Depuis trois semaines, les principales républiques de la Communauté d'Etats indépendants (CEI) ont libéré les prix (1). Le chaos économique et social augmente de jour en jour. Les principaux produits de consommation (dont le prix a décuplé) sont aussi rares qu'avant la réforme ; le mécontement de la population se développe et a commencé, dans certaines régions, à prendre des formes organisées, alors que les réformateurs libéraux au pouvoir semblent de plus en plus divisés sur la suite des mesures à adopter.
Poul Funder LARSEN
LE DIRIGEANT russe Boris Eltsine a pu mesurer la colère populaire quand, durant sa "tournée à l'américaine" pour expliquer la nécessité des réformes de marché, il a visité un supermarché dans la ville d'Engels sur la
Volga. Le quotidien Izvestia du 9 janvier
1992 rapporte : « Les consommateurs l'ont retenu pendant plus d'une heure. Sur les étalages, il y avait des saucisses à 191 roubles le kilo, de la confiture à 92 roubles, de la crème à 78 roubles, et le magasin essayait même de vendre du beurre à 270 roubles le kilo. A la question, "Qui fixe des prix si élevés ?", Eltsine, lui-même assez choqué, a répondu : "Personne ne devrait dicter les prix, ni les producteurs ni les entreprises, ni les commerçants — mais seulement l'offre et la demande". »
On a du mal à croire qu'Eltsine ait été choqué par le niveau des prix, car le président russe et son équipe étaient tout à fait conscients des conséquences de la libération des prix dans une économie totalement dominée par des monopoles bureaucratiques ; cependant, la réaction des consommateurs lui a peut-être donné un avant-goût angoissant des troubles futurs. D'ailleurs, certaines autorités républicaines et régionales ont déjà fait marche arrière sur les hausses des prix les plus démesurées.
Un sondage récent montrait que la confiance dans le succès de la politique économique du gouvernement d'Eltsine était passée de 53 %, le 2 janvier 1992, à 42 %, le
16 janvier. Cependant, une majorité de la population observe encore une attitude attentiste, en espérant que les promesses d'Eltsine se réalisent, et donc que « dans six mois, les premières améliorations se produisent ». Cela donne une légère marge de manœuvre aux démocrates, mais les contradic-
CEI tions dans le camp d'Eltsine sont en train de se multiplier, tant avec le Vice-président Routskoy qu'avec le président du Parlement russe, Khasboulatov, qui critique ouvertement les actions du gouvernement et — plus ou moins explicitement — Eltsine.
Récemment, les efforts d'Eltsine visant à centraliser les pouvoirs et à créer une solide force de répression ont été repoussés. La tentative de création d'un ministère de la Sécurité et de l'Intérieur russe a été arrêtée par une décision de la toute nouvelle Cour constitutionnelle de Russie, qui a décrété cette mesure anticonstitutionnelle. Eltsine envisageait de regrouper les structures du KGB et du ministère de l'Intérieur dans un organe disposant de pouvoirs extraordinaires. Cela a soulevé de fortes réactions dans de nombreux secteurs (dont certains des "démocrates"), qui craignent l'apparition d'une structure semblable au NKVD de Staline — celui-ci avait également rassemblé toutes les forces répressives dans un seul ministère. Pourtant, Elstine pourrait avoir absolument besoin de moyens efficaces de répression si le désespoir et les protestations spontanées se développaient et s'organisaient.
Grognes et grèves
Il y a eu plusieurs flambées de protestation et des émeutes — avec un affrontement particulièrement violent dans la capitale de l'Ouzbékistan, Tachkent, où la police a attaqué des étudiants qui protestaient contre les effets de la hausse des prix sur leurs maigres bourses. Certaines grèves locales ont été reportées à plus tard — par exemple, dans la capitale du Kazakhstan, Alma Ata. Les mouvements sociaux les plus importants ont eu lieu jusqu'à présent dans certaines régions minières. Dans le Kouzbass, en Sibérie occidentale, les mineurs sont prêts à partir en grève alors que le conflit entre le gouvernement et l'important mouvement ouvrier de la région s'amplifient. Eltsine peut encore compter sur une sorte d'"état de grâce" dans cette région, mais cela pourrait changer bientôt car les cheminots, les enseignants, les travailleurs de la santé et même les policiers annoncent des grèves.
La situation dans le Donbass, en Ukraine, et dans le Sud de la Russie est encore plus tendue ; la crise sociale générale des régions minières prend de l'ampleur et la rupture des relations économiques entre les différentes régions et les républiques accélère ce processus. Certains mineurs du Donbass ont déjà cessé le travail : « La vie dans le Donbass est devenue de huit à quinze fois plus chère. Des entreprises et des combinats entiers ont arrêté le travail. Ainsi, le 13 janvier 1992, toutes les mines du combinat de Dzherzhinskougol, où travaillent 20 000 personnes, ont dû cesser la production du fuel de charbon, à cause de la pénurie de bois qui sert à soutenir les galeries » (Izvestia, 16 janvier 1992). Pendant ce temps, dans le bassin du Karaganda, dans le nord du Kazakhstan, début janvier, les mineurs ont fait grève à propos des salaires et du partage des revenus de la production de charbon. Selon la Pravda du 15 janvier 1992, dix mines ont arrêté le travail ; les grèves ont continué malgré l'intervention du président Nazarbaiev et de son Premier ministre.
Lors d'un contact téléphonique, le militant de gauche Vadim Damye (2) nous a résumé ainsi la situation, vue depuis Moscou : « La majorité des gens est encore assez passive, même s'ils sont très en colère. Pour l'instant, à Moscou, les néo-staliniens ont été à la tête des protestations organisées, alors que les syndicats "officiels" n'ont en général pris aucune initiative importante. Les syndicats russes "officiels" sont partagés entre une certaine loyauté politique envers les partisans d' Elstine et la pression de plus en plus grande de la base. La gauche, pour sa part, a organisé quelques manifestations, mais pour l'instant sans grands résultats. » *
23 janvier 1992
1) Voir Inprecor n° 344 du 17 janvier 1992.
2) Voir Inprecor n° spécial du 19 août 1991.