Inprecor 1974–2004

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TRANSITION A L'EST

Le marché pour quoi faire ?

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 21-24 · 3 210 mots

Catherine Verla était le pseudonyme de Catherine Samary, économiste, spécialiste de l'autogestion yougoslave.

Stalinisme Europe de l'Est URSS et Russie Pologne

TRANSITION A L'EST L'ancienne Union soviétique et les pays de l'Europe de l'Est sont entrés avec la décennie 90 dans l'ère de la transition vers l'économie de marché. Ce vocabulaire est utilisé d'une façon quasi universelle y compris dans les pays qui avaient connu depuis les années 60 des réformes faisant largement appel aux mécanismes marchands, comme la Yougoslavie et la Hongrie. En refusant d'utiliser les mots "socialisme" ou "capitalisme", il n'y a pas l'idée d'un double dépassement des deux grands systèmes réellement existants vers une quelconque "modernité postcapitaliste". C'est le Fond monétaire international (FMI), les créditeurs occidentaux et les idéologues les plus radicaux du libéralisme marchand qui imposent le cours dominant des changements, soutenus par une partie substantielle des anciennes et nouvelles élites au pouvoir. Catherine VERLA

Yes préceptes de Jeffrey Sachs,

L en Pologne, sont les mêmes qui

Sont déjà ravagé la Bolivie : la privatisation et l'ouverture à la compétition mondiale sont censées orienter de façon rationnelle les futurs investissements dans le monde sans frontières des multinationales. Le but n'est plus désormais d'étendre le recours au marché dans un système qui demeure non capitaliste, mais de rejoindre ce qui est présenté comme le modèle d'une "économie normale", de fait "capitaliste", car dotée d'un marché du travail et du capital et subordonnée dans sa logique aux critères du profit marchand. Il est plus clair d'appeler un chat, un chat. Faut-il dire que pour les populations des pays concernés, tels n'étaient pas les buts de ces "révolutions contre", dont le "pour" restait vague : contre l'ancien système dit socialiste, pour vivre mieux et plus libre ; voilà ce qui a, en gros, fait office de programme. On comprend que les mouvements et fronts larges, un temps unifiés autour du "contre" ont très vite éclaté (et ne cessent encore de se diviser et de se marginaliser) dès lors qu'il s'agit de parler du "comment" et de construire une autre société. Il va de soi que le modèle populaire, flatté par les idéologues du libéralisme marchand, dit aussi qu'il s'agit aujourd'hui de "reprendre le cours normal de l'histoire", de rejoindre des "pays normaux" et "efficaces", en reprenant leurs méthodes.

Malheureusement, la restauration capitaliste qui se profile ne sera ni efficace (par rapport à l'objectif de vivre mieux, sauf pour une minorité de gagnants) ni démocratique (parce qu'il faudra protéger cette minorité contre la colère croissante des autres). Elle conduit les pays concernés non pas vers la Suède (des années 70) mais sur le chemin d'une tiers-mondialisation où l'éventuelle croissance bénéficiera à une infime portion de la population et sera dominée par la logique des multinationales. Il s'agira d'un cheminement d'autant plus explosif qu'il se heurtera à des aspirations socio-économiques et culturelles de pays développés et à des valeurs égalitaires profondément enracinées dans les sociétés concernées. La preuve commence malheureusement à en être administrée de façon pratique. Mais il importe aussi de discuter les arguments qui ont été avancés, associant marché, privatisation et démocratie.

L'expérience des pays dits socialistes a associé plan, centralisme bureaucratique, nationalisations et absence de démocratie. Il est donc logique qu'une équation symétrique ait relié marché, décentralisation, privatisations et démocratie. On peut évoquer trois grands types d'arguments avancés en faveur du marché comme moyen de réaliser la démocratie : les vertus de la "main invisible", la lutte contre le bureaucratisme, l'autogestion. Mais les rapports sociaux, les

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rapports de propriété qui se combinent au marché imprimeront leur propre logique aux effets du marché, à qui en bénéficie, à qui détermine ce qui est efficace ou pas.

Dans le domaine de la consommation comme dans celui de la production, la liberté de choix et d'initiative a manifestement été brimée par les tristement célèbres contraintes bureaucratiques. Et il est vrai qu'avec la suppression des mécanismes marchands, l'usager se trouve confronté à des monopoles bureaucratiques qui imposent leurs productions avec leurs défauts. Qu'il s'agisse du consommateur ou d'une entreprise qui doit s'approvisionner en équipements ou en matières premières, l'absence de choix est reliée à l'absence de concurrence, et au "rôle passif" de la monnaie (les prix ne reflètent pas les rapports d'offre et de demande et ne sont pas en mesure d'influencer les investissements). On ne peut nier une des vertus réelles de l'argent et du marché : permettre des choix décentralisés, laissant au jugement de l'usager et à la diversité des goûts la possibilité de s'exprimer et d'exercer une pression sur ce qui est produit. Si l'on dispose aussi d'un capital suffisant, il est certain qu'on peut, éventuellement, satisfaire en même temps sa propre soif de profit et certains besoins pour lesquels une demande s'est exprimée sur le marché.

Le pouvoir de la main invisible

Tout cela a été rabâché et porté au crédit de la "main invisible" du mar-

Billiay ché. Et il est absurde de rejeter en bloc l'argument, en partie fondé. Mais en partie seulement : on connaît depuis longtemps les limites de la pseudo-souveraineté du consommateur et de la capacité du marché à répondre aux besoins. Il y a d'abord tout ce que les producteurs imposent (dans leurs choix technologiques, dans leurs pressions sur les modèles de consommation, etc.). Il y a ensuite le type de besoins pris en compte : il faut pouvoir payer suffisamment pour attirer l'investisseur. Les surproductions agricoles que les négociations du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) tentent de limiter côtoient les famines et la pauvreté croissante dans le monde. Quelle démocratie de choix y-a-t-il pour les exclus et les marginaux, et pour tous ceux qui, parmi les égaux, sont un peut moins égaux que d'autres ? Mais, surtout, dans un monde qui se voudrait plus humain et plus respectueux de l'environnement, comment ne pas voir l'ampleur des besoins qui ne peuvent bien s'exprimer par l'argent (besoins éthiques, écologiques, collectifs, culturels, besoin de vivre et de produire autrement, besoin de sécurité et de plein épanouissement des capacités).

Le marché contre la bureaucratie ?

Mais, dit-on alors, si l'on refuse le marché comme réponse d'ensemble, on tombe inévitablement dans le bureaucratisme et le centralisme qui, on l'a vu, conduisent à de pires catastrophes. C'est possible, mais ce n'est pas fatal. Planifier ne signifie pas nécessairement entrer dans les détails et tout contrôler d'un centre bureaucratique. Les moyens technologiques et informatiques existants aujourd'hui permettraient une très grande décentralisation compatible avec quelques choix stratégiques centraux. La démocratie autant que l'efficacité de ces choix impose même qu'ils soient limités aux grandes priorités. En outre, décentralisation n'implique pas nécessairement marché, pas plus que marché ne signifie forcément moins de bureaucratie et d'Etat.

Le dépérissement de l'Etat, la lutte contre le bureaucratisme, c'est d'abord la démocratisation des institutions, leur transparence, leur mise sous contrôle des intéressés ; c'est ensuite l'extension des relations directes, non marchandes, entre usagers et producteurs qui portent un jugement qualitatif sur ce qui est produit, la recherche de formes de démocratie locales et régionales participatives, etc. Utopies passéistes ? C'est loin d'être démontré alors qu'on peut trouver de multiples traces d'un tel besoin et d'un tel potentiel dans le monde actuel. Symétriquement, l'expérience capitaliste, mais aussi yougoslave, démontre que la décentralisation marchande est compatible avec le cancer bureaucratique. L'éclatement des empires n'implique pas non plus une plus grande démocratie des pouvoirs locaux capables d'exploiter le nationalisme pour renforcer leurs propres pouvoirs avec des méthodes similaires à celles des anciens maîtres tout en étendant les relations marchandes. Finalement, la bureaucratie peut parasiter le marché comme elle parasite le plan. Elle cherchera alors à faire fonctionner l'argent pour son profit (elle fera des "affaires") ou se mettra au service de nouveaux maîtres capitalistes dont le souci n'est pas moins d'Etat et plus de démocratie, mais un Etat fort à leur botte. Certes, dira l'interlocuteur entêté, mais si l'autogestion s'empare du marché elle peut alors être le contre-poison du mal bureaucratique.

L'argument paraît raisonnable. Et pendant toute une phase historique, en Yougoslavie, puis en Pologne, les revendications autogestionnaires ont été formulées par les "trois auto" : autogestion, autofinancement, autonomie. L'ensemble recouvre bien un modèle d'autogestion se réalisant à l'échelle des entreprises atomisées, reliées par le marché. Celui-ci apparaît comme le libérateur vis-à-vis d'un plan (et d'un Etat) jusque là omniprésent et strictement contradictoire par ses ordres avec toute notion d'autogestion.

Et il est certain que la responsabilité de gestion doit signifier une remise en cause des fournisseurs obligatoires et des ordres administratifs.

Mais à nouveau, l'expérience yougoslave montre que l'autogestion reliée par le marché est compatible avec l'absence de démocratie : on peut même, à bien des égards, estimer que le marché a prolongé le règne du parti unique. On peut de ce point de vue estimer que le but initial de la perestroïka de Gorbatchev était d'incorporer au règne du parti des mécanismes marchands supposés efficaces et compatibles avec une certaine libéralisation. Quand opère le marché, les responsabilités sont plus diluées, les questions économiques sont moins directement politiques. Elles finissent par échapper au domaine de la démocratie en relevant de la responsabilité des "experts" d'une part, des "lois du marché" de l'autre. La délégation de pouvoir, la passivité, le comportement de salarié tend alors à se développer au détriment de la responsabilité autogestionnaire. C'est ce qui s'est produit en substance en Yougoslavie, bien que l'extension du marché se soit accompagnée d'une extension des droits autogestionnaires (donc d'une certaine démocratie d'entreprise). En pratique, les travailleurs délaissaient tout ce qui semblait relever le plus de questions "financières" ou monétaires obscures (d'autant plus obscures qu'elles étaient présentées par les "experts"

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sans grande transparence et sans choix alternatifs). Ils se concentraient sur le seul "concret" qui leur était laissé : défense de l'emploi, des revenus, de la consommation collective, sans vision d'ensemble des interdépendances économiques, même au plan de l'entreprise, de la localité et de la branche, sans cohérence d'ensemble des choix atomisés. Par conséquent, le savoir-faire des travailleurs n'a pas été réellement mobilisé alors même que l'autogestion aurait pu porter sur les conditions de travail, sur l'organisation de la production et de la distribution. Mais il aurait fallu tourner l'autogestion vers le "travail concret", producteur de valeurs d'usage consommées et réalisées par des êtres humains...

Il aurait fallu remonter de l'atelier à l'entreprise, de l'entreprise à la localité et à la région, ou encore à la branche : autrement dit, permettre que l'organisation de la production et de la distribution s'insère dans la vie quotidienne, que l'autogestion ne soit pas seulement exercée au plan de l'entreprise et que d'autres critères que ceux du marché permettent de guider les réorganisations efficaces et justes. Voilà pourquoi il faut partir des buts (humains) pour redéfinir les moyens. Ceux-ci recouvrent plan, marché, rapports de propriété, sans recette générale sur la combinaison optimale, mais avec un fil conducteur : la démocratie politique et sociale pour en juger. Le marché qui fut associé à l'autogestion en Yougoslavie n'était pas réellement contrôlé par les collectifs de travailleurs et consommateurs librement associés ; il n'était donc pas subordonné à des objectifs démocratiquement déterminés.

La démocratie comme régulateur

Mais il n'avait pas non plus tous les attributs d'un marché capitaliste : la concurrence pour le profit n'était pas le régulateur des investissements. Le statut de gestionnaires en droit (quelle que soit la réalité) accordé aux travailleurs allait de pair avec une critique de l'exploitation capitaliste ou de l'enrichissement sur le dos du travail d'autrui. La propriété privée capitaliste était donc étroitement limitée et il n'existait pas de marché du capital. De même, les droits autogestionnaires n'auraient eu aucun sens pour les travailleurs s'ils avaient signifié des licenciements. Mais il y avait là un problème de cohérence d'ensemble : des mécanismes capitalistes étaient introduits et rejetés à la fois ; il n'existait pas de régulateur non capitaliste pour résorber les gaspillages et les déséquilibres (déséquilibres entre branches, déficit extérieur, inflation, chômage par insuffisance de création d'emplois, inégalités régionales). Le marché avait remplacé le plan sans être capable de résoudre ces problèmes. En outre, il se combinait avec des choix bureaucratiques (investissements de prestige des pouvoirs locaux) ; et surtout, les pertes n'étaient jamais sanctionnées par des restructurations et fermetures d'entreprises. La logique du risque privé n'existait pas dans ce système de propriété "sociale" spécifique. L'endettement réciproque entre entreprises et le déséquilibre extérieur financé par des crédits massifs au cours de la décennie 70 sonnera le glas du système. L'autogestion était inefficace face au marché. Mais on pouvait en déduire que l'autogestion avait besoin d'autres régulateurs pour développer son potentiel de progrès. Pourtant, on ne cherchera pas dans l'insuffisance de démocratie, derrière les relations marchandes, les causes de la crise. On rendra au contraire l'autogestion responsable de l'inefficacité du marché...

Une ère nouvelle

Solidarité, en Pologne, avait aussi, contre le parti/Etat dominant le plan, revendiqué plus de marché pour plus d'autogestion. Il ne s'agissait pas alors de privatiser, mais de socialiser une propriété étatique (de la mettre sous le contrôle de la société). On était encore récemment en URSS dans cette phase-là d'association de la revendication autogestionnaire (dans la grève des mineurs, par exemple) à plus de décentralisation marchande. Mais les décrets d'Eltsine après le coup d'Etat manqué mettent les montres de l'ex-URSS à l'heure des autres pays de l'Europe de l'Est. Ce ne sont pas seulement, ni même d'abord, des bureaucrates de l'exnomenklatura qui seront chassés des entreprises avec la dissolution du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS). Eux savent se reconvertir aux nouveaux dogmes de la privatisation pour en tirer bénéfice. C'est le droit d'organisation dans les entreprises qui sera visé. Ce sera bientôt explicitement toute forme d'autogestion des travailleurs. Comme en Pologne, en Tchécoslovaquie et ailleurs, l'actionnariat populaire ou ouvrier sera éventuellement proposé à condition qu'il reste dispersé et compatible avec la logique du droit de licenciement selon les critères et mécanismes marchands.

Les experts ès privatisation comme Jeffrey Sachs le répètent suffisamment : pour que le marché fonctionne comme régulateur des investissements, il faut des rapports de propriété "clairs" adaptés aux exigences de la compétition marchande. Il faut au moins un noyau dur de "vrais propriétaires" fonctionnant sur la base des critères de profit. Il faut supprimer toute illusion d'autogestion déconnectée des règles capitalistes. Le programme est clair, même s'il est loin d'être démontré qu'un marché, sans autogestion, assurerait la sortie de crise et le développement. Est-il besoin de souligner à quel point c'est la démocratie elle-même qui est menacée : les plus farouches 7 partisans du libéralisme marchand ont désormais abandonné le discours initial associant marché et démocratie. On en revient à une vision plus réaliste des faits : c'est Pinochet qui devient le modèle et l'on ne se prive pas dans la presse dite libérale de dire que le marché ne s'est jamais imposé sans Etat fort. Les conflits apparaissent certes sur cet Etat lui-même : doit-il être fédéral ou républicain dans des pays comme l'URSS ou la Yougoslavie ? Mais il s'agit d'une question de pouvoir, pas de démocratie.

Des divergences surgissent également sur les stratégies alternatives pour faire "passer la pilule". Mais la substance ne fait pas de doute. L'enjeu démocratique est totalement subordonné au choix préalable fait par certains — ¡'"économie de marché". D'une part, les programmes mis en avant, les changements avancés par les nouvelles équipes au pouvoir, n'ont fait nulle part l'objet de débats démocratiques. La désaffectation des populations est croissante aux élections dès lors que la première phase (le "contre" l'ancien système) fait place à la seconde (pour faire quoi ?) et aux désillusions. Mais, d'autre part, la portée de ce qu'on appelle "démocratie" est dans tous les cas limitée au pluralisme électoral. La démocratie dans la vie quotidienne, dans l'entreprise, dans les grands choix de société — il n'en est pas

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question. Pire : on est passé du règne de l'arbitraire bureaucratique, de la censure, de la corruption et du dogme d'un pseudomarxisme apologétique.. aux mêmes maux mis au service d'un néo-libéralisme qui nous renvoie au XIXe siècle. Un nouveau terrorisme tend à s'imposer contre toute approche critique envers le marché et le capitalisme...

Au lieu de procéder à l'analyse des systèmes réellement existants, au lieu de mesurer les effets déjà visibles des remèdes proposés, on se contente d'inverser les couleurs de ce qui était hier noir ou blanc dans ce qui est une nouvelle propagande officielle.

Bien s'entendre sur les mots

Les recettes et les "modèles" universalistes conduisent à des impasses désormais bien connues. Si certains mots ont été dévalorisés, le creux des nouvelles formules n'aide pas à comprendre les enjeux. Revenons à notre point de départ : l'économie de marché veut dire, en réalité, une économie de marché généralisé, avec marché du travail et du capital, marché de moyens de production et règles marchandes basées sur le profit. Ce n'est pas par dogmatisme qu'il faut rejeter cet objectif. Mais parce qu'il conduit les pays concernés, dans le contexte de leur crise et du marché mondial capitaliste, à de colossales régressions. Mais cela ne signifie pas le rejet de tous les mécanismes marchands, le rejet d'un certain usage de l'argent, y compris d'un recours aux capitaux privés et au marché mondial. La notion d'"'économie mixte" n'est pas réellement plus éclairante que celle d'économie de marché". Car, d'une certaine façon, toutes les économies existantes mélangent diverses formes de propriété, différents mécanismes de gestion, des traits empruntés souvent à divers modes de production.

La véritable question est : qui décide ? Quelle est la logique dominante ? Ou encore : les investissements privés, les échanges mondiaux, le marché ou le plan, pour quoi faire ? C'est donc la question du contrôle par les intéressés qui est essentielle. Il n'y a pas d'économie politique au-dessus des systèmes, des sociétés, des êtres humains qui les composent. Un "vieux" que l'on enterre régulièrement l'a déjà dit. Et il n'est pas inutile de le répéter aujourd'hui, quand, au nom de pseudo-lois économiques universelles, on veut supprimer tout choix

Mais qui sont les "intéressés" ? Individus, classes, sexes, communautés nationales, régionales, internationales ? Chaque être humain étant doté de facettes multiples, la satisfaction pleine de ses besoins ne peut être réalisée par un mode simple de prise de décision et de contrôle : le citoyen est à la fois producteur et consommateur, inséré dans des rapports collectifs à divers niveaux, affecté dans sa vie par des problèmes de nature différente, sur des espaces-temps variables. Un des enjeux majeurs des réflexions à venir sur les modalités d'une démocratie adéquate à cette complexité est de déterminer quel est le "lieu" et le mécanisme efficace et juste de la prise de décision et du contrôle, selon le problème à résoudre.

La suppression de la propriété privée ne fait pas le socialisme. Mais la "privatisation forcée" actuellement engagée sera une aventure aussi désastreuse que la "collectivisation forcée" de triste mémoire. S'il faut balayer l'illusion de planificateurs qui puissent connaître par avance l'ensemble des besoins et y répondre de façon centralisée, la libre concurrence marchande dans un monde inégalitaire n'aurait pas davantage de succès. Elle est tout aussi capable de "totalitarisme", cachant derrière ses prix des rapports d'oppression sociale et nationale aussi cruels que la dictature bureaucratique. Inventer la démocratie radicale, économique, sociale et politique, capable de subordonner l'économie à des finalités humaines, n'est pas une tâche simple face à une économie de plus en plus mondialisée, face à la barbarie montante. *

Janvier 1992

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