Inprecor 1974–2004

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GRANDE-BRETAGNE

L'héritage empoisonné

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 29 · 1 066 mots

Grande-Bretagne Économie mondiale Allemagne

GRANDE-BRETAGNE héritage empoisonné

• Si ça ne fait pas mal, ça ne marche pas. » Pour faire mal, ça fait mal. Mais alors pourquoi ça ne marche pas ? Pourquoi l'économie britannique ne parvient-elle pas à sortir de la récession ? On peut trouver deux raisons immédiates : l'accumulation massive de dettes par les compagnies privées à la fin des années 80 ; et les effets de l'entrée de la Grande-Bretagne dans le Système monétaire européen (SME). A. KILMISTER - J. LISTER

In 1990, les compagnies britanniques totalisaient 27 milliards de livres de dettes (pour 21 milliards en 1989), soit plus que jamais auparavant — alors que les huit années précédant 1988 avaient été bénéficiaires. Depuis deux ans, la dette des ménages a également beaucoup augmenté, surtout dans l'immobilier. Dans de telles circonstances, les taux d'intérêts élevés de 1990 et de 1991 ne pouvaient que conduire à un effondrement de l'économie (1).

On savait que l'entrée de la Grande-Bretagne dans le SME aurait une influence déflationniste sur l'économie — la participation de la France à ce système a été suivie par plusieurs années d'augmentation du chômage et l'Etat espagnol semble connaître aujourd'hui un processus similaire. Comme la livre est faible par rapport au mark allemand, toute tentative pour développer l'économie britannique plus rapidement que l'économie allemande conduirait à une croissance rapide du déficit de la balance des paiements, à cause de l'augmentation des importations. Cela signifie que les taux d'intérêt doivent rester élevés pour empêcher les gens de vendre des livres sterling.

Le SME oblige les économies européennes à stimuler la demande interne plus ou moins au même rythme que l'Allemagne; or c'est un rythme très lent.

Cela ne provoque pas un chômage très important en Allemagne — à l'Ouest du moins (voir l'article de W. Wolf en p. 27) — à cause de la capacité des firmes allemandes à exporter leurs produits. Mais dans les économies faibles du SME, comme la britannique, qui n'ont pas une telle demande à l'exportation, le chômage augmente à tout va.

Le gouvernement et les hommes d'affaires comprennent cela très bien : ils veulent utiliser le SME comme un moyen pour mettre les travailleurs au pas ; la menace du chômage vise à encourager les bas salaires et une forte productivité. Mais cela va créer un problème à court terme, car il va être difficile d'encourager un boom économique pré-électoral (2).

La dette et le SME constituent les raisons immédiates du marasme économique. Mais pourquoi l'économie ne repart-elle toujours pas alors que les taux d'intérêts ont diminué ? Par peur d'une augmentation du chômage et aussi, paradoxalement, à cause de la diminution de l'inflation.

Comme les prix augmentent plus lentement, le poids des dettes individuelles et commerciales et du paiement des intérêts s'accroît en termes réels, décourageant la consommation. Certains économistes, comme ceux du Financial Times, ont commencé à parler de cette sorte de mécanisme de récession "dette-déflation".

Miraeles et mirages

Mais il existe des raisons plus profondes. La politique économique conservatrice appliquée depuis 1979 visait deux objectifs principaux : une augmentation notable du taux de profit, à travers la diminution des hausses salariales et le développement de la productivité ; ainsi qu'une stabilité économique suffisante pour assurer la réalisation de ce taux de profit.

La récession actuelle prouve leur échec sur ces deux terrains. Les salaires réels n'ont pas diminué depuis 1979, contrairement à la fin des années 70. Ainsi, toute croissance du taux de profit dépendait de l'augmentation de la productivité. Dans les années 80, sous Thatcher, on parlait beaucoup du "miracle de la productivité", qui s'avère être un "mirage de la productivité". Le taux de croissance de la productivité au travail est passé de 3,1 % en 1987 à 1,9 % en 1989, puis à 0,2 % en 1990.

Même si des profits sont possibles grâce au processus de production, il faut ensuite vendre les produits. Et, à ce niveau, le besoin d'investissement est crucial. En 1991, le total des investissements britanniques a chuté de 11 %, et dans l'industrie, ils avaient diminué d'environ 6,5 % par rapport à 1979.

D'autres sources de demande sont limitées ; il y a peu d'exportations à cause de la récession qui sévit dans toute l'Europe. Même si le gouvernement voulait augmenter ses dépenses, il serait limité par sa dette publique (19 milliards de livres), qui risque d'augmenter encore en 1992. Tout cela a conduit à une baisse du taux de profit d'environ 11 % en termes réels entre 1990 et 1991. Mais les compagnies ont maintenu le paiement des dividendes tout en réduisant leurs emprunts, ce qui signifie qu'il y a de moins en moins d'argent disponible pour de nouveaux investissements, et il ne serait pas surprenant que le marasme continue.

L'étendue de l'échec du thatchérisme peut être mesurée par plusieurs indicateurs, dont, en premier lieu, le déclin de l'industrie manufacturière. La production industrielle n'est aujourd'hui que de 5 % supérieure à celle de 1979, alors que la production mécanique a chuté de 15 % en 1991 par rapport à 1990. Les espoirs gouvernementaux de croissance économique étaient centrés sur une expansion de la production pétrolière de la Mer du Nord, or elle est aujourd'hui en déclin.

Le cas de l'industrie automobile est le plus grave, avec, en 1991, une baisse des ventes de voitures de 20 %, et des véhicules commerciaux de 30 % par rapport à 1990. Même le secteur des voitures de luxe est en crise profonde : Jaguar et Rolls Royce ont perdu plus de 50 % de leurs ventes aux Etats-Unis et la demande intérieure s'est effondrée. Rolls Royce a fermé une usine et licencié 1 300 ouvriers : toute la compagnie risque aujourd'hui d'être vendue à BMW.

Dans le même temps, le directeur de British Aerospace a annoncé que plus de 20 % des 194 000 employés risquaient de perdre leur emploi en 1992. La récession a aussi fortement touché le secteur primaire, avec la fermeture accélérée des hauts-fourneaux de Ravenscraig.

Toute tentative pour relancer l'économie provoquera le retour de l'inflation et le déficit de la balance des paiements. Pire encore, si l'Allemagne relève ses taux d'intérêts à cause des concessions salariales qu'elle vient d'accorder, la récession britannique n'en sera qu'à ses débuts. *

Socialist Outlook, février 1992

1) Voir Inprecor n° 335 et 342 des 19 juillet 6 décembre 1991.

3) Des élections législatives doivent avoir lieu en GrandeBretagne avant juin 1992.

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