Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RECESSION MONDIALE

Le labyrinthe de la crise

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 13-18 · 5 176 mots

Économie mondiale

de la crise Le dernier cycle d'expansion du capitalisme a été plus long que prévu, il a commencé dans les années 80 et s'est terminé avec cette décennie. Cependant, son intensité a été moins importante que celle enregistrée lors de la phase expansive qui a précédé la crise actuelle, avec de forts déséquilibres et une instabilité marquée ; elle n'a pas permis de restaurer des taux de profit équivalents à ceux antérieurs à la crise. Enfin, elle a débouché sur une nouvelle récession d'une gravité encore méconnue. Mais, malgré tout cela, assiste-t-on à la création des conditions pour une nouvelle onde longue d'expansion ? Jesus ALRARRACIN Pedro MONTES

Selon l'explication traditionnelle, il faut une hausse substantielle du taux de croissance pour sortir de la phase de récession, hausse qui ne peut être obtenue que si la lutte des classes le permet. Mais, pour certains économistes, ce critère est faux dans la mesure où des transformations très importantes sont en train de surgir au sein du système, créant progressivement les conditions pour que le capitalisme entre dans une étape de relative stabilité économique et sociale. Selon ces économistes, nous sommes dans une période transitoire entre la phase récessive et la phase expansive de l'onde longue. De façon nouvelle, c'est bien le débat sur les possibles issues endogènes ou exogènes de la crise qui est posé.

La dernière phase d'expansion du capitalisme à l'échelle internationale a été longue, mais son intensité, en termes de croissance du produit intérieur brut (PIB) et d'accumulation, a été inférieure à celle enregistrée durant la phase d'expansion qui a précédé la crise de 1973. Le PIB des pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a augmenté durant la période 1983-1989 de 3 % par an, pour tomber en 1990 et 1991 à 2,6 % et 1,1 % respectivement, alors qu'entre 1960 et 1973 le taux annuel moyen était de 4,9 %, pour l'ensemble de l'OCDE et pour chacun des principaux blocs impérialistes. L'épidémie de l'endettement

La restauration du taux de profit s'est produite dans des circonstances avantageuses, qui ne peuvent pas se répéter dans les années qui viennent. D'abord, l'économie mondiale a pu compter sur l'élan de l'expansion nord-américaine qui, grâce à un énorme déficit intérieur, a encouragé les exportations des autres pays, en facilitant pour eux une certaine reprise. La balance en comptes courants des Etats-Unis est passée d'un excédent de 7 milliards de dollars en 1981, à un déficit de 160 milliards en 1987, soit 3,6 % de son PIB. Ce déficit extérieur s'est reflété dans une augmentation substantielle du déficit public, qui s'est maintenue

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durant la période 1982 à 1988 au-dessus de 3 % du PIB. Ensuite, la chute du prix des matières premières entre 1982 et 1986 et celle du prix du pétrole en 1985 (qui est passé de 27,4 dollars en 1985 à 15 dollars en 1986 en moyenne pour le pétrole importé par les pays de l'OCDE) a entraîné un transfert substantiel des revenus des pays producteurs vers les pays consommateurs, qui a contribué à prolonger la reprise. Enfin — et même si ce fait n'a pas la portée des précédents — suite au krach boursier d'octobre 1987, les gouvernements ont pris transitoirement des mesures monétaires expansives afin d'éviter un écroulement des marchés financiers après la récession annoncée. Cet ensemble de facteurs a joué un rôle important tant dans l'intensité de la croissance des années 80 que dans sa durée, de sorte que la période peut dificilement se répéter et qu'elle est quelque peu artificielle.

Ce point de vue est renforcé par l'analyse d'un autre trait de l'évolution économique récente. Le fort endettement dans lequel se sont plongés tous les Les nations doivent réduire les secteurs économiques salaires pour rester compétitives sur de la plupart des pays a le marché mondial... eu comme effet une hausse de la demande et a permis de soutenir l'activité, tout en limitant les chances d'expansion future.

Les déficits du secteur public se sont progressivement accumulés et, au début des années 90, tous les pays affichent un rapport endettement du secteur public/PIB sensiblement plus élevé qu'avant la reprise. Dans la Communauté économique européenne (CEE), ce rapport a augmenté de 15 points, passant de 45 à 60 %, avec des hausses spectaculaires dans certains pays comme la Belgique, l'Italie et les Pays-Bas ; aux EtatsUnis, cette hausse a aussi été de 15 points. La plupart de ces pays continuent d'aggraver leur déficit public et la charge de la dette a augmenté de façon significative dans beaucoup d'entre eux, constituant un obstacle important pour leur politique fiscale. La marge de manœuvre de la plupart des pays pour adopter une politique fiscale expansive s'est donc vue réduite.

Il en va de même pour les entreprises, dont le rapport des bilans entre les ressources propres et extérieures et l'endettement par rapport aux PIB montre une aggravation tout au long de la décennie, malgré la récupération enregistrée des excédents. Enfin, on peut dire la même chose de l'économie des ménages, dont l'endettement par rapport aux revenus disponibles s'est dégradé de façon importante. C'est ainsi que, entre 1980 et 1990, par exemple, l'endettement des ménages a augmenté aux EtatsUnis, passant de 77 % du revenu disponible à 96 % : au Japon de 58 à 92 %, en Allemagne de 76 à 87 %, en Grande-Bretagne de 48 à 105 %. Toute perspective de reprise doit tenir compte de cette hausse de l'endettement de tous les secteurs économiques, ce qui les limite de manière importante.

La eroissance réduite de la productivité

L'augmentation de l'endettement s'est accompagnée d'une chute sensible de l'épargne nationale, qui est à un niveau inférieure à celle enregistrée dans la phase expansive. Pour les pays du Groupe des 7, le taux d'épargne était de 10 % dans les années 80 — il représentait 13,5 % du PIB dans les années 60 et 70. Pour les ménages et les entreprises familiales, le taux d'épargne a chuté entre 1980 et 1990 aux Etats-Unis de 7,3 à 4,3 % ; au Japon de 17,9 à 14,3 % ; en France de 17,6 à 12 % ; en Italie de 21,6 à 15,6 % et ainsi de suite, sauf en Allemagne. Le recul de l'épargne s'est accompagné d'une chute de la moyenne de la part des investissements dans le PIB, ce qui s'est traduit par une croissance fortement réduite. Après une hausse moyenne de 3,8 % durant la période 1960-1973 pour les pays de l'OCDE, l'augmentation s'est vue réduite à 2 % entre 1983 et 1990. Dans les secteurs des entreprises, elle n'a pas dépassé 1,5 % entre 1973 et 1990, contre 4,1 % en 1960-1973 — ce phénomène touche tous les pays, quelles que soient les fortes différences qui existent entre eux.

La croissance moindre de la productivité est un trait important de la dernière période, mais elle doit être nuancée suivant les différents secteurs économiques. Dans l'industrie, noyau de la production de la valeur, l'augmentation de la productivité a été plus forte que dans les services ; mais cette croissance, contrairement au passé, a été essentiellement due à la diminution de l'emploi. L'augmentation des emplois s'est située dans le secteur des services — la productivité de ce secteur s'est donc peu accrue — ; il s'agit de postes très précaires. En outre, le chômage a été réduit ces dernières années — jusqu'à une date récente, où il a recommencé à augmenter à cause de la récession de certains pays — mais il se maintient à un niveau très élevé, ce qui confirme que chaque cycle conjoncturel d'expansion commence avec un niveau supérieur de chômage, en termes absolus et relatifs. Au sommet de la reprise précédente, le chômage frappait 25 millions de personnes ; actuellement, il en concerne 28 millions.

La dernière reprise s'est accompagnée de forts déséquilibres économiques interna-

Face à l'importance du déficit extérieur américain, la balance des paiements du Japon et de l'Allemagne a enregistré des excédents importants. La brèche de ces déséquilibres s'est vue réduite ces derniers temps, mais les flux financiers, qui devraient arriver pour solder les balances courantes, n'ont pas diminué, car aux nécessités de financement provoquées par chaque nouveau déficit, il faut ajouter celles dérivées du refinancement des soldes antérieurs s'ils n'ont pas été couverts par des ressources stables.

L'instabilité internationale

Ces déséquilibres des balances de paiement sont à la base de l'importante augmentation des flux financiers internationaux, mais la complexité et les dimensions prises par la sphère financière dépasse l'importance de ces déséquilibres. L'internationalisation des marchés de capitaux et la dérèglementation des marchés ont créé une énorme bulle financière, dans laquelle se produit une hyperactivité de l'économie réelle, surtout

En outre, le problème de la dette du tiers monde est loin d'être résolu, même si les risques qu'elle faisait peser sur les systèmes bancaires des pays créditeurs ont été désamorcés — mais elle s'est aussi aggravée avec la faillite des pays de l'Est.

Cette caractéristique des marchés financiers peut s'étendre aux marchés de change, autre terrain de spéculation. Durant les années 80, il y a eu une grande instabilité des types de change. La dernière décennie a commencé avec une réévaluation importante du dollar, poussé à la hausse par les taux d'intérêt américains élevés dans le but de financer le déficit de la balance des paiements, pour ensuite, à partir de 1985, enregistrer une chute accélérée du dollar qui ne pouvait plus maintenir sa valeur en étendant et en prolongeant le déficit en comptes courants.

Les déséquilibres extérieurs sont aggravés par la force de la spéculation et l'absence d'une monnaie stable comme base du système monétaire international : tout cela contribue et encourage un climat d'insécurité économique internationale peu propice à

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un développement stable et ferme de l'accumulation du capital.

Comme nous avons essayé de le montrer, le capitalisme est traversé par de graves problèmes qui entâchent les résultats obtenus durant la dernière décennie et qui sont autant d'obstacles pour une reprise future. Quant aux possibilités pour que cette reprise représente en plus le début d'une nouvelle onde expansive, il faut souligner que les succès d'une restauration du taux de profit par le passé ont été assez limités. Si on observe l'évolution du taux de rentabilité dans les pays de la CEE, on constate que la reprise des années 80 n'a pas été suffisante pour rétablir le niveau du début des années 70. Cette reprise s'est appuyée sur la croissance des excédents dérivés de l'expansion économique elle-même et surtout des effets de la redistribution des revenus imposés par les politiques d'austérité, qui ont rencontré plus ou moins de résistance de la part des travailleurs. En conséquence, les salaires indirects et différés ont subi des coupes sombres à cause de la remise en cause générale de l'Etat-providence. Cependant, ni les salaires directs ni l'Etat-providence n'ont diminué de façon suffisamment importante pour permettre une récupération du taux de profit au niveau où il se situait avant la crise des années 70. Pour les pays de la CEE, les dépenses publiques ont augmenté de 12,7 points entre 1970 et 1982 par rapport au PIB. Ensuite, elles ont diminué de 1 point seulement.

Les transformations durant la erise

Depuis la moitié des années 70, certains auteurs français ont analysé la crise à partir d'une perspective nouvelle. En se réclamant totalement ou partiellement de Marx, selon les auteurs, ils y ont intégré certains apports keynésiens. Les contributions de ce courant sont éparpillées et hétérogènes, mais ces auteurs peuvent être classés dans ce qu'on appelle 1 '"école de la régulation" (1). Récemment, le débat s'est vu enrichi par d'autres économistes qui se placent dans le champ d'analyse des ondes longues et qui soutiennent le caractère exogène du passage de la phase récessive à la phase expansive, tout en intégrant une partie importante des schémas des "régulationnistes".

Selon ces derniers, la récupération soutenue du taux de profit n'est pas un critère permettant de savoir si l'économie capitaliste sort de sa crise ; mais il s'agit de savoir si elle pourra atteindre une certaine stabilité sociale, quel que soit le niveau du taux de profit ou de la croissance économique, par de nouvelles régulations qui lui permettront de concilier ses contradictions avec suffisamment de consensus social et d'efficacité économique. Selon eux, tout au long de la dernière décennie, il y a eu des changements significatifs dans ce sens que l'on pourrait

D'abord, des transformations se sont produites dans la régulation des salaires qui peuvent jouer le même rôle à moyen terme que les défaites de la classe ouvrière qui ont eu lieu lors des autres ondes longues récessives. Auparavant, il était couramment admis que les salaires réels augmentaient avec la productivité, de sorte que leur participation aux revenus se maintenait ; actuellement, le fait que les salaires se maintiennent au niveau du pouvoir d'achat est légitimé. Le recul de la participation des salaires dans le revenu national est donc accepté, ce qui revient à accepter l'augmentation du taux d'exploitation. En lien avec cela, une véritable crise du travail s'est produite. Durant l'onde expansive, l'emploi aurait augmenté parce que la production augmentait plus que la productivité et, qu'en outre, le temps de travail se trouvait réduit. Aujourd'hui, la croissance de la productivité se fait sur le dos de l'emploi et du maintien du temps de travail.

La crise de l'emploi dans les secteurs productifs, le taux de chômage, la précarité et la marginalisation montrent qu'on assiste à une "dualisation" entre les travailleurs. La division interne de la classe ouvrière n'est pas nouvelle, mais durant la phase expansive il y avait une tendance à l'homogénéisation, notamment par les salaires, ce qui aujourd'hui serait justement le contraire. Cela suppose un changement substantiel dans le comportement des salaires. Tout cela ne constitue pas une victoire décisive de la bourgeoisie, mais c'est une avancée pour ses

Deuxièmement, selon ces auteurs, la reprise du taux de profit a été insuffisante parce que la croissance de la productivité est très basse par rapport aux technologies existantes et aux nouvelles formes d'organisation du travail, mais on peut citer certains éléments qui nuancent ce fait.

D'abord, la dernière phase d'expansion s'est appuyée sur les services, dont la productivité est plus faible, poussant vers le bas la croissance de la productivité globale — cela ne veut pas que dire que l'industrie ne serait pas en train de croître. Ensuite, on n'assiste pas à une réalisation intégrale des changements technologiques, à cause de l'incapacité du capitalisme à les incorporer (il s'agit de méthodes plus coûteuses et plus difficiles à généraliser, elles impliquent une pénétration plus lente, etc.), mais le potentiel

«Il paraît qu'on dit que je n'ai pas de politique économique ! » existe. Enfin, le changement substantiel qui s'est produit dans le domaine des salaires permet de compenser, par le taux de profit, un taux de croissance de la productivité infé-

En troisième lieu, la façon dont la demande a été soutenue malgré la faible croissance des salaires suppose aussi un changement significatif. Pendant la phase expansive, une régulation avait été établie, la participation des salaires au revenu national se maintenait, la demande et la production augmentaient de façon harmonieuse, encouragées par la consommation des ménages. Aujourd'hui, et alors qu'il y a croissance, ce ne sont pas les salaires qui en profitent, mais les profits. La consommation qui provient des salaires n'augmente pas, mais le système financier canalise une partie de l'excédent créé dans les entreprises vers la consommation non-salariale. En effet, les difficultés qui existent pour trouver des investissements productifs rentables poussent des flux importants de capitaux vers le système financier, qui s'enfle considérablement. Mais à travers les taux d'intérêt élevés, une partie des bénéfices finit par parvenir aux familles riches qui, elles, augmentent leur consommation. La "financiarisation" croissante de l'économie facilite la consommation, en amortissant les effets négatifs de la distribution des revenus, au détriment des salaires, dans la réalisation de la plus-value,

Finalement, selon eux, on peut déceler

1) Voir Michel Aglietta Régulation et crises du capitalisme. Calmann-Lévy, Paris 1976 et Robert Boyer La théorie de la régulation : une analyse critique, La Découverte, Paris 1986, ainsi que les études du centre d'Etudes prospectives d'économie mathématique appliquée (CEPREMAP) et du Groupe de recherches et d'études sur les systèmes productifs (GRESP).

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un "nouveau dualisme", c'est-à-dire une tendance au fractionnement des économies en deux secteurs : d'un côté, l'industrie moderne et certains services informatisés ou informatisables caractérisés par des taux de croissance élevés de la productivité, à salaires relativement élevés, mais peu créateurs d'emplois ; de l'autre, le reste des services avec une faible productivité, plus à l'abri de la concurrence, créateurs d'emplois mais plus précaires et avec des salaires inférieurs. Cette "dualisation" est nécessaire à la reproduction du capital, étant donnés les changements signalés plus haut. En effet, durant la dernière phase d'expansion, la contradiction entre la récupération du taux de profit et le maintien de la croissance de la demande a pu être réglée par la substitution à la consommation non salariale de la consommation salariale. Mais celle-ci ne peut pas être une solution permanente, car, à long terme, la contradiction demeure et la seule solution consiste à déconnecter la détermination du taux de profit du maintien de la demande par le biais d'un nouveau dualisme : d'un côté, un secteur compétitif, avec une forte croissance de la productivité et un taux de profit élevé ; de l'autre, un secteur non soumis aux exigences de la rentabilité capitaliste ou qui compenserait la croissance de la productivité par des salaires inférieurs, mais créateur d'emplois.

En conclusion, pour ces auteurs, la phase récessive a été caractérisée par une chute moins brutale que lors des ondes antérieures ; nous serions aujourd'hui dans une phase intermédiaire prolongée dans laquelle le dualisme croissant peut jouer le même rôle que le fascisme, par exemple, dans l'onde précédente. La nouvelle onde d'expansion se fera par une dégradation des conditions de vie d'une grande partie des

« Ben... oui.! Je crois qu'une récession est possible ! » travailleurs, de sorte que le capitalisme ne sera plus "progressiste". Mais il peut y avoir une issue à la phase récessive sans un grand saut dans l'accumulation et la croissance, c'est-à-dire que le capitalisme trouverait une forme de stabilité sociale différente de celle des années 50 et 60 (basée sur la croissance des salaires pour tous, sur l'Etat-providence, etc.). Une croissance soutenue, même si elle est faible, peut lui permettre de préserver un certain soutien social, de stabiliser les rapports sociaux et d'obtenir un certain consensus, malgré le dualisme ; par ailleurs, il reste toujours le recours à la coercition. De toute façon, ces bases ne sont pas encore définitivement assises : il faudrait une usure de la classe ouvrière encore plus importante pour que les gens acceptent n'importe quel emploi. Tout ne sera pas facile pour le capitalisme, mais c'est ainsi qu'il essaye de sortir de la crise.

De nouveaux mécanismes de régulation ?

Les opinions sur la situation - les résultats modérés obtenus par le capitalisme lors de la dernière reprise, les spécificités de celle-ci, la "financiarisation" croissante, la dualisation sociale, la reprise insuffisante du taux de profit, les éléments d'instabilité — qui se basent sur un examen des conditions économiques et sociales dominantes dans la plupart des pays — constituent un substrat commun à toute la gauche. Une autre idée qui semble être partagée est que les conditions n'existent pas qui permettraient au capitalisme d'entreprendre une reprise vigoureuse, prélude au début d'une nouvelle phase expansion. Cependant, l'affirmation selon laquelle il y aurait une voie stable pour le capitalisme, pavée de certaines transformations en cours, est assez discutable. Les "régulationnistes" pensent que cette voie existe et ils l'envisagent comme un avenir logique et prévisible. De notre côté, bien qu'il soit osé de considérer cet avenir comme totalement impossible, nous soutenons que les changements en cours n'ont pas une telle importance et qu'ils ne sont pas très différents de ceux intervenus dans d'autres phases de crise du capitalisme — nous pensons qu'il n'y a pas lieu d'attendre une période stable pour le système. Comme lors d'autres moments historiques comparables, le dénouement qu'on peut prévoir sera sûrement fait de convulsions et lié à des événements politiques et sociaux de grande portée, dans lesquels la lutte des classes jouera un rôle décisif Un des problèmes du "régulationnisme" est sa tendance à interpréter comme des caractéristiques spécifiques d'une période des facteurs qui ne sont que des traits généraux de toute situation de crise, ce qui entraîne des généralisations abusives et donne une importance de premier plan à certains phénomènes. C'est ce qui arrive avec le "néo-dualisme", un phénomène qui n'est pas nouveau dans les crises du capitalisme et qui ne devrait pas être considéré comme un mécanisme de régulation spécifique dans la crise actuelle (2). Le chômage, comme première expression de cette dualité, a été tout aussi important à d'autres moments historiques, et les séquelles de l'affaiblissement et de la segmentation de la classe ouvrière, la surexploitation de certains de ses secteurs, la dégradation des conditions de travail sont les manifestations habituelles de toute crise. La dualisation sociale tend à s'accentuer dans les périodes de stagnation et à s'amortir dans celles d'expansion. Historiquement, ce n'est pas cette voie qui a permis une augmentation suffisante du taux d'exploitation permettant une reprise du taux de profit afin d'amorcer un changement de tendance.

De la même manière, les "régulationnistes" soulignent l'importance des nou-

2) Certains phénomènes de la crise actuelle, comme la précarisation, les bas salaires dans certains secteurs ou la segmentation de la classe ouvrière, semblent nouveaux mais ne le sont pas. Dans les années 30, par exemple, les travailleurs à la pièce ne savaient pas le matin s'ils allaient toucher une paye ou pas ; les inégalités salariales étaient tout aussi énormes - entre ceux qui touchaient un salaire hebdomadaire et ceux qui étaient mensualisés. entre les travailleurs à la pièce et ceux qui étaient embauchés fixes, entre ceux qui travaillaient dans le privé ou le public, etc. Dans une période où il y avait des déflations de prix. les intérêts immédiats des différentes couches de travailleurs divergeaient souvent (les travailleurs à la pièce, par exemple, voyaient leurs revenus chuter avec la baisse des prix, ce qui n'était le cas des employés ni des fonctionnaires, dont le pouvoir d'achat augmentait mois après mois). Voir les descriptions de C P. Kindelberg, La crisis économica 1929-1939, Editorial Critica. Madrid 1985.

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velles "normes salariales", la reprise du pouvoir d'achat devenant un objectif minimum face au maintien des augmentations salariales équivalentes à celles de la productivité. Outre le fait que la "norme salariale" est un concept "régulationniste" qui pose problème, il ne semble pas nouveau qu'en temps de crise les travailleurs soient dans des conditions moins favorables pour négocier leurs salaires. En plus, dans la période actuelle, il faut souligner certains faits qui limitent la portée des acquis obtenus par le capital. Pendant les années 80, les salaires ont augmenté en dessous du taux de productivité dans la plupart des pays, mais cette situation s'est inversée ces dernières années dans de nombreux pays — le discours des gouvernements qui disaient aux travailleurs que la modération salariale était la meilleure façon d'accéder à la reprise économique et d'arrêter le chômage s'est épuisé. Par ailleurs, les salaires se sont désaccélérés pendant les années 80, mais la productivité aussi, de sorte que la différence qu'a pu obtenir le capital, autour de 1 %, ne peut pas être considérée comme une grande victoire. Ce n'est pas par la régulation des salaires, en conclusion, qu'on donnera les assises minimum à la sortie de la crise.

Le problème de la faible productivité est plus important dans l'évolution du système que ne le suggèrent les "régulationnistes". Si on prend la "règle salariale dominante", il pourrait sembler anodin, mais nous avons déjà dit que cette règle n'est pas stabilisée et qu'elle n'a pas fourni de grands avantages dans le domaine de la distribution des revenus.

Enfin, il faut tenir compte du fait que le taux de profit n'est pas indépendant de la productivité : il augmente proportionnellement à celle-ci, ainsi qu'à la distribution des revenus en faveur des profits, alors qu'elle diminue lorsque l'intensité du capital croît. Du point de vue de la demande, l'avance de la productivité n'est pas indifférente, étant donné que pour une différence donnée entre la croissance de la productivité et des salaires, le niveau des deux variables n'est ...jusqu' jusqu'à ce que partout les travailleurs ne gagnent plus assez pas le même. La quespour pouvoir acheter ce que tion politique n'est pas nous produisons! négligeable : le système apparaîtra d'autant plus "progressiste" et il sera mieux accepté qu'il est plus productif.

En ce qui concerne la question de l'hypertrophie financière, il faut nuancer les positions des "régulationnistes" à deux niveaux. D'abord, il faut réduire l'importance du rôle qui lui est donné, en tant que nouvelle voie qui permettrait de résoudre la contradiction de la demande.

Ensuite, il faut tenir compte de l'instabilité qu'elle a introduite dans le système, et qui est loin d'être neutralisée.

Dans les phases de stagnation prolongée

— et c'est un trait de l'histoire du capitalisme -, en l'absence d'une rentabilité suffisante du capital dans le domaine productif, des activités spéculatives se développent, impliquant un mécanisme d'exploitation supplémentaire des travailleurs. Ce n'est pas nouveau, même s'il n'est pas inutile de souligner que l'exploitation par cette voie n'a jamais constitué un moyen pour dépasser les ondes longues dépressives ; l'exploitation n'apporte aucune stabilité au système et elle lui ôte une partie de la légitimité obtenue par l'exploitation aseptique qui donne sa "neutralité et efficacité au marché", incluant celui de la force de travail.

La fièvre de la spéculation

La "financiarisation" de l'économie est plus complexe qu'un mécanisme de régularisation. L'extraordinaire développement de l'activité financière qui a eu lieu lors de la dernière phase d'expansion et les hausses spéculatives sur les marchés des valeurs et dans le secteur immobilier, qui ne se sont pas encore dégonflées, constituent une bombe à retardement accrochée au système, qui peut éclater à tout moment et qui provoque une crise aux conséquences imprévisibles.

Une multitude de nouveaux instruments financiers, de nouveaux marchés, de nouvelles institutions et de nouvelles opérations ont fait du capitalisme un énorme casino, où des masses faramineuses de capitaux errants, qui n'ont pratiquement aucun rapport avec les flux réels dont ils multiplient la valeur par cent, cherchent des rentabilités par des paris spéculatifs qui se font 24 heures sur 24. L'instabilité intrinsèque de tout ce montage est indiscutable et, dernièrement, nous avons connu certaines commotions financières - le krach des marchés des valeurs en 1987, la répétition de 1989, la panique provoquée, par exemple, lors du début du conflit au MoyenLes Etats-Unis réduisent les salaires Orient, la chute de pour faire concurrence au Japon ; le plus de 30 % de la Japon réduit les salaires pour Bourse de Tokyo concurrencer la Corée ; et ainsi de suite... depuis 1990 — qui doivent être interprétées comme des signaux de quelque chose qui doit arriver : la désactivation de la bulle financière qui a été créée. La taille actuelle de la sphère financière n'a pas de précédent dans l'histoire, même pas dans les années qui ont précédé la crise de 1929. Les niveaux de cotations des principales bourses, à l'exception de celle de Tokyo, sont encore plus élevés qu'à la veille du krach de 1987, après s'être récupérés de cette épreuve et d'autres semblables. A cause de ces niveaux, qui donnent une rentabilité aux actions inférieure aux intérêts des marchés financiers sans qu'il y ait des perspectives de plus-value, à cause de leur caractère spéculatif et de divers mouvements de capitaux, on ne peut pas écarter la probabilité de nouvelles convulsions financières. Avant d'entrer dans un nouveau cycle d'expansion comme celui des années 80, et surtout avant d'entrer dans une onde longue expansive, un assainissement du système semble indispensable pour détruire une partie du capital financier. Aucune reprise substantielle ne peut se faire tant qu'il y aura l'obstacle de l'hypertrophie et de la dégradation financière..

Ainsi, sans négliger le rôle que la "financiarisation" a joué ces dernières années en tant que régulateur économique, qui a permis de fermer la brèche entre la production et la demande dans certaines conditions de distribution des revenus ; cet effet n'a pas été, à notre avis, si important et il ne peut pas masquer la dimension démente prise par la sphère financière. Le développement de cette dernière en tant que mécanisme permettant de soutenir l'expansion économique répète d'autres moments de l'histoire du capitalisme, mais son ampleur et ses caractéristiques reflètent des conditions spécifiques de son évolution actuelle — internationalisme du capital, décomposition du système monétaire international, dérégulation des marchés — qui rendent plus instable et

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dangereux le château de cartes construit par l'expansion financière et le développement du crédit. Une nouvelle onde longue sans un assainissement nous semble impossible, même pour une récupération conjoncturelle.

Certains "régulationnistes" soutiennent que le capitalisme traverse une phase de transition entre une onde longue récessive et une autre expansive, cela signifierait une sortie rampante de la crise. A notre avis, ce n'est pas vrai. Sortie rampante de la erise ?

Il n'y a pas seulement de changements décisifs qui permettraient de dire que les conditions pour que le capitalisme entre dans une nouvelle phase expansive ont été créées et sont en préparation — ce que les "régulationnistes" partagent lorsqu'ils parlent de phase de transition — mais les régulations internes ne sont même pas capables

ETATS-UNIS / EUROPE d'assurer une phase stable modérée de croissance. L'instabilité sera un trait dominant de l'avenir proche, en surface — faible croissance, chômage en hausse, frictions interimpérialistes, tendances protectionnistes, agitation financière — comme au fond du système — possibilité d'une récession généralisée, détérioration de la situation sociale, crises financières. Il n'y a pas de mécanismes garantissant une reproduction et une accumulation soutenues, même à un rythme plus bas que lors des ondes longues expansives, mais, en même temps, il n'y a pas lieu de penser que cette situation pourra se prolonger indéfiniment.

La "dualisation" sociale, à laquelle il est donné tant d'importance, est un processus qui tend à un affrontement des classes. La bourgeoisie tentera de profiter de l'affaiblissement des travailleurs pour imposer une politique nécessaire pour sortir de la crise. Il lui faut une récupération drastique du taux de profit, et donc une hausse sensible du taux d'exploitation qui nécessite à son tour une défaite politique des travailleurs. Les effets corrosifs de la crise affaiblissent la classe ouvrière, mais la défaite n'est pas inévitable. Les travailleurs, face à une dégradation continue de leur situation et sans perspectives d'amélioration, peuvent offrir une résistance si acharnée et livrer des batailles si dures qu'ils imposent à la bourgeoisie l'arrêt de ses projets pour ne pas mettre en danger le système lui-même. Dans ce cas, il y aurait un retournement dans l'orientation économique dont le libéralisme, en tant que doctrine, et le marché, en tant que panacée, seraient les victimes, cela ouvrirait la voie à une politique interventionniste de l'Etat et de soutien de la demande retrouvant, pour gagner du temps, la tradition keynésienne.

Madrid, 6 février 1992

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