Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

La fin du miracle

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 27-28 · 1 741 mots

Allemagne Europe de l'Est URSS et Russie Japon et Corée

monde entier est la suivante : l'économie allemande pourra-t-elle continuer à rester une île épargnée par le tourbillon d'une récession mondiale ? Si tel était sérieusement amortie pendant un moment. L'Allemagne pourrait jouer un rôle de locomotive pour l'économie mondiale ; la stabilisation en Europe enverrait

ALLEMAGNE

La fin du miracle

La question décisive pour l'Allemagne et, dans une grande mesure, pour le le cas, la crise de la Communauté économique européenne (CEE) serait des signaux positifs aux deux autres centres économiques — l'Amérique du

Nord et le Japon. Mais, tout cela ressemble de plus en plus à un vœu pieux

(voir Inprecor n° 326 et 339 des 15 mars et 25 octobre 1991).

Winfried WOLF la mi-décembre 1991, on peut affirmer que le boom

A allemand s'est achevé durant l'été 1991. Depuis, l'économie allemande a, en fait, connu un déclin - à ce sujet, les chiffres officiels sont trompeurs car ils utilisent un point de référence faux.

Ainsi, le produit national brut (PNB) de l'Allemagne de l'Ouest, au second trimestre

1991, était de 4,8 % plus élevé que celui de

1990, contre 2,5 % de hausse seulement au troisième trimestre. Cependant, la référence est faussée à cause du taux de croissance élevé de la seconde moitié de 1990 et du début 1991. Si on compare ce chiffre avec le trimestre précédent, alors le PNB et la production industrielle ont chuté depuis le second trimestre de 1991. Au second trimestre, il a diminué de 0,5 % par rapport au premier, et il en a été de même au troisième trimestre par rapport au second (Süddeutsche Zeitung, 16 décembre 1991). De toute apparence, il ne s'agit pas d'un recul à court terme, tel celui de 1986-1987, mais du début d'une crise.

Les statisticiens de l'ancienne République fédérale utilisent encore le terme

"Allemagne de l'Ouest" et ils ne donnent que les chiffres du développement économique de cette partie du territoire ; pour l'Allemagne de l'Est, on ne trouve que des estimations. Il n'existe donc pas de données pour l'ensemble de l'Allemagne. C'est inadmissible pour deux raisons. D'abord, une zone monétaire commune existe maintenant depuis plus de 18 mois, le deutschmark

(DM) ouest-allemand ayant été introduit avant l'unification politique. Il est donc faux de prétendre que des données économiques essentielles ne peuvent pas être recueillies pour l'Allemagne de l'Est. Les mouvements de capitaux, les investissements et la consommation sont comptés en DM et pourraient donc être traités de manière statistique.

Le chaînon manquant

Ensuite, cette façon de présenter les choses conduit à une falsification, puisqu'une part significative de la croissance économique de l'Allemagne de l'Ouest se fait au dépens de l'ancienne République démocratique allemande (RDA). D'une part, parce que la destruction de l'ancienne RDA ouvre un immense marché nouveau à l'économie ouest-allemande, à cause du grand potentiel de consommation de sa population, à la suite de l'échange d'un deutschmark ouest-allemand contre un mark est-allemand, et du niveau important de l'épargne à l'Est. De l'autre, la croissance économique ouest-allemande est redevable à Allemagne de l'Est d'une manière très directe : chaque mois, environ 10 000 personnes quittent l'Est pour aller s'installer à l'Ouest, où la plupart trouve du travail. De plus, 500 000 Allemands de l'Est vont travailler du côté Ouest, faisant le trajet quotidiennement ou une fois par semaine.

Le fait qu'en 1990 et en 1991 l'ancienne économie est-allemande se soit effondrée d'environ un tiers par rapport à 1989 montre l'ampleur du "profit de l'annexion" récupéré par l'économie ouest-allemande. Cela, et cela seulement, explique la situation relativement stable de cette économie jusqu'en 1991.

Dans le même temps, la défunte RDA a contribué de manière décisive à l'approfondissement de la crise en Union soviétique et en Europe de l'Est. Si l'Allemagne de l'Ouest avait avalé l'Autriche et s'y était comportée de la même manière, cela aurait aussi représenté un plus pour le business allemand. Mais les bénéfices auraient été moindres, car une part significative de l'économie autrichienne est déjà sous contrôle du capital allemand — une telle politique aurait eu un aspect cannibale pour des firmes comme Siemens, Daimler et BMW.

La situation de l'ancienne RDA était différente. Son économie était presque complètement tournée vers l'Est. A l'Est, c'était l'économie avec le développement des forces productives le plus important et le lieu d'implantation d'une série d'industriesclés, décisives pour l'existence de tout le bloc du Conseil d'assistance économique mutuelle (CAEM) - avec, par exemple, Robotron pour les ordinateurs, ou Zeiss-Jena pour le secteur militaire et l'espace. La perte de l'Allemagne de l'Est a donc représenté l'un des coups les plus forts, si ce n'est le coup décisif, pour l'économie soviétique. C'est comme si, d'une année sur l'autre, le Japon disparaissait comme force motrice de l'industrie occidentale et si, par exemple, la technologie japonaise des semi-conducteurs n'était plus disponible ; cela aurait des effets énormes sur l'Ouest, surtout si, comme c'était le cas à l'Est entre 1989 et 1990, il existait déjà une situation économique critique.

Ces différenciations sont plus évidentes dans le domaine social. Le nombre officiel des chômeurs en Allemagne de l'Ouest est passé de 2,2 millions au début 1990 à 1,62 million en novembre 1991. Simultanément, le chômage à l'Est est passé d'environ 200 000 personnes au début 1990 à 1,03 million en novembre 1991. Les travailleurs à temps partiel étaient 204 000 à l'Ouest à la

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ALLEMAGNE fin 1991, alors que dans les nouveaux lander ils dépassaient déjà la barre du million. La plupart des travailleurs à temps partiel de l'Est doivent être considérés comme des chômeurs cachés (ils travaillent souvent moins de 10 % de l'horaire hebdomadaire), et plus de 300 000 personnes ne s'en sortent que par de prétendus "stages de création d'emplois" ; on peut donc raisonnablement évaluer le chômage à l'Est en additionnant les chômeurs et les travailleurs à temps partiel, pour atteindre le chiffre de 2,1 millions en novembre 1991.

Ainsi, vers la fin 1991, le chômage dans l'ensemble du territoire allemand touchait environ 4 millions de personnes — 1,65 à l'Ouest, 1,03 à l'Est et 1,1 million à temps partiel à l'Est, et 200 000 à l'Ouest.

Le fardeau du chômage

Ces chiffres ont des conséquences significatives pour la société, car ils entraînent des coûts élevés pour l'Etat. Tous les crédits sociaux vont aux chômeurs et aux travailleurs à temps partiel. C'est particulièrement net pour l'ancienne RDA. Bonn a publié pour l'instant les chiffres du chômage pour l'Ouest et l'Est, mais ne donne les chiffres de l'emploi que pour l'Ouest. Quelle est donc, en fait, la situation de l'emploi à l'Est ? Ce chiffre a disparu.

La raison en est simple : depuis le début 1991, plus de 5 millions d'emplois ont disparu dans l'ancienne RDA. La dissymétrie entre le million de chômeurs reconnu officiellement à l'Est (avec 1,1 million de plus à court terme) et les 5 millions d'emplois perdus est dissimulée par les méthodes classiques de décompte du chômage dans le capitalisme : des centaines de milliers de personnes sont parties en "pré-retraite", environ 300 000 sont dans des réseaux qui fournissent un pseudo-emploi et, surtout, environ 1,5 million de femmes ont perdu leur emploi sans être enregistrées comme chômeuses ou travailleuses à temps partiel. Alors qu'aujourd'hui elles travaillent dans leur foyer, s'occupant des hommes et des enfants, elles n'apparaissent pas dans les chiffres comme économiquement actives car

Comme le soulignait le journal Wirtshaftswoche du 11 décembre 1991 : « Les feux sont à l'orange. 5 millions d'Allemands de l'Est vont-ils se retrouver au chômage ? » En fait, depuis octobre 1991, le nombre des sans-emploi et, surtout, des travailleurs à temps partiel a augmenté en Allemagne de l'Est. La tendance à la crise en Allemagne de l'Ouest est indéniable. « Une nouvelle vague de licenciements menace la Rhénanie du Nord-Westphalie. Dans les régions des mines de charbon, plus de 30 000 emplois devraient disparaître dans les toutes prochaines années, alors que le premier producteur d'acier, Thyssen, licenciera 2 000 ouvriers cette année », selon le Wirtshaftswoche. En particulier, les tendances à la crise sont évidentes dans le Sud de Allemagne — Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat et Bavière — qui semblait à l'abri jusqu'ici, car les plus grandes compagnies de la région prévoient de licencier des milliers de personnes dans les mois à venir.

Tout comme aux Etats-Unis, les possibilités du gouvernement de Bonn pour combattre la crise sont limitées (voir l'article de D. Finkel en p. 25) : « Le déficit du budget [allemand] a explosé », comme l'annonce le titre du Süddeutsche Zeitung du 27 novembre 1991. D'après les plans de finan-

KOG 5-21 cement actuels, le déficit du budget allemand devrait passer de 1 000 milliards de DM en 1989 à 1 700 milliards, au moins, en 1995.

Ce chiffre pèse à un tel point dans le PNB, qu'en 1995, l'Allemagne ne répondra plus aux critères d'appartenance à l'Union monétaire européenne — en tout cas pas si les décisions prévues à Maastricht sont adoptées. Un facteur supplémentaire au moins réduit la marge de manœuvre de Bonn en matière financière : l'effondrement de l'Union soviétique et l'arrêt des paiements des intérêts et du principal de la dette de Moscou fera perdre à l'économie ouest-allemande quelques 40 milliards de DM et environ 30 milliards de DM à Bonn.

Pari sur la erise

Que se passerait-il si le gouvernement de Bonn et la Deutsche Bank songeaient à pouvoir s'accommoder d'une crise ? S'ils cherchaient consciemment à en instaurer une, afin de poursuivre leurs objectifs de classe ? Cela reviendrait ni plus ni moins qu'à achever et à continuer la politique du "tout ou rien" appliquée en 1990-1991 à l'ancienne RDA. Le système d'aide sociale allemand ne tiendrait pas avec 4 ou 5 millions de chômeurs. « Des cotisations de retraite plus élevées dès 1993 » et « L'unification assèche les fonds sociaux » : voilà ce qu'annonçaient le Süddeutsche Zeitung en septembre et en novembre 1991.

La Banque fédérale allemande, lors de la réunion du 5 décembre 1991, a annoncé son intention de réaffirmer une « ligne monétaire stricte», ce qui signifie, en premier lieu, une maîtrise totale de l'inflation. Dans ce domaine, cette banque agit à contre- courant : aux Etats-Unis et au Japon, les banques nationales ont fixé des taux d'escompte exceptionnellement bas, quand en Allemagne ils sont exceptionnellement élevés — le crédit pour les entrepreneurs est plus cher, la construction est étouffée et la consommation privée est réduite. Autant de facteurs qui tendent à l'accélération de la crise. * SoZ, 19 décembre 1991

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