Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RECESSION MONDIALE

Où va la crise ?

· Inprecor n° 346, 14 février 1992 · p. 7-9, 9-13 · 5 974 mots

Économie mondiale France

Dù va la crise ?

Après la décennie libérale, le début des années 90 marque toute une série de transformations dans le fonctionnement du capitalisme mondial. Cet article se donne pour objectif d'inscrire ces transformations dans une perspective de moyen terme, et d'en proposer une lecture théorique.

Maxime DURAND

PROFIT ET CROISSANCE

SEPT PRINCIPAUX PAYS

6.0

5.5-

5.0

4.5-

3.5-

3.0-

2.5-

PHASE #/

206566676869707172 37475767879 000102036405000e l

SOURCE : OCDE

Notre analyse de la crise repose

N

sur deux piliers qu'il faut rapidement rappeler. Le premier est la compréhension, spécifiquement marxiste, de la double nature de la dynamique du capital : son fonctionnement nécessite à la fois des profits et des débouchés, et c'est de cette double exigence que surgit l'une de ses principales contradictions. Le second outil à notre disposition est la théorie des ondes longues, qui insiste en particulier sur le fait que le passage d'une onde longue expansive à une onde longue récessive résulte de facteurs internes au système, tandis que la mise en place des conditions d'une nouvelle onde expansive suppose l'intervention de facteurs exogènes. Cela ne signifie évidemment pas que la lutte des classes soit extérieure à l'économie capitaliste, mais que ces facteurs exogènes ne sont ni automatiques, ni garantis.

Cette approche a conduit les marxistes à formuler un double pronostic au début des années 80. Le premier portait sur l'imminence d'une troisième grande récession que nous pensions inéluctable, en raison de la difficulté pour le capitalisme de rétablir le profit tout en maintenant des débouchés suffisants ; difficulté à laquelle venaient s'ajouter d'autres facteurs liés aux déséquilibres inter-impérialistes et au désordre financier

-21 -20 -19 - 18 PROFIT ....... 16 g -15} 14 CROISSANCE -13 -12 PHASE I international. En cherchant à restaurer le profit, les politiques de la bourgeoisie tendraient à casser les débouchés, et donc à déclencher une nouvelle récession, cette fois du côté de la demande. Le second pronostic mettait l'accent sur l'idée selon laquelle il ne pouvait y avoir d'amélioration fondamentale du point de vue du capitalisme sans une modification radicale des rapports entre classes : les affrontements étaient donc devant nous.

Les spécificités des années 80

Il faut aujourd'hui constater que les années 80 sont venues infliger un double démenti à ce pronostic. En premier lieu, il n'y a pas eu de troisième récession généralisée, ni même d'effondrement financier, puisque même le faux pas du krach d'octobre 1987 a été bien surmonté. Le rétablissement des profits a pu être réalisé, tout en maintenant un taux de croissance raisonnable.

Pour comprendre les raisons de cette relative bonne santé, il faut examiner de plus près les particularités de la dernière décennie. Le graphique ci-contre permet de les inscrire dans une perspective de longue période, à partir de deux courbes retraçant l'évolution du taux de croissance de la production et du taux de profit. Ces deux variables ont été calculées à partir de données de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), et portent sur le Groupe des 7 (G7), formé des principaux pays impérialistes (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Canada) ; elles ont été ensuite traitées de manière à gommer les fluctuations. Ce graphique est particulièrement riche d'enseignements, qu'il convient de commenter au fur et à mesure. Le premier résultat qui saute aux yeux c'est, bien sûr, le parallélisme des deux courbes, qui vérifie ce vieux théorème marxiste selon lequel c'est l'évolution du taux de profit qui détermine la dynamique du capitalisme. Seconde vérification : la baisse du taux de profit moyen s'enclenche avec la récession américaine de 1967 et s'accompagne d'un ralentissement de la croissance, qui est donc largement antérieur au "choc pétrolier" de 1973. A la fin de cette première phase, en 1972 et 1973,

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TALIX DE CROISSANCE

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RECESSION MONDIALE on peut d'ailleurs constater une reprise de la croissance qui correspond à une poussée d'accumulation du capital visant à contrecarrer les effets de la pression salariale.

La première récession généralisée survient alors en 1975-1976 — elle est signalée par un rectangle sombre sur le graphique. La croissance et le taux de profit chutent de concert — cette chute est encore plus forte que ce qui apparaît sur le graphique qui, rappelons-le, est construit de manière à "lisser" les évolutions. Après cette première récession, s'ouvre une nouvelle phase durant laquelle les politiques de relance de la demande conduisent à une légère amélioration du profit et de la croissance. Mais ces politiques ne sont plus à la mesure de l'ampleur de la crise, et la seconde récession généralisée de 1980-1982 vient rapidement mettre fin à cette seconde phase.

PHASE 1 Expansion

1965-1973

PHASE II Politiques

1976-1979 keynésiennes

PHASE III Politiques

1983-1992 libérales

Avec le tournant général vers le libéralisme, s'ouvre alors une troisième phase, qui dure maintenant depuis près de dix ans. Le phénomène nouveau, qui apparaît clairement dans la zone grisée du graphique, est que les deux courbes, celle du profit et celle de la croissance, tendent à diverger. Le taux de profit se rétablit assez rapidement, sans réussir cependant à retrouver les niveaux de la première phase, et la croissance reprend, sans réussir à décoller vraiment. La conjoncture du début des années 90 se caractérise par un ralentissement marqué de la croissance, et par un tassement du taux de profit.

Les trois phases de cette période de crise peuvent donc être synthétisées dans le tableau ci-dessus où les grandeurs sont des données stylisées établies sur les périodes hors-récession.

Le rétablissement du taux de profit

Le rétablissement du taux de profit constitue le phénomène majeur de la période : il résulte, pour l'essentiel, d'un déplacement général de la part des salaires dans la valeur ajoutée, dont l'examen détaillé fait apparaître deux tendances importantes. La première est un ralentissement de la productivité du travail dont le rythme de progression est en moyenne divitend à ralentir en offrant une forte résistance dans des pays comme la France ou l'Italie.

tous les pays par un nouveau ralentissement salaires dans les principaux pays industriels, à l'exception de la Grande-Bretagne qui avait opéré ce tournant avant les autres (voir tée).

fourni un moyen de rétablir le taux de profit sans exercer de pression excessive sur les salaires, mais tel n'a pas été le cas : l'introduction des nouvelles technologies s'est

Les trois phases de la crise

Croissance forte

(5

Croissance moyenne (3,5%)

Croissance moyenne (3 %)

accompagnée jusqu'ici de la hausse, ou au mieux du maintien, de la composition du capital. Le tableau en p. 9 montre en effet que le coefficient de capital, c'est-à-dire le volume de capital fixe par unité produite, a continué à augmenter durant la dernière décennie.

de moins en moins consacrés à des augmentations de salaire réel et ont été affectés au rétablissement du taux de marge. Ce mode de fonctionnement abandonne l'une des

USA

JAPON

RFA

FRANCE

ITALIE

R. UNI

CANADA

G7

Taux de croissance annuels moyens

1 = 1965-73

* Source : OCDE.

sé par deux avec l'entrée en crise. Dans un premier temps, la progression du salaire réel

La décennie libérale est marquée alors dans du salaire réel qui progresse dorénavant moins vite que la productivité : le résultat de ces deux inflexions est le recul de la part des le tableau sur le partage de la valeur ajou-

Une économie de capital constant aurait

Taux de profit élevé (19%)

Taux de profit médiocre (15 %)

Taux de profit moyen (17%)

spécifique.

Les gains de productivité ont donc été

Partage de la valeur ajoutée

PRODUCTIVITE

SALAIRE REEL

Il

III

1,3

1,5

0,2

0,1

0,8

8,3

2,9

2,9

7,9

2,8

4,0

2,9

1,4

5,1

2,5

2,4

1,9

4,1

3,5

4,4

5,6

2,8

1,8

5,0

3,5

3,2

2,7

2,1

4,4

1,6

2,4

1,3

1,3

2,5

1,8

3,6

1,6

1,7

3,9

1,6

Il = 1973-79

III = 1979-87 règles essentielles du "fordisme", à savoir la croissance parallèle du salaire réel et de la productivité. La question de savoir comment se reproduit le système dans ces conditions constitue alors un bon fil directeur. En effet, que ce soit en termes keynésiens ou marxistes, cet écart croissant entre productivité et salaire devrait conduire à une crise de réalisation : si les travailleurs produisent de plus en plus sans gagner plus, qui va acheter ce qu'ils produisent ? La compression des salaires, menée à grande échelle et en même temps par tous les pays, risquait assez vite de déboucher sur un nouvel accident de parcours résultant pour l'essentiel cette fois d'un rétrécissement des débouchés. Cette périodisation conduit donc à une interrogation sur le mode de fonctionnement du capitalisme des années 80 et sur ce qui constitue la difficulté théorique, à savoir sa capacité à rétablir le profit sans casser la croissance.

Un nouveau mode de ereissance C'est le dynamisme de la plus-value consommée qui a constitué le principal facteur d'ajustement. Il s'agit là d'une thèse essentielle, qui découle assez simplement d'un retour sur les schémas de la reproduction. Le schéma en p. 10 propose une représentation stylisée de ce mode de croissance

On raisonne ici sur un modèle simplifié de la reproduction capitaliste. Le revenu se partage entre profit et salaires. Le salaire est intégralement consommé, une partie de la plus-value est accumulée (ACCU), le reste est consommé (PVC). Dans la croissance "fordiste", la reproduction élargie se fait de manière à ce que toutes les composantes du revenu et de la demande croissent proportionnellement, de telle sorte que la reproduction élargie n'implique aucune déformation structurelle dans le partage du revenu et son affectation. Dans la croissance "post-fordis-

PART DES SALAIRES III III 0,2 0,2 0,1 -0,6 1,4 -0,3 -0,1 -1,5 0,9 1,0 -0,4 -0,4 1,3 -0,2 1,0 -0,6 0,9 -0,6 0,7 -0,9 2,1 1,2 -1,1 -0,0 0,7 0,1 0,5 -0,6 0,9 0,2 0,0 -0,8

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te", les choses se passent différemment. On peut supposer, pour simplifier, que le revenu augmente mais que les salaires sont bloqués : il en va donc forcément de même pour la consommation salariale. Dans ces conditions, la réalisation de la valeur suppose une croissance relative de la fraction consommée de la plus-value.

Ce principe abstrait s'accompagne de trois modalités concrètes qui définissent un schéma d'accumulation très spécifique. L'élément essentiel est la distorsion des revenus au détriment des salaires : il s'agit, à la fois, de rétablir le profit tout en réorientant la demande de manière plus adéquate aux exigences de réalisation de ce profit. Un processus du même genre se déroule dans la mise en place d'une configuration de l'économie mondiale où le déficit des Etats-Unis, et la véritable croissance à crédit qu'il soustend, correspondent à un transfert de revenu vers les sphères à forte propension à consommer. Enfin, la "financiarisation" doit être interprétée avec ses deux versants : le gonflement de la sphère financière renvoie à une création de plus-value qui ne trouve pas à s'accumuler, mais qui débouche sur une modification dans la répartition des revenus de manière à assurer le recyclage de cette plus-value vers la consommation.

Le néo-dualisme

Cette présentation se distingue d'autres analyses. On peut dire qu'elle est en un sens plus régulationniste que les régulationnistes, qui ont progressivement renoncé à proposer une lecture d'ensemble du capitalisme tel qu'il fonctionne depuis dix, voire quinze ans, et qui semblent s'en tenir à une comparaison des scénarios possibles ou souhaitables. Cette analyse de la financiarisation se distingue également du discours qui consiste à parler d'"économie-casino", à dénoncer les "gâchis" résultant de critères d'efficacité trop centrés sur la seule "rentabilité financière". Ce discours, qui est notamment celui des économistes français du Parti communiste français (PCF), renvoie, sur le fond théorique, à une mauvaise compréhension de la loi de la valeur (comme si la sphère financière pouvait devenir totalement autonome vis-à-vis du cycle du capital) et s'accompagne d'illusions quant à la possibilité de faire fonctionner le capitalisme "autrement" en l'occurrence de manière plus "productive".

Si l'on veut préciser les modalités actuelles de la reproduction du capital, il faut maintenant insister sur sa tendance à un fractionnement en deux grands secteurs : le premier est le secteur de l'industrie moderne et des services informatisés ou informatisables et se caractérise essentiellement par des gains de productivité élevés et d'assez

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faibles créations d'emplois. Le second secteur est celui des services à faible productivité, plus abrités par nature de la concurrence internationale : c'est le lieu privilégié des créations d'emplois.

Ce schéma que l'on a pu présenter comme une solution élégante à la crise de l'emploi, ne peut cependant fonctionner que si plusieurs conditions sont remplies. La première porte sur la rentabilité : il faut rappeler ici que la productivité est l'un des paramètres essentiels qui vient déterminer le niveau et l'évolution du taux de profit. Un ralentissement de la productivité, s'il permet des créations d'emplois plus nombreuses, tend donc à faire baisser le taux de profit. Tout le problème consiste alors à déconnecter la création d'emplois sur la base d'une faible productivité, d'un côté, et la détermination du taux de profit, de l'autre. La seule solution logique réside dans le développement d'une sphère de l'économie non soumise aux exigences de la rentabilité capitaliste ou bien qui compense la faible productivité par de bas salaires. Les écarts de pro-

Coefficient de capital

1 III USA -0,2 1,1 0,4 Japon 2,6 3,2 1,7 RFA 1,4 1,0 0.9 France -0,9 1,0 0,4 Italie -0,3 -0,3 0,6 R. Uni 0,6 1,5 -0,5 OCDE 0,4 1,5 0,8 Taux de croissance annuel 1 = 1960-73 || = 1973-79 III = 1979-88 * Source : OCDE

Document de juillet 1991 ductivité conduisent donc à ce que l'on pourrait appeler un néo-dualisme. Le ministère de l'Economie français a très officiellement théorisé ce modèle (voir encadré ci-dessus).

La fonction économique des inégalités

Ce schéma théorique admet plusieurs corollaires importants. Le premier concerne la fonctionnalité des inégalités. Le capitalisme n'a certainement jamais eu comme objectif central celui de réduire les inégalités. Mais le modèle qui est en train de se mettre en place leur attribue un rôle central. Que faut-il, en termes de revenus, pour que le schéma décrit jusqu'ici fonctionne ? Dans la sphère des services, il faut évidemment que les salaires restent à un niveau bas, parce qu'ils vont devoir s'échanger soit contre les salaires du secteur compétitif, soit contre la plus-value redistribuée, et, réciproquement, il faut assurer une concentration des revenus en faveur des riches qui seuls pourront consommer largement des services aux prix relatifs croissants.

On peut ensuite exclure l'idée-limite d'une expulsion en dehors de la sphère capitaliste d'un secteur d'économie qui fonctionnerait sur lui-même, parce que le modèle, pour être crédible, implique une articulation des deux secteurs. Dans ces conditions, la production du secteur des services ne peut être achetée par ce secteur lui-même ; elle ne peut l'être que par les salaires des autres secteurs, ou par de la plus-value non accumulée. Inévitablement, soit parce qu'ils viennent s'incorporer aux salaires, soit parce qu'ils ponctionnent la plus-value disponible pour l'accumulation, ces dépenses en services permettant le développement d'un sec-

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teur de services créateur d'emplois vont avoir des effets en retour néfastes sur le taux de profit et/ou le taux d'accumulation.

L'échappatoire est donc l'émergence d'une "troisième demande" caractéristique, par ailleurs, de nombreux pays semi-industrialisés. Il s'agit de revenus non salariaux augmentant régulièrement de manière à acheter la production des secteurs à faible productivité, tandis que la progression des salaires du secteur productif reste bloquée. En outre, la manière dont les riches répartissent leur revenu entre placements, achats de biens industriels et dépenses en services convient mieux aux critères de la dynamique actuelle du capitalisme.

Le rapide examen de ce modèle théorique de croissance conduit à deux prévisions : les créations d'emploi dans les services doivent être assorties de salaires inférieurs et la répartition du revenu doit être modifiée en faveur d'une demande non salariale. L'exemple des Etats-Unis confirme clairement ces deux pronostics. Il était devenu courant de parler de la "Great American Job Machine" (la grande machine américaine à fabriquer des emplois) ; en effet, les Etats-Unis ont créé 10 millions d'emplois entre 1980 et 1986, quand les quatre principaux pays européens en supprimaient près de 2 millions et cela pour une population active équivalente. Mais ces nouveaux emplois sont dans leur immense majorité des emplois de services mal payés : entre 1981 et 1987, les secteurs créateurs d'emplois ont versé des salaires inférieurs d'un tiers aux autres (1 830 dollars par mois, contre 2 700), alors que la différence était négligeable durant les vingt années précédentes : il s'agit donc bien d'une rupture avec les tendances antérieures. Ce retournement est confirmé par de nombreuses études, aussi bien pour les Etats-Unis que la Grande-Bretagne.

C'est une évolution analogue qui s'est amorcée en France depuis 1983 : le pouvoir

DEUX SCHÉMAS DE LA CROISSANCE CAPITALISTE

Salaires

Période initiale

Consommation salariale Salaires

Croissance

"fordiste"

Consommation salariale Salaires

Croissance

"post-fordiste" Consommation salariale d'achat du salaire stagne, et le surplus dégagé par les progrès de la productivité est distribué sous forme de revenus non salariaux. Deux catégories bénéficient de cette manne : les détenteurs d'actifs financiers, dans la mesure où la hausse des taux d'intérêt signifie une augmentation de leur quote-part de plus-value, et les professions indépendantes parce qu'elles bénéficient d'une évolution très favorable des prix relatifs. Ce recul de la consommation salariale vient d'être confirmé de manière spectaculaire par une enquête de l'Institut national de la statistique et des études économiques français (INSEE) établissant qu'en dix ans « les dépenses réalisées par le quart des ménages les plus aisés ont augmenté d'environ 20 % en francs constants, alors que celles des ménages les plus modestes ont stagné. L'écart de consommation entre ménages aisés et ménages modestes s'est accentué ».

Retour sur les schémas de reproduction A l'échelle mondiale, un phénomène de nature similaire tend à écarter des zones entières du développement. En 1987, le monde capitaliste comprenait environ 3,4 milliards d'habitants ; leur revenu moyen était de 3 600 dollars par an. Mais la moitié la plus pauvre ne gagnait qu'un peu plus de 1 200 dollars par an, les deux-tiers gagnant moins de 3 000 dollars. De plus, durant toute la décennie 80, et cela pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, le produit par tête moyen a reculé dans des zones aussi peuplées que l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Amérique latine. Les fameux "Quatre Dragons" d'Asie du Sud-Est (Corée du Sud, Singapour, Hong-Kong et Taïwan) n'existent que comme exception, puisqu'ils ne représentent que 1,4 % de la population mondiale.

Avec la notion de normes de consommation, les régulationnistes ont insisté sur un Profit aspect important de l'analyse de la reproPVC duction sociale, qui porte sur l'articulaProfit tion entre valeur et valeur PVC ACCU financière" d'usage.

"sphère N'importe quel

mode de conProfit sommation n'est pas compatible avec les PVC ACCU conditions de la reproduction. On ne peut s'en tenir à une analyse globale de la valeur examinant comment elle se ventile entre salaires et plus-value. Il faut encore que la structure de la production soit adéquate à celle de la consommation en ce qui concerne les valeurs d'usage. Une société ne peut, par exemple, faire porter son effort sur la production de biens de luxe et privilégier en même temps les salaires. Il ne s'agit pas d'ailleurs ici d'un quelconque dépassement du marxisme mais plutôt d'une restitution des analyses de Marx quant au rôle de la valeur d'usage.

De ce point de vue, l'onde longue expansive a, entre autres facteurs, été rendue possible par une adéquation entre normes de consommation et conditions de production, que les régulationnistes ont baptisé "fordisme". En bref, la consommation des salariés est constituée, pour une part croissante, de produits manufacturés que ces mêmes salariés produisent dans des conditions assurant des gains importants de productivité. Ces gains de productivité permettent à leur tour de compenser les effets d'un salaire réel croissant sur la rentabilité du capital.

Pour que la reproduction du capital se réalise de manière dynamique, il faut finalement que soient réalisées trois séries de conditions :

1) la production de plus-value assurant la mise en valeur du capital ;

2) la réalisation de cette valeur en termes de grandes masses de valeur d'échan-

3) la correspondance entre ce qui est produit et ce qui est consommé par chaque type de revenus.

Il faut encore que ces conditions ne soient pas réunies une fois de temps en temps mais reproduites en dynamiques garanties au cours du temps.

Cette grille de lecture nous conduit à mettre en lumière un troisième facteur de crise : le capitalisme rencontre non seulement des difficultés croissantes à obtenir à la fois profits et débouchés, mais il tend de plus en plus à se heurter à un obstacle supplémentaire, qui réside dans une déconnexion croissante entre la structure des besoins sociaux et les exigences de rentabilité. Le problème économique principal est ici celui de l'affectation du travail social : si l'on considère la société comme un tout, celle-ci dispose à un moment donné d'une certaine quantité de travail, qu'elle va choisir d'affecter dans tel ou tel secteur, en révé lant ainsi les priorités qu'elle se fixe explicitement ou non. Or, cette affectation se réalise en combinant deux séries de critères qui n'ont aucune raison de coïncider. D'un côté la recherche du profit maximum et, de manière plus précise encore, des perspectives de profit à un niveau le plus élevé possible sur une longue période de temps,

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conduit à une règle que l'on peut assez simplement résumer ainsi : les capitaux tendent spontanément à s'investir dans les secteurs assurant la plus forte croissance possible de la productivité, car celle-ci est la base et la garantie d'un taux de profit maintenu à un niveau élevé. L'autre logique, que l'on pourrait avec Engels appeler celle des "effets sociaux utiles", conduit à donner la priorité aux besoins sociaux les plus urgents, ou les plus intensifs. Sous le capitalisme, cette logique est présente, mais reste dominée : on ne peut vendre des marchandises qui ne répondent à aucun besoin social, et la satisfaction de certains besoins sociaux vient s'imposer à la logique spontanée du capitalisme, qui n'existe dans sa version pure que dans les manuels.

Notre thèse est que la période actuelle du capitalisme se caractérise par un fossé croissant entre les deux séries de critères, autrement dit par une difficulté croissante à assurer la correspondance entre ce que les gens veulent acheter et ce que le capitalisme veut produire. Alors que la période dite "fordiste" était caractérisée par un déplacement des normes de consommation vers les biens manufacturés (automobile, etc.) produits dans des conditions de forte productivité, la demande salariale des pays impérialistes se déplace vers des catégories de biens dont la satisfaction est assurée dans des conditions de moindre productivité. Si l'on revient sur la question de savoir pourquoi on ne referait pas avec un autre produit ce qui a été fait avec l'automobile, on s'aperçoit que la réponse essentielle se trouve du côté des normes de consommation et tient en deux points. D'une part, les produits de l'électronique ménager, sur lesquels on avait pu compter pour enclencher un "néo-fordisme" ne représentent pas un volume de marché suffisant : baladeurs, magnétoscopes, etc., sont en pleine expansion, mais un magnétoscope vaut vingt fois moins cher qu'une voiture... Et surtout, la demande des salariés se porte spontanément vers d'autres sortes de biens, ou plutôt de services, qui ne sauraient, dans l'état actuel des techniques, être "industrialisés"

L'exemple le plus significatif est celui des dépenses de santé qui augmentent spontanément plus vite que le revenu et que l'on cherche pourtant à freiner dans tous les pays industrialisés — la raison de fond étant qu'elles ne peuvent donner lieu à une production associée à une forte productivité. Le capitalisme ne traite pas à égalité les différents types de demande : quand un ouvrier achète une voiture, il relance l'économie ; quand le même ouvrier se fait soigner, il participe à une croissance jugée "excessive" des dépenses de santé. En toute généralité, il ne fait pourtant, dans l'un ou l'autre cas, que satisfaire un besoin.

La modification de la répartition du revenu vers la troisième demande est donc dans le même temps une modification de - la structure de la consommation vers les biens industriels ou vers les biens industriels à valeur moyenne supérieure. L'un des corollaires de cette évolution est d'ailleurs le rôle joué par la reproduction incessante des hauts de gamme : pour chaque produit qui entre dans la phase de la production de masse avec de fortes baisses de prix, il faut constamment recréer une différenciation et introduire par le haut de nouveaux modèles maintenant le volume de la demande. Mais cela ne peut se faire qu'en privilégiant la demande émanant des hauts revenus dont la structure correspond mieux aux exigences de mise en valeur du capital.

L'exelusion technologique

Insister sur cette dimension en introduisant la notion de "norme de consommation", ce n'est certes pas reprendre à notre compte la position régulationniste qui est au contraire mise en défaut aujourd'hui. L'un des aspects de la crise contemporaine est bien que, contrairement au postulat régulationniste, il n'existe aucun processus d'ajustement automatique des normes de consommation à la structure de production.

Cette figure du fractionnement est encore renforcée sous l'effet des mutations technologiques. L'un des principes de l'analyse marxiste du capitalisme consiste à ne jamais dissocier les innovations techniques des relations sociales au sein desquelles elles doivent venir s'insérer. C'est pourquoi il ne saurait y avoir de sortie de crise renvoyant purement et simplement à de telles innovations. L'un des paradoxes les plus étonnants de la situation actuelle est que le capitalisme dispose aujourd'hui de nouvelles méthodes de production qui permettent d'envisager une progression qualitative de la productivité du travail humain, ainsi qu'une réorganisation radicale des processus de travail. Mais ces potentialités ne peuvent prendre toute leur extension dans le cadre du capitalisme, qui pour se perpétuer, a besoin de reproduire à la fois le domaine d'extension de son principe de fonctionnement essentiel, la loi de la valeur, ainsi que l'asservissement salarial. Il s'agit d'assurer la soumission de l'ensemble de la sphère économique à la domination de la logique du capital. Or, les mutations technologiques constituent une double entorse par rapport à cette domination. Elles impliquent une considérable économie de temps de travail qui ne ferait qu'accentuer les problèmes qui naissent de la crise du travail. De plus, elles supposent dans leur essence une réorganisation du travail dans un sens qui n'est pas compatible avec la discipline salariale : polyvalence, travail d'équipe, initiative, "implication", etc.

Pour la première fois dans son histoire sans doute, le capitalisme apparaît incapable de plier à sa logique toute une série d'innovations qui, du coup, restent en friche. Les possibilités que recèlent l'automation en termes d'économie de travail, ainsi que les instruments électroniques de communication en termes de circulation et d'échange d'information et de connaissances, sont absolument sous-exploités ou, si l'on préfère, sur-exploités mais sur des segment étroits donnant la priorité au futile et à l'élitisme.

Un livre récent (1), La fin de la division du travail ?, jette sur ces questions un éclairage intéressant. Comme son titre l'indique, c'est l'une des analyses qui se montrent le plus optimistes quant au contenu progressiste des nouvelles méthodes de production. Mais, en même temps, ses auteurs insistent sur cette idée fondamentale : « Tant que les nouveaux modèles de production demeureront enfermés dans leur cadre privé étriqué, ils constitueront tout au plus une modernisation entravée, ne satisfaisant pas l'exigence qu'implique cette notion d'une rationalité intéressant l'ensemble de la société. »

1) Horst Kern et Michael Schumann, La fin de la division du travail ?, Editions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris 1989.

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Confronté à son incapacité d'absorber toutes ces potentialités, le capitalisme, et c'est l'une de ses caractéristiques essentielles aujourd'hui, va réagir en induisant des processus de toutes sortes de différenciation, dont nous avons vu déjà quelques exemples. Dans le domaine de l'organisation du travail, la tendance n'est pas à l'extension progressive à l'ensemble des secteurs des formes d'organisation et des méthodes les plus avancées, c'est, au contraire, une logique d'implantation sélective qui domine. Les deux sociologues déjà cités concluent leur ouvrage en insistant sur les évolutions qu'ils repèrent au cœur même de l'industrie allemande, et « qui consistent, pour les entreprises, à rejeter à l'extérieur, dans la mesure du possible, les phénomènes négatifs qui accompagnent les nouveaux modèles de production et, si cela n'est pas réalisable, à les concentrer, à l'intérieur, sur des secteurs isolés », et qui constitue « un facteur accentuant la formation de segments ».

Cette contradiction, classiquement marxiste s'il en est, entre développement des forces productives et rapports de production, peut alors être formulée ainsi : « Cet actuel morcellement du monde du travail entre acteurs gagnants ou résignés de la rationalisation, entre ouvriers sans aucune qualification, "marginalisés" entre victimes de la crise, entre chômeurs de longue durée, qu' exprime-til d'autre qu'une nouvelle forme d'inégalité en contradiction avec une conception historique et sociale de la modernisation? »

Le capitalisme morcelé

Ces termes de morcellement, de segmentation, de scission, de fractionnement ou encore de déconnexion renvoient tous à une même tendance du capitalisme à délimiter la sphère dans laquelle il peut se développer intégralement. Ce processus est puissamment à l'œuvre au niveau mondial, sous forme d'une déconnexion accrue entre centre et périphérie : la disposition des nouvelles technologies crée une nouvelle base de dépendance et accompagne la formation d'une structure impérialiste tripolaire où chacun des sommets de la "triade" structure les zones de main-d'œuvre à bas salaires où il installera de manière sélective des unités de production avancée. Les Etats-Unis sont en train de reconquérir le continent américain avec l'Initiative pour les Amériques (2), à coup de traités de libre échange multilatéraux, qui sont autant de contrats léonins entre partenaires inégaux mis en concurrence. L'Asie se structure autour du géant japonais, de manière parfaitement hiérarchisée, des "Quatre Dragons" aux pays les plus pauvres, en passant par les aspirants à l'industrialisation par les bas salaires comme la Malaisie ou les Philippines (3).

Quant à l'Europe, elle organise de manière moins dense ses différents cercles concentriques, qui vont du noyau dur du centre de la Communauté économique européenne (CEE) aux zones à bas salaires du Sud et de l'Est (4). La logique de ce modèle conduit, en ce qui concerne les pays de l'Est, à un pronostic très clair, d'ailleurs en cours de vérification : la pénétration de "l'économie de marché" n'y sera pas linéaire (voir l'article de C. Verla en p. 21). Au lieu de se ruer vers un nouvel Eldorado, les investisseurs internationaux vont au contraire mettre en place des procédures de tri et de sélection des secteurs susceptibles de s'incorporer utilement à la division internationale du travail (5). Ce processus va donc avoir pour effet de fractionner, de dissocier les sociétés concernées, en rejetant, ou marginalisant, en "informalisant", etc., les secteurs non compétitifs et les segments de la main-d'œuvre incapables de s'adapter aux nouvelles technologies. Cette frontière pourra passer totalement à l'extérieur de certains pays particu-

Le capitalisme n'est donc pas sorti de sa crise. Mais, afin de préciser la portée de ce diagnostic, il convient de préciser sommairement les divers usages que l'on peut faire en économie de ce mot passe-partout. Une première distinction doit être établie entre la crise périodique et la grande crise : la première résulte du fonctionnement normal du cycle du capital, qui a toujours fait alterner des phases de prospérité et de récession. La se trouve dans une phase générale d'expansion ou de récession, et selon le degré de synchronisation entre les conjonctures des différents pays. Mais d'un point de vue théorique, le principe de fond est que le capitalisme sort de manière endogène de ce type de crise ou de récession, autrement dit sans faire appel à d'autres mécanismes que le déroulement spontané du cycle.

Vers une longue période de erise rampante

La grande crise, comme celle des années 30, marque le passage d'une onde longue expansive à une onde longue récessive, c'est un tournant plus ou moins brutal, mais dont la profondeur met en cause tous les éléments du mode de croissance et qui suppose des transformations exogènes, autrement dit l'invention d'un nouveau cadre de fonctionnement, nécessaire pour renouer avec une croissance de long terme. Mais il faut encore opposer deux acceptions du terme de crise, puisque le même terme peut à la fois désigner la phase brutale de retournement et les périodes longues où le capitalisme fonctionne de manière incertaine, où sa légitimité est remise en cause. Enfin, il est nécessaire de démêler l'écheveau des composantes de cette crise, et d'examiner à quel degré elle porte sur les principes mêmes de fonctionnement de l'économie capitaliste. De ce dernier point de vue, la période actuelle nous semble devoir être caractérisée comme une période de crise de système du capitalisme, car, pour la première fois dans son histoire, c'est son principe même de fonctionnement, la loi de la valeur, qui est mis en cause.

Cette véritable crise du travail est révélée par la montée inexorable du chômage capitaliste, qui ne laisse entrevoir aucune inflexion significative à court ou moyen terme. Cette montée découle du ralentissement de la croissance qui se combine avec la progression de la productivité pour conduire à un recul absolu du nombre d'heures travaillées. Face à cette évolution, le capitalisme choisit la solution du chômage, autrement dit l'expulsion en dehors de la sphère du travail rentable. Dans tous les pays capitalistes, on peut constater une détérioration globale du statut de salarié : les emplois précaires, mal payés, non déclarés occupent une part croissante, que l'on évalue en France à un emploi sur cinq. Ce "fordisme" à l'envers signifie sur le fond que la rationalité capitaliste, qui fait du temps de travail la mesure de toute valeur, ne parvient plus à régler de manière progressiste l'affectation du travail

2) Voir Inprecor n° 339 du 25 mai 1991.

3) Ibidem.

4) Voir Inprecor n° 334, 337 et 342 des 5 juillet, 27 septembre et 6 décembre 1991.

5) Voir Inprecor n° 335 du 19 juillet 1991.

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social. La loi de la valeur s'oppose de plus en plus au progrès humain.

Le cadre de raisonnement proposé ici s'inscrit parfaitement dans la thèse centrale de la théorie des ondes longues sur le caractère historiquement daté et non garanti de l'émergence de périodes expansives. Mais ce qui se passe aujourd'hui ne correspond pas au retournement brutal (fascisme + guerre) des années 40. Il s'agit plutôt aujourd'hui d'une offensive multiforme, rampante et qui prend la forme de grignotages, d'affaiblissements successifs, etc. plutôt que d'un choc frontal. Il s'agit d'obtenir le même résultat au prix d'une accumulation de défaites partielles. Nous sommes donc dans une phase de transition entre une onde longue récessive et une onde expansive, période que l'on pourrait qualifier de crise rampante.

Le capitalisme est-il capable de sortir "par le haut" de cette période, en dégageant de la gangue de la crise un modèle social attrayant ? Notre réponse est négative, en fonction de l'analyse qui précède. Il n'y a, en premier lieu, pas de perspective de retour au "fordisme", défini comme une croissance des salaires proportionnelle à celle de la production. L'austérité salariale et les inégalités sociales se trouvent durablement au coeur du modèle de croissance mis en place depuis le début des années 80. Il est impossible aujourd'hui de discerner une solution pro-

Babe Satting gressiste au problème du chômage dans le cadre du capitalisme. Le capitalisme contemporain a des atouts : il a suscité des innovations technologiques révolutionnaires, rétabli le profit et contenu les salaires, mais il ne peut cependant fonctionner que sur une base de plus en plus étriquée. Sa logique actuelle implique un durcissement des inégalités et des processus d'exclusion, aussi bien à l'intérieur des pays impérialistes, qu'à l'échelle de l'économie mondiale. Sur tous ces points, l'analyse marxiste nous semble confirmer sa supériorité sur les tenants de l'harmonie spontanée. *

Janvier 1992

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