu'il défendait dans le passé, montre que les contradictions sociales croissantes de la société américaine n'ont pas trouvé d'écho.
C'est dans un tel contexte que, depuis
deux ans, l'Organisation nationale des femmes (NOW), le plus important des groupes de défense des femmes des EtatsUnis - avec environ 500 000 membres et des représentations dans les 50 Etats -, débat de la viabilité d'une action politique indépendante et d'un troisième parti. En 1991, NOW a organisé différentes réunions publiques, où des militants des mouvements féministe, écologiste, des droits civiques et antiguerre ont discuté de la perspective d'un nouveau parti. Leurs conclusions ont été claires : une majorité écrasante s'est prononcée pour la construction d'un tel parti. Cette proposition sera discutée et votée lors de la conférence nationale de NOW, en juin 1992. La Conférence des jeunes féministes de NOW, en février 1991, a aussi recommandé que « NOW joigne ses forces à d'autres groupes intéressés par le lancement d'un appel pour un nouveau parti ».
Les dirigeantes et les militantes de NOW ne semblent pas avoir des idées très claires sur le type de parti qu'elles voudraient, ni sur son programme, et il existe une forte polarisation sur les aspects électoraux. Mais, elles ne comptent plus sur le Parti démocrate pour défendre les droits des femmes, au moment-même où l'avortement est sérieusement remis en cause. Elles se sont aussi rendu compte que les droits des femmes sont liés à ceux des Noirs et de la classe ouvrière, ainsi qu'aux questions écologiques. Quelles que soient les illusions qu'a eu NOW sur la défense des droits des femmes à travers les institutions parlementaires, cette organisation a cependant impulsé des manifestations énormes, réunissant parfois plus de 600 000 personnes.
Un parti de syndicalistes ?
Le deuxième signe d'une action politique indépendante de la classe ouvrière est la formation de l'organisation des Promoteurs d'un parti du travail (LPA) par Tony Mazzochi, dirigeant de longue date du Syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et du nucléaire. Mazzochi a lancé LPA, écœuré par l'échec du Parti démocrate à s'opposer à l'offensive antisyndicale des capitalistes américains dans les années 80, et à la suite des résultats des sondages qu'il avait organisés parmi les travailleurs sur l'éventualité d'un parti du travail. Ces sondages indiquent qu'il existe à la fois un mécontentement important envers le Parti démocrate et un intérêt pour un parti du travail. Ainsi, moins de la moitié des travailleurs interrogés pensent que le Parti démocrate représente les intérêts de la classe ouvrière (seuls 4 % se réclament du Parti républicain), alors que 52,8 % soutiennent l'idée d'un parti du travail.
Le LPA ne se considère pas comme un parti du travail mais plutôt comme un instrument pour convaincre et mobiliser les travailleurs quant à la nécessité de rompre politiquement avec les démocrates et les républicains et de créer éventuellement un tel parti. Il espère recruter
100 000 syndicalistes, et organiser ensuite une conférence de fondation. La formation que
Mazzochi veut construire ressemblerait aux partis réformistes d'Europe de l'Ouest. Cependant, il est possible que, si cette initiative regroupe beaucoup de gens, des dynamiques bien plus radicales se développent, allant alors beaucoup plus loin que le parti socialdémocrate à visée électoraliste envisagé par Mazzochi. En tout cas, LPA représente la première tentative depuis la
Seconde Guerre mondiale d'un secteur du mouvement ouvrier disposé à lutter vraiment pour un parti du travail (à part celles des petits groupes radicaux).
Daniels part en campagne
L'annonce de la candidature à l'élection présidentielle de Ron Daniels, vieux militant afro-américain, est également très importante. Celui-ci explique que sa campagne a pour but de « participer au processus d'organisation et d'institutionnalisation d'une troisième force indépendante et progressiste ou d'un nouveau parti politique pour (...)
avancer dans la lutte pour une nouvelle société ». Daniels espère contribuer à la construction d'une force politique qui représenterait les Afro-Américains et tous les travailleurs. Il prépare un programme qui revendique le plein emploi et un service national de santé. Il a aussi exprimé son soutien aux initiatives du LPA et de NOW.
La question d'une action politique indépendante de la classe ouvrière est cruciale pour les Afro-Américains. Depuis les années
30, ils font partie des éléments les plus loyaux du Parti démocrate ; or, ce sont eux qui ont le moins bénéficié des présidences et des majorités au Congrès de ce parti. Les acquis en matière d'action positive", obtenus par le mouvement des droits civiques dans les années 60 et 70, sont remis en cause aujourd'hui (1). La nature raciste de la société américaine et la concentration des
Afro-Américains dans les secteurs industriels en déclin ont conduit la classe ouvrière afro-américaine à porter le poids le plus lourd de la crise économique actuelle.
Comme les initiatives du LPA et de
NOW, Daniels a une conception floue de ce que représente vraiment l'action politique indépendante. Tels Mazzochi et beaucoup de militantes de NOW,
Daniels a d'abord travaillé à l'ombre du
Parti démocrate - il avait participé à la direction de la coalition Arc-en- ciel, qui avait servi de comité d'organisation de la campagne présidentielle de Jesse
Jackson, en 1988.
Cependant, les discussions que provoquera certainement la campagne de Daniels pourraient contribuer à populariser l'action politique indépendante des Noirs et de la classe ouvrière, surtout au sein de la communauté afro-américaine. Bien qu'il s'agisse, pour l'instant, d'un effort bien plus modeste que les initiatives du LPA ou de NOW, cette campagne pourrait faire diminuer l'influence des forces petites-bourgeoises pro-démocrates, longtemps hégémoniques parmi les Afro-Américains.
Dans la période à venir, LPA, NOW et
Daniels seront tous confrontés aux pressions qui ont traditionnellement empêché la formation d'un parti du travail aux Etats-Unis.
L'inévitable pression du vote utile pour vaincre le président républicain en soutenant un candidat démocrate sera-t-elle trop forte ?
Quel effet pourrait avoir une absence actuelle de mouvements radicaux de la classe ouvrière sur l'orientation politique d'un tel parti, s'il voit le jour?
Et, enfin, assistera-t-on au développement d'une dynamique capable de pousser ce nouveau parti dans une direction révolutionnaire, ou la situation évoluera-t-elle dans le sens d'une prédominance des illusions réformistes déjà présentes dans NOW, LPA et les initiatives de Daniels ?
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14 janvier 1992
1) L"action positive" permet, à qualification égale, de choisir un
Noir face à un Blanc pour l'entrée à l'université, les emplois de fonctionnaires, etc.