du CATT La fameuse "globalisation" accrue de l'économie capitaliste n'est pas synonyme de réduction de la concurrence et d'apparition d'un "nouvel ordre" vertueux. Mais elle peut éventuellement indiquer que le marché ciblé par les principaux produits est maintenant celui des 600 millions de consommateurs des pays d'Amérique du Nord, du Japon et d'Europe de l'Ouest. Tel est un des enjeux de la huitième négociation de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) amorcée depuis 1986, sous le nom d'Uruguay Round. Claude GABRIEL
L a mutation de GATT
l'économie mondiale est le produit de sa crise. La recherche empirique de solutions secteur par secteur et de remèdes fragmentaires modèle peu à peu des changements importants du commerce mondial, de la division internationale du travail, des structures des entreprises, etc.
Deux grands problèmes s'entremêlent : celui de la réorganisation des grands groupes industriels et de leur besoin d'accaparer des parts de plus en plus importantes du marché mondial pour leurs principaux produits ; et celui des grands blocs commerciaux (Europe, Amérique du Nord, Japon, Asie) qui se présentent de plus en plus, à l'intérieur, comme de vastes zones de libre échange, mais qui réorganisent aux frontières de nouveaux protectionnismes ou seuils de tolérance, selon les produits et les branches.
Ces deux phénomènes sont évidemment contradictoires. Alors que les alliances entre multinationales n'ont pas forcément lieu selon les découpages politiques (le cas de l'industrie automobile en est le plus parfait
Après vous.. CEE exemple, malgré la "diabolisation" de l'industrie nipponne par les médias nord-américains et européens), les Etats, eux, doivent faire face aux retombées sociales et politiques.
L'accroissement des alliances internationales se combine en effet avec un appprofondissement des concentrations proprement "nationales". Et, pour un grand nombre de produits, on en est encore à l'étape de la défense des "champions nationaux" respectifs, dont les pertes de compétitivité et de parts de marché se traduisent par des fermetures d'entreprises et par un chômage accru que les Etats doivent gérer.
Le but des négociations du GATT n'est pas simplement de réduire les protectionnismes, mais, en réalité, de réformer son propre système de protection tout en faisant reculer celui de l'adversaire. C'est notamment le cas en ce qui concerne la bataille sur les échanges agricoles qui oppose les Etats-
Unis et la Communauté économique européenne (CEE) - principalement pour les céréales, les substituts dérivés du soja et du maïs, la production laitière et la viande. Dans la CEE, les Pays-Bas, le Danemark et la France, pays excédentaires, entretiennent le conflit le plus âpre avec les Etats-Unis.
La bataille en cours a donc de nombreuses conséquences d'ordre économique, social et politique, où se retrouvent pêle-mêle le contrôle des déficits publics, la défense des grosses sociétés d'agro-business, les relations politiques entre gouvernements et agriculteurs, le système des prix, le contrôle des marchés, etc. Ainsi, en France, pour chaque emploi dans l'agriculture, existent deux autres emplois dans l'industrie agro-alimentaire
Les produits agricoles et alimentaires représentaient 12 % des échanges mondiaux en 1990 (contre 20 % en 1970), dont 3 % pour les simples produits primaires. Parmi ces derniers, seul le marché du blé est un terrain de concurrence entre les Etats-Unis et l'Europe. Celle-ci, encore importatrice de cette denrée en 1970, détient maintenant 17 % des exportations mondiales, contre 36 % aux Etats-Unis. Là n'est donc pas la seule raison de la guerre commerciale
La pomme de discorde
Le principal problème est celui de la reconversion nécessaire des systèmes de gestion et de régulation agricoles. La crise économique et les déficits budgétaires l'imposent. C'est la fin d'une époque, mais les deux camps veulent en réduire les effets sociaux, politiques et financiers, en faisant d'abord céder les protectionnismes de
La politique agricole nord-américaine est encadrée par des lois (les Farm Bills) qui règlent en principe les prix, l'offre et les aides à l'exportation. La loi, régulièrement corrigée, détermine a priori un prix garanti sur lequel sera gagé le prêt d'avance sur récolte fait à l'agriculteur, le Loan Rate. L'exploitant peut, si le prix réel du marché est inférieur au Loan Rate, placer ses récoltes auprès des services publics de stockage (régulant l'offre) et assurer ainsi le remboursement des avances sur récolte. Il existe aussi un "prix" supérieur au Loan Rate mais c'est une subvention à l'agriculteur qui s'oriente vers une limitation de la production, notamment par le gel des terres. Ainsi, alors que la situation excédentaire est la plus courante de nos jours, les producteurs disposent d'un complément de revenu assu-
En matière d'exportations, les EtatsUnis disposent d'un programme d'aide (5 milliards de dollars par an pour la loi votée en 1990). Ces subventions sont variables et déterminées en fonction de la destination afin de pratiquer du dumping et de gagner des marchés fort peu solvables (ancienne Union soviétique, Chine, Maghreb, etc.). La différence entre le prix sur le marché mondial et celui offert peut être de l'ordre de
Tout ce système entre en crise dès lors que le marché exerce durablement une tendance à la baisse que les finances publiques doivent compenser. De 1984 à 1990, la subvention pour inciter à la réduction de la production est passée de 24 dollars à 75 dollars la tonne de blé.
Les faiblesses de la PAC L'Europe communautaire n'est pas mieux lotie. Son système de "politique agricole commune" (PAC) date de 1962. La CEE dispose d'un système très protégé pour toutes les productions en concurrence avec d'autres pays. A l'inverse, elle offre une grande liberté d'accès à son marché pour le reste : produits tropicaux (Convention de Lomé), mais aussi soja ou gluten de maïs qui constituent l'alimentation pour bétail, souvent importée des Etats-Unis. En ce qui concerne les productions protégées, des prix garantis, bien supérieurs aux prix mondiaux, sont assurés aux producteurs. A l'exportation, la Communauté verse des subventions qui comblent la différence entre le prix mondial et le prix garanti. En outre, elle établit des barrières douanières à l'entrée, qui placent les prix d'importation au-dessus du prix interne. Tout ceci ne la gêne pas, d'ailleurs, pour déverser ensuite sur le marché mondial des surplus à des prix bradés !
De 1960 à 1973, le revenu des agriculteurs de la CEE a augmenté de 5 % par an, alors que la PAC était financée sans difficultés. Une étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de 1987 établissait que la politique d'intervention de la Communauté pour la période 1979-1981 représentait en moyenne une subvention de 43 % par produit, alors qu'elle sanctionnait le consommateur de 4 % à 24 % selon les cas (1). Mais, peu à peu, les prix garantis ont poussé à une surproduction sur un marché européen à la demande stagnante. Les surplus devaient donc se reporter de plus en plus sur l'exportation, augmentant d'autant les demandes de subventions pour combler la différence entre le prix mondial et le prix interne. Or, le prix mondial, quant à lui, est très lié aux prix intérieurs nord-américains, compte tenu du rôle des Etats-Unis dans la production mondiale. Pour la CEE, les compensations à l'exportation de céréales sont passées, entre 1984 et 1989, de 918 millions à 2,6 milliards d'écus,
ETATS-UNIS / EUROPE auxquelles il faut ajouter les augmentations des stockages et de leur coût. Pour limiter les dégâts, Bruxelles a imposé des quotas de production laitière et fixé des limites quantitatives sur les céréales pour verser les compensations. En conséquence, le revenu des exploitants a, en moyenne, chuté de 25 % entre 1973 et 1991. Afin de maintenir leurs gains, ceux-ci ont augmenté les productivités nettes par un accroissement de l'investissement mais se sont alors heurtés à la montée des taux d'intérêts... et à l'endettement.
Au bout du compte, la PAC coûte très cher, absorbe 60 % du budget communautaire et ne résoud plus rien quant à la protection de l'électorat des campagnes !
Les montants d'indemnisation sont très proches en Europe et aux Etats-Unis. Cependant, sur le marché intérieur, c'est le consommateur européen qui paye la différence, alors qu'aux Etats-Unis, c'est le contribuable. Ainsi, aux Etats-Unis, on pratique peu ou prou la "vérité des prix" en y adjoignant une aide aux producteurs, alors qu'en Europe on a tenté d'assurer le revenu des agriculteurs en manipulant les prix. Aux Etats-Unis, on a cherché à faire pression à la baisse sur les prix mondiaux tout en gagnant à l'exportation grâce à l'importante productivité de l'agriculture nord-américaine. En Europe, on s'est, dans un premier temps, préoccupé du maintien du revenu des agriculteurs et de la protection du marché inté-
Qui va payer ? Les Etats-Unis veulent sortir de la crise agricole en imposant la "vérité des prix" aux Européens. Ils espèrent ainsi briser les barrières tarifaires à l'entrée et gagner une partie des marchés protégés du vieux continent.
A l'inverse, les Européens ne savent plus comment limiter les entrées de produits dérivés du soja et du maïs (principalement importés des Etats-Unis) exemptés de droits de douanes, qui constituent aujourd'hui la plus grande part de l'alimentation du bétail. Réduire cette dépendance permettrait de revenir partiellement à l'alimentation du bétail avec des céréales et du fourrage et de réduire ainsi les excédents internes.
Mais tout le système antérieur craque à cause de son coût. Un agriculteur nord-américain coûte en moyenne 20 000 dollars par an à la collectivité contre 8 000 dollars pour son homologue européen. L'Uruguay Round a donc vu s'ouvrir le dossier agricole, pour la première fois dans les négociations du GATT. Jusqu'à présent, la doctrine du libéralisme des échanges mondiaux n'avait pastouché cette question. Cette fois-ci, les
1) 1992, La nouvelle économie européenne, Editions universitaires, Bruxelles, 1988.
ETATS-UNIS / EUROPE Etats-Unis ont déclenché les hostilités. D'autres pays dont l'agriculture est très protégée ont tendance à s'aligner derrière la CEE (Japon, Suisse, Pays scandinaves) alors que l'Australie, la Nouvelle-Zélande ou l'Argentine préfèrent jouer la carte de Washington — ce qui n'a pas empêché des manifestations d'agriculteurs australiens lors de la venue de Bush.
Comment préserver le vote agricole ?
Aujourd'hui, les Nord-Américains proposent aux Européens une réduction de 70 % des indemnités d'ici 1998, principalement en matière d'aides à l'exportation. Une telle solution ruinerait la PAC européenne puisque dans ce système prix intérieurs et politique d'exportation sont liés.
Après une baisse des subventions à l'exportation, il faudrait que les agriculteurs européens acceptent de réduire d'autant leurs revenus pour rester compétitifs sur le marché mondial. On assisterait au démantèlement du système des prix garantis. En outre, l'inertie dans le passage d'un mécanisme à un autre ferait perdre à l'Europe une part très importante de ses capacités exportatrices sans que les Nord-Américains aient été contraints - libéralisme oblige — de réduire leur exportations de substituts de céréales, dérivés du soja et du mais.
La direction du GATT a élaboré un "compromis" très compliqué qui, au bout du compte, penche plutôt du côté de la radicalité nord-américaine. La Commission de Bruxelles, qui sait qu'il faudra réduire le coût de la politique agricole pour des raisons d'austérité budgétaire, a déjà proposé une baisse étalée de 30 %. En réalité, les Européens pourraient être contraints d'en arriver à un mécanisme à l'américaine : en finir avec des prix artificiels et leur substituer une aide explicite et budgétisée aux agriculteurs. Mais la question des différentes catégories d'agriculteurs, de la diversité des situations régionales et nationales, etc., se poserait alors de manière infiniment plus explosive. Dans ce cas, le système actuel, déjà très inégal, risque d'être remplacé par un mécanisme encore plus inégalitaire. Dans des pays comme la France (34 % de la production communautaire de céréales), l'impact politique et social d'une telle mesure pourrait être très important.
Aux Etats-Unis, en revanche, le gouvernement semble beaucoup moins se préoccuper de l'impact social qu'occasionnerait une suppression des aides à l'exportation. Mais surtout, il peut encore utiliser le mécanisme d'indemnité compensatoire aux producteurs, qui n'est pas directement "manipulatoire des
Cette foire d'empoigne est généralement présentée comme une crise de croissance de l'économie mondiale, comme une nécessité libérale qui clarifierait les marchés agricoles. La doctrine n'a pourtant rien à faire là. Les raisons premières de cette bataille proviennent de la crise budgétaire des Etats et de la déstabilisation respective des pratiques nord-américaines et européennes. Mais aucun des protagonistes n'a, par exemple, proposé de sauver l'agriculture du tiers monde face à la concurrence des productions du "Nord", ou de mettre fin à la concurrence des "aides alimentaires" par rapport aux productions locales de céréales. Aucun n'a souligné le scandale qui consiste à devoir réduire les productions pour maîtriser les cours, alors que les deux-tiers de l'humanité meurent de faim ou ne disposent pas d'une alimentation suffisante. Quelle est, en effet, la doctrine "libératrice" qui justifie que Bruxelles ait récemment ordonné à l'Etat espagnol de réduire d'un quart sa production laitière et donc de tuer 454 000 vaches (2) ?
La bataille en cours est une guerre commerciale pour s'assurer le monopole des marchés et n'est porteuse d'aucun projet progressiste. Une vingtaine d'entreprises réalisent aujourd'hui l'essentiel des échanges internationaux de produits agricoles. Deux firmes nord-américaines, Cargill et Continental Grain, contrôlent près de la moitié des échanges mondiaux de grains ; 50 % des céréales et des oléagineux vendus dans le monde proviennent aussi des fermes nord-américaines. Tout changement de la politique des prix agricoles des Etats-Unis aura des conséquences sur le système alimentaire mondial.
Chantage aux "hybrides"
L'agro-alimentaire lui-même connaît maintenant un très haut niveau de concentration avec, depuis plusieurs années, une accélération des rachats et fusions.
L'apparition des semences "hybrides"
dans la fabrication de variétés améliorées a consacré l'hégémonie de grands groupes capitalistes dans l'agriculture mondiale. Les
"hybrides" sont protégés par des brevets ; ils sont non reproductibles par l'agriculteur, qui doit des racheter semences chaque année.
Or ce sont majoritairement des groupes de la pétrochimie (Shell), de la chimie (ICI) et des sociétés pharmaceutiques (Sandoz, Upjohn) qui contrôlent les industries de semences.
Les négociations du
GATT marquent donc la fin d'une époque ; elles cherchent à conclure un long processus d'évolution marqué par diverses étapes : à la fin des années
40, les pays développés ont remplacé les pays du tiers monde comme principaux exportateurs agricoles ; au début des années 60, sont apparus la
PAC et le renforcement de l'interdépendance alimentaire mondiale.
Les Etats et les firmes industrielles orientent l'essentiel du choix de productions des agriculteurs. Les changements d'habitude alimentaire dans les pays du tiers monde ont été spectaculaires, de par l'urbanisation mais aussi par des politiques délibérées.
Tout cela rentre en ligne de compte dans le face-à-face Europe-Amérique de l'Uruguay
Round. La recherche de nouvelles législations, c'est-à-dire la volonté d'établir de nouveaux rapports de force, découle de ces mutations. L'économie impérialiste est en crise, mais faute d'une alternative sociale globale et radicale, elle engendre sa propre évolution sous le forme de nouvelles monstruosités.
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10 février 1992
2) El Pais, 4 février 1992.