Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ETATS-UNIS

Au pays des inégalités

· Inprecor n° 345, 31 janvier 1992 · p. 16-18 · 2 738 mots

Syndicalisme Golfe et Irak États-Unis

Phillips, dans son livre The l'élection présidentielle de novembre 1992. Mais la crise du système

LES PRESIDENCES de Ronald Reagan et de George Bush ont été décrites comme une période de « fuite en avant conservatrice et capitaliste » par un influent analyste conservateur, Kevin Politics of Rich and Poor. Selon Phillips, le gouvernement a appliqué une politique moins démocratique, qui allait à l'encontre des réformes sociales, et a adopté des mesures plus ouvertement favorables à l'élite des affaires.

Dans ce contexte, les entreprises capitalistes font des profits plus importants ; certaines se renforcent et deviennent plus puissantes que par le passé ; les chances de s'enrichir ne concernent qu'une petite couche d'entrepreneurs et de cadres. Dans le même temps, toujours selon Philips, les disparités et les inégalités économiques augmentent rapidement, et la grande majorité de la population supporte le poids des excès de l'enrichissement capitaliste.

Philips observe des similitudes entre cette période et d'autres moments fastes du capitalisme, comme l'âge d'or" de la fin des années 1870 à la moitié des années 1890, ou les années 1920. Notant que « la part de richesse des 1 % d'Américains les plus riches est passée de 27 à 36 % à la fin des années 80 », Phillips souligne que « les salariés des Etats-Unis, tant les employés que les ouvriers, ont une réelle peur de la chute de leurs revenus » et que « de nombreuses familles ont dû vider leurs livrets d'épargne et s'endetter, souvent pour payer le prix élevé de leur logement ou pour envoyer un enfant à l'université. (...) Pour la majeure partie de l'Amérique moyenne, les années Reagan furent marquées par l'augmentation du contraste entre la prolifération de millionnaires et les dizaines de millions d'autres Américains qui s'enfonçaient lentement dans la misère. »

Philips signale ensuite que, dans un futur immédiat, on pourrait assister aux Etats-Unis à la répétition des scénarios des "âges d'or du capitalisme" précédents : une montée des mouvements de protestation radicaux-populistes et ouvriers. Entre 1895 et 1900 environ, la révolte populiste des fermiers pauvres, la création du Parti socialiste d'Eugène V. Debs et du syndicat révolutionnaire Travailleurs industriels du monde

Voilées par une crise économique sans fin et un énorme déficit budgétaire, qui handicape toutes les mesures prises en faveur de la croissance, les fumées toxiques de la "victoire" des Etats-Unis dans la guerre du Golfe commencent à se dissiper. Depuis quelque temps, les journaux nord-américains spéculent sur les chances des démocrates contre le président républicain George Bush, lors de nord-américain est tellement profonde que les deux grands partis traditionnels ne pourront pas y répondre.

Paul LEBLANC *

(IWW) obligèrent les politiciens bourgeois, tant démocrates que républicains, à devenir les champions des réformes dites

"progressistes".

La seconde période de soulèvement populaire, la "décennie rouge" des années

1930, a été marquée par la syndicalisation massive des ouvriers industriels, qui a remis en cause le pouvoir de l'élite capitaliste corporatiste ; le Parti démocrate de Franklin D.

Roosevelt a été contraint d'instaurer des réformes radicales pour préserver le système capitaliste. Phillips prévoit la possibilité d'un virage à gauche semblable dans un futur proche.

Comment dominer ?

L'élite dirigeante des Etats-Unis est elle-même divisée sur la manière de gérer les problèmes des années 90.

La restructuration économique globale a entraîné une profonde dégradation des conditions de vie de nombreuses communautés d'ouvriers d'industrie, et a également semé le doute sur la force industrielle du pays et sur sa puissance économique dans l'économie mondiale — surtout face à l'accroissement de la concurrence avec l'Europe occidentale et le Japon. De plus, la fin de la "guerre froide" et l'effondrement de l'Union soviétique rendent superflue l'immense (et coûteuse) accumulation militaire des Etats-Unis. Contrairement à l'âge d'or" du XIXe siècle et aux années 20, la part des Etats-Unis dans les économies industrielles mondiales a connu un recul significatif à la fin des années 80. La part nord-américaine dans le produit national brut (PNB) mondial est tombée d'environ

40 % dans les années 50, à moins de 30 % dans les années 70 ; elle ne devrait pas dépasser 25 % dans la Certains secteurs de la classe dirigeante autour de Bush ont décidé de préserver leur position en poursuivant les politiques de résurrection impérialiste relancées par Reagan. Cherchant à dépasser le "syndrome vietnamien", les décideurs ont choisi d'entamer un bras de fer avec certains dirigeants du tiers monde, tels Kadhafi en Libye, Noriega au Panama et, plus récemment, Saddam Hussein en Irak. Cela fait partie d'une stratégie plus globale visant à assurer la domination des Etats-Unis sur ces régions, et à balayer tout obstacle de nature nationaliste ou révolutionnaire qui pourrait se dresser face aux firmes américaines voulant avoir accès aux richesses du tiers monde, à sa main-d'œuvre bon marché et à ses possibilités d'investissements.

L'Etat mercenaire

La guerre du Golfe a été en partie décrite comme un levier utilisé par les Etats-Unis pour revigorer leur économie en déclin, et damer le pion à leurs concurrents européens et asiatiques (1). Cependant, comme l'a suggéré André Gunder Frank : « Sans une base économique adéquate, la force militaire est insuffisante pour garder une grande puissance à flot. En l'absence de cela, l'utilisation inconséquente de cette force militaire peut faire couler cette même puissance. »

De tels jugements ne viennent pas seulement des gens de gauche — ils ont aussi été portés par des porte-parole inquiets de l'opposition bourgeoise loyale. Beaucoup d'entre eux se retrouvent dans le Parti démocrate, décrit avec justesse par Kevin Phillips comme étant « historiquement, le second parti le plus enthousiasmé par le capitalisme ». Il est probable que les libéraux et les colombes du Parti démocrate offrent une résistance acharnée aux efforts politiques, économiques et militaires visant à protéger la dictature des escadrons de la mort au Sal-

* Paul Leblanc est membre de la Tendance IVe Internationale (FIT), organisation sympathisante de la IVe Internationale aux Etats-Unis.

1) Voir Inprecor n° 324 du 15 février 1991.

Page 17

vador, à éliminer définitivement les sandinistes au Nicaragua et à renverser le gouvernement cubain. Mais, malgré leur démagogie populiste, les démocrates n'ont aucune solution à proposer aux travailleurs des Etats-Unis face à la détérioration du niveau de vie.

L'administration Bush a indéniablement réussi à engranger des gains à court terme avec la guerre du Golfe, mais cela n'a pas résolu certains faits têtus.

• Une minorité significative de la population des Etats-Unis s'est consciemment et activement opposée à la guerre du début jusqu'à la fin, organisant des manifestations impressionnantes et des activités d'information, ce qui a montré les possibilités (si la guerre avait duré plus longtemps) d'organiser une mobilisation semblable à celle de la guerre du Viêt-nam.

• Les inégalités, la corruption, l'oppression, les tensions Assurance de classe, l'exploitation, et chômage l'aggravation des problèmes sociaux, qui avaient engendré un mécontentement massif aux Etats-Unis avant la guerre du Golfe, sont plus importants que jamais, et des forces contestataires continuent à se développer parmi les travailleurs et les opprimés.

La nature même de l'impérialisme signifie que la pression sur les peuples du tiers monde (et bientôt sur ceux d'Europe de l'Est) continuera, pouvant provoquer des luttes anti-impérialistes et une radicalisation politique qui représenteraient un défi pour le "nouvel ordre mondial", entraînant des tensions dans la structure de pouvoir actuelle des Etats-Unis.

• Il est peu probable que les classes dirigeantes de pays comme le Japon ou l'Allemagne acceptent l'hégémonie des Etats-Unis, et que la démonstration de leur puissance militaire soit capable de contrecarrer le déclin de leur puissance économique.

• La crise capitaliste mondiale prolongée, qui s'est manifestée de façon évidente durant la dernière décennie (chômage massif et sous-emploi, augmentation de la dette, baisse du niveau de vie, réduction drastique des programmes sociaux, et même famines) persiste et menace les plans des politiciens bourgeois.

L'une des "victoires" les plus évidentes du capitalisme mondial semble être le prétendu "effondrement du communisme", la désintégration des systèmes bureaucratiques staliniens en Europe de l'Est et en Union soviétique. Mais les effets dévastateurs de la réintroduction du capitalisme dans ces pays provoqueront certainement une réapparition des protestations de masse qui ont renversé — Inprecor n° 345 du 31 janvier an 13 février 1992 la tyrannie bureaucratique — cela commence déjà.

L'impact déstabilisateur de tout cela sur le "nouvel ordre mondial" pourrait s'accompagner de certains effets sur la conscience d'un nombre de plus en plus grand de travailleurs nord-américains.

La composition de la classe ouvrière des Etats-Unis se modifie de manière importante. Dans les années 70, 38 millions d'emplois industriels ont disparu à cause des transferts d'usines, des faillites et des réductions d'effectifs — mais la création de nouveaux postes de travail a fait que la diminution finale nette ne dépasse guère 1 million. Or, les nouveaux emplois tendent à être moins bien payés. En 1989, les ouvriers était

Nous ne croyons vraiment plus en vous. plus nombreux que jamais, 31,8 millions. Mais le secteur secondaire représente aujourd'hui 27,1 % du total, contre 34,5 % en 1950, et sa chute est plus rapide qu'auparavant. Le secteur tertiaire représente un peu plus de 50 % de la force de travail ; or, la moitié des salariés de ce secteur touche des revenus très faibles, surtout dans les emplois de bureau et le commerce.

En fait, environ 85 % des nouveaux emplois créés dans les années 80 sont concentrés dans ce secteur des services, où les salaires sont bas. Il y a eu aussi une expansion significative du travail temporaire et à temps partiel, avec des salaires encore plus faibles et sans aucune couverture sociale. Près de 20 % des employés des EtatsUnis n'ont pas d'assurance maladie, et 40 % d'entre eux ne sont couverts par aucune assurance retraite.

La baisse générale du niveau de vie de la classe ouvrière a eu un profond impact sur la conscience des travailleurs. Les jeunes, en particulier, sont confrontés à un risque important de chômage, et, en tout cas, ils ont bien moins de perspectives que celles dont avaient profité leurs parents et leurs grands-parents. Déjà, 22 % des enfants vivent dans une situation de pauvreté, et étant donnée la situation actuelle du marché du travail, il est certain que cela va augmenter car environ

40 % des jeunes de 18 ans ont des qualifications très limitées.

Les hommes blancs, qui garantissaient seuls le revenu familial, passaient traditionnellement pour être une couche privilégiée de la classe ouvrière ; or leur revenu moyen a chuté de 22 % entre 1976 et 1984. Il est évidemment assez difficile pour une famille de survivre ainsi. Les familles de la classe ouvrière qui veulent échapper à la pauvreté ont souvent besoin d'un second revenu.

Profonds bouleversements

Tout cela est lié à un autre phénomène de cette période : l'importance croissante du secteur féminin de la classe ouvrière, qui représente aujourd'hui 45 % de la force de travail. En 1900, seulement 6 % des femmes mariées étaient salariées, contre 56 % en 1987. Selon un article paru dans le New York Times de septembre 1991, il y a également une augmentation du travail des enfants, dont la grande majorité est illégal. Dans le même temps, une majorité de la classe ouvrière n'est pas blanche dans de nombreuses régions du pays : les Noirs, les Hispaniques et les Asiatiques (dont la plupart sont des immigrés récents) sont de plus en plus nombreux parmi les travailleurs dans les entreprises industrielles et ailleurs. Ce secteur de la classe ouvrière est le plus opprimé de tous. Ainsi, presque un tiers des Noirs sont pauvres (contre 11 % de Blancs). Un rapport du New York Times sur la main-d'œuvre aux Etats-Unis déclare qu'un nombre de plus en plus important de « travailleurs à temps plein, surtout des mères célibataires (...), gagnent si peu qu'ils ont besoin d'une aide alimentaire », fournie à ceux qui vivent en dessous du seuil de pauvreté — il s'agit majoritairement d'Afro-Américains. Il faut aussi noter que le taux de chômage est deux fois plus élevé chez les Noirs que chez les Blancs.

La classe ouvrière ne s'exprime pas uniquement, ni même prioritairement, à travers les syndicats. Moins de 15 % des travailleurs sont syndiqués, et moins de 10 % des salariés du secteur privé sont organisés. Les directions des syndicats et des organisations sociales sont souvent bureaucratisées et ne font preuve que très rarement d'une conscience de classe - cependant certains dirigeants, poussés à retransmettre les aspirations de leurs adhérents, ont récemment montré l'intention de prendre un virage vers une action sociale plus militante et plus consciente.

La classe ouvrière des Etats-Unis a toujours été traversée par un mélange contradic-

Page 18

toire d'éléments réactionnaires et progressistes. Elle manifeste souvent du racisme, un chauvinisme ultra-patriotique, une bigoterie sexiste et le rejet des homosexuels, des illusions sur le capitalisme et sur les politiciens bourgeois, etc. La classe ouvrière se divise ainsi elle-même, et certains de ses secteurs sont susceptibles — surtout avec l'intensification des contradictions sociales — d'aller vers une idéologie de droite. Mais aujourd'hui, encore plus que durant les dernières décennies, la perspective d'un tournant important vers la gauche de la classe ouvrière des Etats-Unis semble se préciser.

Plus solidaires !

L'état d'affaiblissement du mouvement syndical ne se reflète pas seulement dans la chute des adhésions mais aussi dans le fait que les salaires réels ont diminué de 8 % dans les années 80, et, dans certains cas, de plus de 20 %. Dans le même temps, il existe des tensions importantes. Il y a quelques années, la lutte à Austin, chez les travailleurs de la construction du Minnesota, avait constitué une contre-offensive importante face aux plans gouvernementaux, bien qu'elle ait perdu. Durant la grève de Pittson, en 1989, les membres du syndicat des Mineurs unis d'Amérique ont déchaîné l'enthousiasme et suscité la solidarité de toute la classe ouvrière ; la victoire qui en a résulté a renforcé les courants "lutte de classe" dans le mouvement ouvrier durant ces deux dernières années. Remettant en cause les affirmations à la mode selon lesquelles les grèves seraient un outil périmé, dans diverses luttes locales, des syndicalistes ont montré leur volonté d'utiliser les grèves, les piquets et la désobéissance civile contre les jugements des tribunaux afin de défendre leurs droits.

Face à la banqueroute évidente de la "respectabilité" de la bureaucratie conservatrice et de la collaboration de classe de la direction de l'American Federation of Labor-Congress of Industrial Organisations (AFL-CIO), les adhérents des syndicats, voire même certains dirigeants syndicaux, commencent à adopter un type de syndicalisme plus radical. Dans certains syndicats, des sections dissidentes font des adeptes — par exemple, les Teamsters pour un syndicat démocratique (voir article ci-contre), le Nouveau caucus de direction des Travailleurs unis de l'automobile, les réseaux dissidents des syndicats des cheminots autour du journal indépendant Straight Track (Rail en avant), et d'autres regroupements militants comme celui appelé Hell on Wheels (L'enfer roulant) des membres de du syndicat des transports New-York, etc.

Il existe un intérêt croissant pour la solidarité ouvrière internationale, bien que les exemples concrets restent encore extrêmement modestes. Les dirigeants nationaux de certains syndicats ont prudemment mis en question la politique étrangère des EtatsUnis et les vieux liens entre la CIA et le mouvement ouvrier en Amérique centrale. Plus récemment, des syndicalistes se sont mobilisés contre le prétendu "traité de libre échange" présenté par les gouvernements capitalistes du Canada, des Etats-Unis et du Mexique (2).

L'absence d'une politique cohérente et indépendante de la classe ouvrière est aujourd'hui vue par des secteurs de plus en plus importants du mouvement syndical comme un handicap sérieux. Beaucoup de gens semblent soutenir le type de positions développées par un dirigeant du Syndicat international des travailleurs du pétrole, de l'industrie chimique et du nucléaire, Tony Mazzochi, qui a déclaré : « Les patrons ont deux partis. Nous en voulons un aussi » (voir article en p. 19).

L'existence d'un milieu largement implanté de libéraux de gauche et d'activistes radicaux, dont la plupart sont relativement jeunes, pèse aussi sur la scène politique ; on assiste aussi à l'apparition croissante d'une nouvelle vague d'étudiants politisés. Tous ces gens ont été au cœur de la solidarité avec l'Amérique centrale, du mouvement contre la guerre du Golfe et du mouvement anti-apartheid. Ils ont aussi été à la tête des luttes pour la défense du droit à l'avortement (3), ainsi que des campagnes antiracistes et des protestations étudiantes. *

Pittsburg, novembre 1991

2) Voir Inprecor n° 339 du 25 octobre 1991.

3) Voir Inprecor n° 341 du 22 novembre 1991.

Une erreur sur cette page ?