L'important syndicat des professions liées au transport des Etats-Unis, les Teamsters (1,5 million de membres), avait toujours été dirigé par des bureaucraties syndicales très proches de la mafia. A la suite d'une décision gouvernementale visant à éviter le maintien de ces liens, en décembre 1991, les Teamsters ont élu, pour la première fois, leur direction sous la forme "un adhérent, une voix". La liste présentée par Ron Carey, président d'un syndicat local de 5 000 membres, à New-York, a remporté la majorité des sièges de la direction, avec 48 % des voix (contre 33 % pour la liste de l'ancien président et 18 % pour celle formée par d'autres membres de la précédente direction). Cette victoire est en grande partie due au rassemblement de militants de base, qui existe depuis 16 ans, Teamsters pour un syndicat démocratique (TDU), qui soutenait Carey depuis 1989. Phil KWIK
LA VICTOIRE éclatante des réformateurs est due à la grogne des militants de base contre les responsables de leur syndicat. Depuis trente ans, les Teamsters étaient connus pour la corruption de leur direction, plus habile dans le chantage et l'achat de politiciens que dans la défense des salariés. Alors que le niveau de vie et les conditions de travail empiraient, les dirigeants s'octroyaient deux ou trois salaires, touchant des centaines de milliers de dollars par an. Quatre des cinq derniers présidents du syndicat ont été emprisonnés, le cinquième est mort avant de l'être. « Les adhérents ont compris à quel point la corruption, même si elle n'existe pas dans leur secteur, peut influer sur chaque membre du syndicat. Ils veulent que des gens honnêtes dirigent ce syndicat et tout ce qui va avec : meilleure représentation, efficacité accrue et des conventions collectives qui ne soient pas signées au rabais » a déclaré Billy Urman de Mineapolis, qui vient d'être élu Vice-président international (les Teamsters existent également au Canada).
Les réformateurs l'ont emporté dans toutes les régions (sauf au Canada), et ont obtenu leurs meilleurs résultats dans le Sud et l'Ouest des Etats-Unis, avec plus de 53 % des voix. Au total, 424 000 membres du syndicat ont voté, soit 28 % des adhérents. Ce taux de participation, qui peut paraître bas, s'explique surtout par le manque d'habitude — il s'agissait de la première élection directe de la direction.
La composition du nouveau bureau exécutif des Teamsters est qualitativement différente de toutes les autres directions syndicales des Etats-Unis. La liste de Carey ne comprenait aucun cadre de l'ancienne direction, et seulement la moitié de ses membres étaient des permanents locaux, les autres étant de simples salariés — deux d'entre eux sont au chômage depuis l'été 1991. Cette liste comportait aussi la première femme et le premier Latino-Américain jamais présents à la direction des Teamsters, ainsi qu'un Afro-Américain.
Les militants ont particulièrement apprécié l'élection de Diana Kilmury, une féministe qui participe depuis longtemps au TDU dont elle est Vice-présidente. Avant l'élection, les partisans de Carey avaient durement critiqué l'absence de femmes sur la liste de l'ancienne direction : en juin 1991, le président sortant, R. V. Durham, avait déclaré qu'aucune des 400 000 femmes membres des Teamsters n'avait les capacités suffisantes pour participer à la direction nationale. Pat Mac Intosh, une employée de l'université de Chicago a déclaré à ce propos : « Ce syndicat va maintenant s'occuper de questions qui touchent les femmes : la garde des enfants, l'égalité des salaires, l'assurance maladie ; et va répondre aux préoccupations des plus mal-payés des Teamsters, qui sont avant tout des femmes. »
La grogne de la base
Malgré la présence des bureaucrates aux commandes, les Teamsters de la base ont réussi à reprendre le contrôle de leur syndicat grâce à plusieurs éléments-clés :
• les années d'expérience de TDU, qui dispose d'un groupe important de dirigeants d'unions locales dans tout le pays ;
• la personnalité de Carey, qui lutte depuis des années contre la direction, et dont l'équipe a mené une campagne offensive ;
• le fait que la direction n'a pas réussi à faire passer son message auprès des adhérents, car c'était la première fois qu'elle remettait ses places en cause autrement que par la cooptation.
La nouvelle administration du syndicat devra rapidement procéder à des changements pour prouver qu'elle développe une conception différente de la direction. Le 12 décembre 1991, Carey a annoncé que le salaire du président diminuerait de 75 000 dollars et qu'il mettrait fin à la pratique des salaires multiples pour les membres du bureau exécutif. Mais il faut plus que des mesures symboliques. Les problèmes les plus difficiles que devra affronter le syndicat surgiront de ses relations avec les patrons ; les nouveaux dirigeants devront reconstruire la force des Teamsters sur les lieux de travail.
La nouvelle direction va, pour ce faire, récupérer de l'argent en diminuant les salaires des permanents, et impulser l'organisation dans de nouveaux secteurs.
Carey devra aussi renforcer la capacité de négociation du syndicat. A la veille de l'élection, les patrons craignaient de devoir faire face à des pressions de la base pour de meilleurs conventions collectives. Le Wall Street Journal a noté : « Les transporteurs et toutes les autres compagnies qui emploient des Teamsters — 45 000 au total - auront sans doute plus de mal à compter sur les dirigeants syndicaux (...) pour signer des contrats confortables ou au moins modestes.»
Les réformateurs devront aussi réaliser un "nettoyage" du syndicat. Ils ont été élus à la direction et ont démontré le soutien dont importante couche de cadres intermédiaires de la vieille garde continue à contrôler la majeure partie de l'appareil du syndicat.
Les réformateurs savent qu'ils ont besoin de conquérir plus d'unions locales pour consolider leur force. S'ils veulent que leurs plans de transformation du syndicat aboutissent, ils devront aussi toucher de nouveaux secteurs et convaincre une frange plus importante que les 28 % d'adhérents qui ont participé au vote.
Les réformateurs des Teamsters réfléchissent pour savoir comment devenir une voix radicale et progressiste du monde du travail aux Etats-Unis. Billy Urman a annoncé : « Nous devons prendre position sur des questions qui dépassent les Teamsters, au sein du mouvement ouvrier au sens large. » Cela concerne, par exemple, le système de santé national et le chômage.
Valeur d'exemple
Que signifiera l'élection des Teamsters pour les autres syndicalistes qui se battent contre leurs directions ? La bureaucratie syndicale espère qu'il y aura peu d'échos — quelques heures après l'annonce de la victoire de Carey, l'ancien président des Travailleurs unis de l'automobile, Douglas Fraser, a dit que l'exemple des Teamsters n'aurait pas d'influence sur les autres syndicats. Mais les militants savent que leur victoire aura un impact sur les syndiqués de base qui luttent pour faire revivre le mouvement ouvrier. Dans d'autres syndicats, des stratégies différentes seront sans doute nécessaires pour renverser les vieilles gardes. L'organisation à la base sera un éléent essentiel pour rassembler ceux qui veulent changer les mœurs syndicales et construire des directions alternatives.
Détroit, janvier 1992
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