Les négociations des conventions collectives dans la sidérurgie étaient les premières d'une série de renégociations dans de multiples autres branches — banques, commerce, métallurgie et services publies. Leur dénouement représentait done un signal important pour l'ensemble des salariés allemands (1).
Manuel KELLNER
LES DISCOURS offficiels étaient évidemment hostiles à toute hausse salariale ; l'augmentation initiale demandée par l'IG-
Metall, 10,5 %, a été vivement dénoncée (2). Les représentants des associations patronales demandaient « un tournant décisif en matière de salaires »
(soit leur gel), tout comme les politiciens chrétiens-démocrates et le chancelier Kohl lui-même, qui a fait appel à la « modération salariale ». Les libéraux de choc, tels le ministre Möllemann et le chef du Parti libéral (FDP), Graf Lambsdorff — inculpé pour fraude fiscale—, mais aussi une partie des dirigeants sociaux-démocrates appelaient — contre la direction syndicale de l'IG-Metall
— à « plus de responsabilité » dans les revendications.
Reuter, chef de la direction de l'entreprise du groupe Daimler-Benz, était de ceux qui, dans le camp du patronat, étaient prêts à aller à l'affrontement avec les travailleurs :
« Nous ne devons pas refaire la faute pour esquiver le risque d'une grève pour 0,5 % de plus. » Le président du syndicat patronal de la métallurgie, Gottschol, revendiquait même la révision des acquis en matière de réduction du temps de travail à 35 heures,
« pour mieux se préparer au Marché européen de 1993 ». Le président d'une autre association industrielle, Stihl, reprochait aux syndicats de faire « le jeu des concurrents d'Asie ».
Après neuf rencontres officielles de négociation avec l'IG-Metall, aucun résultat n'était intervenu. Les patrons proposaient une augmentation d'ensemble de 5,4 % où ils faisaient intervenir bon nombre de différenciations (contractuels/employés ;
jeunes/plus âgés, etc.), ce que les syndicats refusaient absolument. Par ailleurs, des pro-
ALLEMAGNE positions de compromis de représentants des salariés ne trouvaient pas plus grâce aux yeux des patrons.
Un vote massif
Dès le 26 janvier 1992, l'IG-Metall commença à organiser un vote concernant l'éventualité d'une grève dans le Nord-Ouest — la plus grande concentration sidérurgique avec les groupes Thyssen, KruppMannesmann, Hoesch, Klöckner, regroupant un grand nombre des 3,6 millions adhérents de l'IG-Metall. Le résultat a été clair : le nombre des partisans de la grève a dépassé les 75 % prévus par les statuts du syndicat : 86,8 % des travailleurs se sont prononcés en faveur du mouvement ! Ce résultat a été annoncé publiquement le 31 janvier, et des syndicalistes ont commencé à préparer la grève dans toutes les aciéries.
Ce mouvement a trouvé un certain écho en Europe ; les salariés de nombre de pays frappés par l'austérité ont commencé à tendre l'oreille : est-il donc possible, en Allemagne, d'arracher des augmentations salariales? Le syndicalisme allemand -puissant par le nombre de ses adhérents, mais aussi frappé par l'offensive idéologique qui a suivi la réunification — relançait une offensive qui pouvait faire boule de neige dans d'autres pays. L'inquiétude s'est répandue dans les milieux patronaux et parmi la classe politique. La presse bourgeois a commencé à se demander si c'était bien le moment de se risquer dans un conflit social au prix incalculable : l'air n'est-il pas assez chargé, à cause de la facture de l'unité allemande de plus en plus difficile à gérer, de l'explosion du chômage et de la misère d'un nombre croissant de laissés-pour-compte, notamment dans les Lander de l'ancienne République démocratique allemande (RDA) ?
Le dirigeant social-démocrate du gouvernement de Rhénanie-Westphalie, Johannes Rau, a rappelé l'ampleur de la grande grève de l'acier de 1978-1979 et l'importance de la lutte des travailleurs de la Rheinhausen contre les licenciements massifs en 1987-1988. Cependant, il semblait difficile de faire avaler un compromis "boiteux" aux travailleurs de l'acier ; Rau s'efforçait donc de faire plutôt pression à la fois sur les directions de l'IG-Metall et de l'association patronale pour briser l'élan du conflit.
La manœuvre a finalement réussi et a abouti à un compromis. Sans revenir sur les détails et les différents niveaux de l'accord, TIG-Metall peut se targuer d'avoir obtenu une augmentation d'ensemble « clairement supérieure à 6 % » — au départ, les patrons ne proposaient que 5,4 % - et aussi le rattrapage des salaires de base dans la métallurgie et l'acier. Le syndicat sort donc la tête haute.
Mais, dans la sidérurgie, le résultat des négociations a été accepté avec des grincements de dents - 38,47 % des salariés ont voté contre. Dans les autres branches, l'accord apparaît comme un point de départ plus ou moins encourageant pour l'avenir. Mais il faut rappeler que 6 % d'augmentation ne suffit pas pour rattraper les pertes de salaire dues à l'inflation et aux nouvelles taxes spéciales ("les taxes de solidarité") créées suite à l'Anschluss. Et la lutte, elle... n'a pas eu lieu.
Les menaces de grèves, des débrayages d'avertissement et quelques manifestations ont exercé une pression, mais l'expérience de lutte dans le nouveau contexte allemand n'a guère avancé. La convention collective signée se limite strictement aux salaires — ce qui est significatif de l'état du mouvement ouvrier. Celui-ci n'a pas su répondre à des attaques d'envergure comme celle que représente la fusion des groupes Krupp et Hoesch, qui va certainement coûter des milliers d'emplois, ni au clivage social de plus en plus accentué entre l'Est et l'Ouest — 600 000 habitants de l'ancienne RDA font quotidiennement ou hebdomadairement le voyage pour vendre leur force de travail à l'Ouest —, ni la vaste politique d'austérité que la bourgeoisie prépare pour faire payer aux salariés le "coût" de l'unité allemande.
Le résultat de ce "non conflit" dans la sidérurgie matérialise le rapport de forces qui existe aujourd'hui en Allemagne. Le poids de la classe ouvrière à l'Ouest reste énorme, mais, elle ne parvient pas encore à surmonter l'attitude défensive dans laquelle elle se trouve depuis 1989. *
Cologne, 25 février 1992
1) Voir Inprecor n° 335, 339 et 346 des 19 juillet, 25 octobre 1991 et 14 février 1992.
2) L'IG-Metall regroupe actuellement les salariés de la métallurgie et de la sidérurgie sur l'ensemble du territoire allemand.