Les 14 et 15 décembre 1991 s'est tenu à Dakar le congrès de fondation de And Jef/Parti africain pour la démocratie et la socialisme (AJ/PADS) en présence d'environ 2 000 personnes dont près de 1 100 délégués.
L'événement est important à plus d'un titre. La nouvelle organisation se définit comme socialiste et affiche un profil anti-impérialiste radical. Elle dispose dès à présent de plusieurs milliers de militants et sympathisants. Elle peut prétendre jouer un rôle important parmi la jeunesse scolarisée et dans le mouvement syndical indépendant. Enfin, elle affirme vouloir contribuer à l'émergence d'un nouveau panafricanisme révolutionnaire.
Claude GABRIEL
LE NOUVEAU parti est le résultat de trois ans de débats entre quatre organisations. La principale, And
Jef/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nationale est un groupe aux références maoïstes, qui a été capable dans la clandestinité des années 70 de se construire, notamment au travers d'activités culturelles dans les quartiers populaires. And Jëf a progressivement évolué par rapport à ses positions d'origine, et a participé à ce processus de fusion avec le sentiment que beaucoup de choses pouvaient et devaient être rediscutées.
Les trois autres organisations participant à la fondation du PADS sont l'Union pour la démocratie populaire (UDP), l'Organisation socialiste des travailleurs (OST) et les
Cercles Suxxuba. La première était une scission ancienne de And Jef et, par conséquent, elle aussi d'origine maoïste. La seconde est marxiste-révolutionnaire et membre de la
IVe Internationale (1). La troisième est issue d'une scission du courant lambertiste.
Au long des trois dernières années, ces organisations ont testé leur convergence politique dans des campagnes communes, dans le mouvement syndical, dans les luttes universitaires, dans leurs prises de positions contre la guerre du Golfe ou encore contre la politique répressive du gouvernement dans la partie Sud du pays, la Casamance.
SENEGAL
Leurs directions ont débattu du programme de la future organisation, de son régime interne et de ses tâches. Cela n'implique évidemment pas que le congrès de lancement ait pu clarifier toutes les questions programmatiques et tous les problèmes d'intervention. L'idée même de socialisme a été suffisamment galvaudée dans ce continent pour que le PADS prenne le temps d'élaborer une alternative cohérente à la crise actuelle de l'Afrique noire ; celle-ci n'a jamais manqué ni de "socialistes" ni de pour gérer des Etats néo-coloniaux ! Le système des nationalisations y a été d'autant plus étendu qu'il répondait à la nécessité pour une couche d'affairistes de se donner les moyens d'une accumulation privée pour son propre compte.
Une vraie rupture avec le système de dépendance nécessite une analyse de la nature actuelle des Etats et de la place des diverses couches et classes sociales dans les luttes à venir. C'est sans doute cela le principal défi pour le PADS.
Il y avait incontestablement à ce congrès un projet de "refondation" politique. Ici comme ailleurs, la pression des événements mondiaux appelle à la reprise d'un fil conducteur à partir d'une critique radicale du capitalisme, débarrassée des scories du stalinisme et des diverses options réformistes et nationalistes qui s'y sont nourries.
Le nouveau parti sera aussi confronté au problème crucial de l'organisation des centaines de gens qui vont venir à lui, dans l'espoir de trouver autre chose que ce que leur offrent les partis clientélistes et corrompus traditionnels. L'enjeu est énorme car le projet politique affirmé au congrès de
Landing Savané, secrétaire général du PADS décembre 1991 n'aura de sens que si le nouveau parti est structuré à la base, capable de multiplier les initiatives militantes dans les quartiers, les régions et les villages. Des milliers d'hommes et de femmes, dans ce pays, attendent d'être entendus et sont prêts à agir à condition d'avoir une organisation qui leur permette de comprendre le monde qui les entoure et d'en débattre. A ce titre, le congrès de fondation du PADS fut un grand moment d'enthousiasme, émouvant, parce que les participants avaient le sentiment de faire vraiment du nouveau dans ce pays.
Une solidarité active
L'autre défi sera celui de l'épreuve électorale. Les pressions internationales et nationales sont tout à fait capables d'infléchir les meilleures dispositions. Une petite organisation a moins de chances de tomber dans l'électoralisme qu'un parti déjà capable de modifier la situation politique du pays. Le problème est donc nouveau pour les militants sénégalais. Comment combiner des campagnes électorales avec un projet révolutionnaire sur le long terme ? Comment faire la part des choses entre la présence dans les institutions et la patiente accumulation de forces à la base pour former un puissant mouvement révolutionnaire?
Le PADS ne doit pas rester seul et isolé. Le nouveau parti a décidé de lancer une campagne contre la corruption, qui prend pour cible les "gros débiteurs", c'est-à-dire tous les hommes du pouvoir à qui l'on permet de faire d'importants emprunts bancaires sans jamais les rembourser. Ce type de campagne permet de mettre en évidence l'exigence d'un contrôle social sur les aides étrangères accordées au pays et de faire le
1) Selon une décision du congrès, les militants de l'ex-OST resteront membres de la IVe Internationale à titre individuel. Le PADS et la IVe Internationale établiront des relations de solidarité politique.
lien avec des campagnes internationales pour l'annulation de la dette.
Le congrès a, par ailleurs, adopté une motion exigeant le retrait des troupes françaises du territoire sénégalais et refusant toute autre implantation militaire étrangère ; voilà qui constituerait un bon thème de campagne commune avec un mouvement antimilitariste français.
La lutte des femmes
L'autre question importante du congrès concerne la place des femmes. La bataille est ainsi lancée pour que le PADS devienne peut-être un jour le premier parti de masse en Afrique noire doté d'une conscience et d'une pratique féministes. La motion du congrès sur cette question se termine ainsi : « Si le travail productif est une condition nécessaire [à l'émancipation, ndlr], elle n'est pas suffisante parce que l'autonomie économique n'efface pas immédiatement et irrémédiablement l'idéologie de l'incapacité, de la dépendance et de la soumission. (...) C'est pourquoi le principe pédagogique essentiel de cette alternative est de compter sur ses propres forces avec une démarche d'auto-organisation, d'autodéveloppement et d'autodéfense. Voilà des mécanismes aptes à restaurer et à renforcer la confiance des femmes en elles-mêmes et capables de les amener à occuper la place importante qui leur revient dans le combat à différents niveaux pour leur émancipation dans un Sénégal indépendant, démocratique, prospére et où les femmes et les hommes s'épanouissent sans discrimination aucune. » Onze femmes ont été élues sur un total de 45 au secrétariat exécutif, soit 24%.
En effet, il n'y aura pas de véritable démocratie en Afrique tant que les femmes seront exclues des débats actuels sur les réformes constitutionnelles. Qu'y a-t-il de plus hypocrite que ces conférences nationales, qui fleurissent aujourd'hui en Afrique, où il est tant question de "peuple", de "développement" et de "démocratie", alors que les femmes en sont pratiquement exclues ?
Le congrès du PADS a aussi été l'occasion de réunir, pour la première fois depuis longtemps, un certain nombre d'organisations africaines indépendantes d'opposition, afin de débattre du renouveau du panafricanisme (voir encadré ci-contre). Ce forum a été une première étape.
Là encore deux options restent possibles : celle d'un vaste rassemblement dans lequel l'hétérogénéité devient paralysante ; ou bien celle d'une gauche anti-impérialiste africaine capable de prendre des initiatives communes et de débattre de problèmes stratégiques. *
Décembre 1991
SENEGAL