Inprecor 1974–2004

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ETATS-UNIS

En attendant la reprise

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 24-26 · 2 288 mots

États-Unis Japon et Corée Économie mondiale

Aux Etats-Unis, la situation économique faible et chancelante, les faillites bancaires, le déficit fédéral croissant, et l'érosion de la confiance des consommateurs ont conduit les capitalistes à remettre en cause la direction de George Bush qui semble n'avoir aucune perspective économique claire pour le redressement du pays (voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992). David FINKEL * année 1992 a commencé avec un nouveau traumatisme : General Motors (GM) a annoncé la fermeture de 24 unités de production en 1995, sans préciser lesquelles. Cette imprécision n'est pas anodine : deux usines de la GM — à Willow Run, dans le Sud-Est du Michigan, région profondément touchée par la crise, et à Arlington, dans le Texas — seront en compétition directe pour leur survie. Les branches locales du Syndicat des travailleurs de l'automobile (UAW) des deux entreprises manœuvrent déjà pour être épargnées en annonçant d'importantes concessions.

Dans ce climat, on assiste à de nombreuses attaques contre le Japon, avec une violence jamais vue depuis le début des années 80. A l'époque, les branches locales et la direction de l'UAW étaient à l'avant-garde de la campagne antijaponaise ; cette fois-ci, ce sont les firmes elles-mêmes, en la personne du président de la Chrysler Corpo* D. Finkel est membre de la rédaction de la revue marxiste nord-américaine Against The Current.

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ration, Lee laccocca, qui montent au créneau. Un fort sentiment antijaponais s'est déjà installé très profondément dans la classe ouvrière — le Japon deviendra sans aucun doute le Saddam Hussein de 1992 aux Etats-Unis.

Iaccocca a commencé à tonner contre le dumping pratiqué par les firmes automobiles japonaises sur le marché nord-américain juste après son retour de la tournée désastreuse de George Bush au Japon — à ce propos, l'image du dirigeant du "monde libre" vomissant sur les genoux des députés japonais restera gravée dans les mémoires.

Les diatribes antijaponaises de laccocca semblent à la fois dévoiler le manque de confiance en Bush d'un secteur de la classe dirigeante industrielle, et annoncer la plateforme économique du Parti démocrate. Les démocrates chercheront à arriver à la Maison blanche en s'appuyant sur le sentiment antijaponais, tout comme Bush, en 1988, avait fait campagne contre l'image du Noir violeur et assassin Willie Horton (1).

Dans son dernier discours sur l'état de l'Union", fin janvier 1992, Bush a-présenté un budget qui ne prévoit pratiquement rien pour reconstruire sur le long terme l'infrastructure sociale et productive en déclin des Etats-Unis. En revanche, de nouvelles réductions d'impôts pour les plus riches et de modestes coupes dans les budgets militaires sont en vue, dans l'espoir de pro-* duire un stimulant qui maintiendra l'économie jusqu'à l'élection présidentielle de novembre 1992.

Pagaille à Wall Street

A la mi-novembre 1991, un incident a résumé les contradictions économiques actuelles et leurs conséquences politiques. Le 15 novembre 1991, lors d'un discours à New York, Bush avait exprimé son soutien à une proposition qui visait à instaurer un plafond légal d'environ 14 % pour les taux d'intérêts payés par les détenteurs de cartes de crédit — contre 18 % actuellement. La Bourse a été immédiatement prise de panique, perdant plus de 100 points en quelques heures et imposant un veto décisif à ce projet. Dans un commentaire sarcastique sur Bush, le Barron's Weekly du 18 novembre 1991 soulignait : « Cette petite proposition inoffensive, visant uniquement à montrer la préoccupation du président pour les questions économiques et à prouver qu'il n'est pas uniquement intéressé par son prochain voyage à Rio ou à Rome, a eu des conséquences inattendues. »

Cet incident illustre pourtant des facteurs graves :

• l'ampleur de la dette des consommateurs, qui empêche toute nouvelle dépense ;

• la fragilité des banques, dont la survie dépend précisément de cette dette ;

• la nervosité générale des investisseurs et des hommes d'affaires dans un climat où toute nouvelle proposition économique provoque la crainte tant qu'elle n'a pas fait ses

• la perte de toute confiance dans les compétences économiques du président.

Pendant des mois, la seule stratégie claire de l'administration Bush a été de proposer une baisse des taux d'intérêts pour les emprunts commerciaux, et le président a apparemment essayé de faire un geste populiste en étendant cette mesure à la consommation familiale qui se porte très mal. Un cadre de chez Shearson Lehman Brothers (2)

Pertes financières -GM soulignait, quelques jours avant le mini-krach du 15 novembre : « La réserve fédérale est en train de tester la politique monétaire. Après avoir calmé l'économie par les effets de la restriction du crédit et l'érosion de l'optimisme des consommateurs, la réserve fédérale n'a pas hésité à faire baisser le taux d'escompte à 4,5 % — son niveau le plus bas depuis 1973, et cinquième réduction des taux en 1991. » Les banques, à leur tour, ont ramené les taux de leurs prêts à

De telles mesures sont censées stimuler l'investissement et les indicateurs économiques qui sont au rouge mais, à part une augmentation de 7 % dans le secteur du logement en octobre 1991, elles ont échoué pour l'instant. L'industrie, dont les perspectives de récupération étaient essentielles durant une année d'élection présidentielle, est en perte de vitesse. Le rapport gouvernemental sur le chômage d'octobre 1991 recensait 32 000 licenciements dans l'industrie, une baisse de 0,7 % du nombre d'heures travaillées, une chute probable de 0, 3 % de la production industrielle et le passage de ses capacités de 79,7 % à 79,2 %. Les nouvelles de novembre ont été encore plus mauvaises — avec la disparition nette de 250 000 emplois au total — ; cela a conduit

ETATS-UNIS à une nouvelle réduction des taux d'intérêt durant la première semaine de décembre. Une autre compagnie aérienne importante, la Pan Am, a fait faillite, peu après Midway Airlines, qui avait fermé ses portes au début de l'automne.

Le handicap du déficit fédéral

Les principales raisons qui expliquent la pauvreté du programme économique du gouvernement fédéral sont simples : l'administration est trop profondément endettée pour entreprendre des dépenses capables à la fois de créer des emplois et de commencer à remettre sur pied l'infrastructure en ruines de l'éducation, du transport et de la santé.

Les ressources consacrées auparavant à ces domaines se sont taries à cause des importantes réductions d'impôts pour les riches pratiquées dans les années 80 ; de la dérégulation qui a provoqué un boom de la spéculation boursière et des offres publiques d'achat (OPA), conduisant à la disparition de l'épargne ; et enfin de l'effort final de l'économie de guerre permanente des EtatsUnis, qui a si bien réussi à mettre en faillite l'Union soviétique, mais qui a pratiquement eu les mêmes effets désastreux pour les Etats-Unis. Entre 1982 et 1990, le pourcen-

Stage d'investissements dans des usines et des équipements nouveaux a représenté un tiers de celui enregistré dans la période allant des années 50 à la fin des années 70. Cette longue phase d'expansion s'était achevée avec la profonde récession de 1979-81. C'est à cette époque qu'a eu lieu la réalisation la plus spectaculaire de Ronald Reagan et, en fin de comptes, la plus ruineuse : il s'est embarqué dans la plus grande campagne de déficit du budget de l'histoire des Etats-Unis (et du monde), mettant l'économie en liberté surveillée - en redistribuant massivement la richesse entre les riches — sous couvert de politique fiscale conservatrice !

Aujourd'hui, il faut payer la facture, et le déficit fédéral de la prochaine année fiscale dépassera sans doute 300 milliards de dollars. Les obligations du gouvernement envers l'énorme trou des caisses d'épargne sont estimées à quelques centaines de milliards de dollars, voire à 1 ou même 3 mille milliards (3). Or, l'impact des faillites bancaires risque d'être encore plus fort. La faillite imminente et le besoin de financement du fonds de la Corporation de garantie

1) Willie Horton, condamné pour viol, purgeait sa peine dans l'Etat du Massachussets, gouverné par Mikael Dukakis, le candidat démocrate à la présidence. Libéré sous caution durant un week-end, il commit une série de crimes, ce qui déchaîna une vaste campagne des républicains contre la politique "laxiste" des démocrates.

2) Shearson Lehman Brothers est l'une des plus fameuses entreprises de courtage de Wall Street.

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14P71V/ des dépôts fédéraux, qui est censée rembourser les détenteurs de comptes dans les banques ayant fait faillite, est notoire ; or, une responsable syndicale, que son travail met en contact avec des conseillers de banques, nous a déclaré : « La situation est bien plus effrayante que tout ce que l'on peut raconter, des banques vraiment importantes risquent de faire faililte. »

Cela explique bien sûr, la panique de Wall Street face au spectre de la diminution des profits bancaires sur les cartes de crédit, bien qu'une telle nouvelle aurait dû, en principe, encourager au moins le secteur du petit commerce.

Le cauchemar du quotidien

De plus en plus de gens ne peuvent plus rien consommer : les chômeurs de longue durée et les sans-logis. Les déficits du gouvernement fédéral ont été transférés aux gouvernements des Etats et aux administrations locales sous la forme d'une réduction drastique de l'aide fédérale, voire de sa suppression, précisément au moment où le besoin s'en faisait le plus sentir. Cela a entraîné des coupes sombres des services sociaux dans plus des deux tiers des 50 Etats. Dans le Michigan, frappé de plein fouet par l'effondrement de l'industrie automobile et par l'administration brutale d'un gouverneur de la droite dure, toutes les allocations pour les adultes non handicapés ont été supprimées en novembre 1991, ce qui a presque instantanément jeté 100 000 personnes à la rue dans le Michigan, dont 50 000 dans la seule ville de Détroit.

Les observateurs bourgeois ont des opinions très divergentes sur ce qu'il faudrait faire face à cette situation. Le rédacteur financier du très conservateur Chicago Tri-

« Récession, quelle récession ? » bune, dans son éditorial du 10 novembre 1991, suggérait un retour aux principes keynésiens des investissements gouvernementaux. Felix Rohatyn, dans une série d'articles de la New York Review of Books. a proposé de mobiliser des ressources pour remettre en état l'infrastructure qui s'effondre - des autoroutes et des ponts jusqu'au désastreux système d'éducation publique. La question, bien sûr, est de savoir d'où viendra l'argent, après plus d'une décennie de boom de la spéculation financé par la dette - Keynes n'a jamais proposé que les gouvernements provoquent des déficits massifs en période (ostensiblement) prospère.

Robert Heilbroner, dans la New York Review of Books du 24 octobre 1991, observe que, logiquement, il faudrait accroître la pression fiscale pour financer les investissements publics, car la population des EtatsUnis (notamment ses secteurs à plus forts revenus) est l'une des moins imposées du monde. Cela va, cependant, violemment à l'encontre du cours idéologique actuel, selon lequel la "disparition des classes moyennes" aux Etats-Unis est due à des impôts ruineusement élevés. Cela facilite une mystification massive, d'autant plus que le terme de "classe moyenne en voie de disparition" met dans le même sac des yuppies courtiers en bourse, des spéculateurs ruinés par des OPA et des faillites financières, et des familles de la classe ouvrière qui perdent leur logement et leur assurance médicale en même temps que leur emploi.

En fait, entre 1980 et 1990, le poids des impôts sur les 10 % les plus riches de la population a chuté d'environ 10 %, alors que le poids de la fiscalité pour les 20 % les plus pauvres (ceux qui sont "en dessous" des classes moyennes) a augmenté de 15 %. Les 5 millions de familles les plus riches des

Etats-Unis ont bénéficié de 370 milliards de dollars de réductions fiscales entre 1981 et 1988.

Encore moins d'impôts pour les riches Début décembre, dans une circulaire interne, les cadres de Shearson Lehman Brothers écrivaient : « Si les dépenses pour les achats de Noël ne sont pas assez importantes, il faudra s'attendre à un ajustement fiscal durant le premier trimestre car les politiciens se mettront d'accord pour faire plaisir à l'électorat avant novembre 1992. » Un "ajustement fiscal", c'est, en clair, une réduction d'impôts pour cause d'année électorale ; elle découle des négociations entre les démocrates qui cherchent à engranger des voix en aidant la "classe moyenne étranglée", alors que Bush et les républicains veulent augmenter les bénéfices des grands capitalistes (payés sur les profits des ventes en bourse, etc.), sous le prétexte fallacieux que cette mesure « encouragera l'investissement et créera des emplois ».

En réalité, de telles mesures n'ont qu'un rapport douteux avec le rythme et la vigueur de la reprise, qui pourrait commencer au printemps 1992, ou qui sera peut-être encore différée par l'assaut d'une "double récession". Quoi qu'il en soit, il est très peu probable qu'elle parvienne à réduire le déficit gouvernementai ; or cette tumeur est assez énorme pour bloquer un afflux de ressources pour les investissements publics de plus en plus urgents — si dramatiquement urgents que certains des plus brillants penseurs du capitalisme nord-américain y voient aujourd'hui la clé de l'avenir du pays.

Au contraire, la "communauté d'investissement" traditionnelle, les firmes de courtage et les requins de la Bourse saluent avec enthousiasme toute nouvelle annonce de licenciements et de "vaches maigres". Dans leur logique perverse, une récession vraiment sévère constitue le vrai signe avant-coureur de la reprise. Wall Street atteint de nouveaux sommets, alors que des milliers d'ouvriers industriels viennent grossir les rangs des chômeurs et des demandeurs d'allocations. *

Détroit, décembre 1991

3) Les caisses d'épargne des Etats-Unis avaient, à l'origine, la possibilité de faciliter des prêts pour le logement et l'épargne familiale. L'ère de la dérégulation de Reagan leur a permis de garder leur garantie fédérale de dépôts, tout en s'engageant dans des "investissements" allant jusqu'à la spéculation immobilière et boursière.

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