l'Information — le plus haut rang professionnel tenu par une femme au sein de
Des combats
nous attendent
Amatal Al-Aleem Sousuwah est membre active de l'Union des femmes yéménites (UFY) ; elle occupe un poste d'assistante au ministère de l'administration.
INPRECOR : Quelle est l'histoire de l'Union des femmes yéménites ?
Amatal Al-Aleem SOUSUWAH : L'Union des femmes yéménites (UFY) a été créée au Yémen du Sud, à Aden, en 1967, après la décolonisation anglaise. Parallèlement, l'Association des femmes yéménites (AFY) s'est constituée au Yémen du Nord en 1963. Cette association, sous l'égide du ministère des Affaires sociales, proposait aux femmes des cours d'alphabétisation et d'apprentissage dans plusieurs villes du Yémen (1). Aujourd'hui, l'UFY est la seule organisations du Yémen unifié.
La situation politique au lendemain de la réunification n'a pas favorisé la tenue d'élections au sein de l'organisation. C'est pourquoi le gouvernement a procédé par désignation, en nommant Aida Saied (2) présidente jusqu'à la prochaine échéance électorale. Le fonctionnement de l'UFY dépend essentiellement des cotisations de ses membres ; elle est composée, dans sa grande majorité, de femmes analphabètes, issues des couches populaires qui ont ainsi la possibilité d'améliorer leur situation, notamment par le biais de la formation.
L'objectif premier est de combattre l'analphabétisme qui touche 91 % des femmes et 50 % des hommes (3). Des intellectuelles ont commencé une campagne pour mettre un terme à ce fléau social ; elles s'expriment dans la presse, proposent des cours d'alphabétisation et des plans d'action, tout en maintenant le dialogue avec le gouvernement. Le travail sera long et difficile. Il va falloir procéder par étapes et tenir compte des divergences de points de vue au sein de l'UFY. L'unité est primordiale pour défendre efficacement les droits des femmes, tant sur les plans économique que social et culturel.
• Quelles étaient les lois en vigueur lors de la réunification et quelles sont-elles aujourd'hui?
Avant l'unification, les associations féministes du Nord restaient soumises à la tradition musulmane dans un pays où le Code de la famille de 1978, a été particulièrement ignoré. Des résultats positifs ont été obtenus au Yémen du Sud où le gouvernement a promulgué, en 1974, un Code de la famille modifiant profondément la condition des femmes — une loi beaucoup plus égalitaire et largement inspirée du Code tunisien.
Après l'unification et depuis peu, un comité a été fondé au Yémen, dont l'objectif est d'élaborer un projet général incluant toutes les questions sur la vie des femmes. Ce comité a commencé à rédiger une nouvelle loi de la famille. A mon avis, il ne faut pas se limiter aux seuls textes islamiques pourtant jugés, en général, pleinement suffisants pour les droits des femmes. Cette loi doit être construite de façon beaucoup plus jurisprudentielle et plus conforme à notre époque.
Ce projet, qui s'établit avec l'aide du ministère de la Justice et des Affaires juridiques, sera présenté prochainement au Parlement. Nous voulons apporter quelques modifications au statut de la femme yéménite en matière de divorce, polygamie, âge du mariage, garde des enfants (voir l'entretien avec R. Hassan en p. 22), etc. Mais nos problèmes ne se limitent pas aux seules lois. Ils résident aussi dans la réalité sociale, avec toutes ses différences socio-culturelles.
Outre l'impact de la Sharia, il faut compter aussi avec une histoire vécue au quotidien. La Constitution (4) prévoit le principe de l'égalité des droits de tous les
1) Près de 20 000 femmes assistaient à ce cours en 19841985. Voir l'ouvrage de B. Demestreau, Femmes au Yémen, éditions Peuples du monde, Paris, 1990.
2) Aida Saied est également membre du Parlement yéménite.
3) Recensement populaire de 1986-1987-1988.
4) Rappelons que, selon les Constitutions de 1963 et 1970 : « Les femmes sont sœurs des hommes et ont des droits et des devoirs prescrits dans la Sharia et formulés dans la loi. = En 1991, un référendum a été organisé sur la nouvelle Constitution — 95% pour et 5 % contre. La Constitution est actuellement milaïque, mi-islamique et comporte 131 articles à caractère sociopolitique, économique et culturel.
= YEMEN citoyens yéménites, sans discrimination de sexe (5).
Rien ne laisse entrevoir une évolution dans le sens d'un rapprochement entre les textes et la réalité, quel que soit le milieu social. Nous sommes donc confrontées à des problèmes d'ordre psycho-sociologique et historique. Les lois ne sont jamais appliquées, que ce soit la Constitution ou le Code de la famille. La société yéménite est indéniablement une société de coutumes.
• On observe une forte progression des divorces dans les pays occidentaux. Qu'en est-il au Yémen ?
A ma connaissance, il n'existe pas d'étude approfondie sur les raisons du divorce au Yémen et sur son évolution. Il y en a peu dans notre pays. En ce qui nous concerne, nous demandons qu'il soit prononcé par un tribunal, après examen de la situation de la famille. Nous voulons interdire le divorce unilatéral où l'homme décide seul.
• Des initiatives sont-elles mises en place pour populariser la contraception ? Qu'en pensent les hommes?
Et qu'en pensez-vous ?
Il y a quelques centres de planification familiale dans les principales villes, mais ils sont difficiles d'accès pour les femmes de la campagne. Beaucoup d'hommes empêchent leur femme de s'y rendre. Les raisons sont multiples : sociales, d'abord, car une femme qui a beaucoup d'enfants est une femme "considérée" ; économiques, ensuite, car les enfants aident souvent leur père dans son travail ; et, évidemment, religieuses. Ceci
Femme de Shahara (Nord de Sanaa) (M. P.) dit, les femmes peuvent se procurer la pilule dans ces centres ou dans les pharmacies, mais sans aucune couverture sociale.
La religion interdit aux femmes d'avorter, mais l'interruption de grossesse peut être autorisée en cas de nécessité et avec l'accord du mari. En tant que Yéménites et musulmans, nous tenons un raisonnement différent du vôtre. L'avortement est un droit quasi inexistant au Yémen ; ce qui compte dans la mentalité populaire, c'est la protection médicale apportée à la femme et à l'enfant.
Pouvez-vous nous parler de la polygamie?
Aucune femme ne peut accepter la polygamie. Dans la loi qui va être prochainement discutée, certaines mesures vont l'aménager. La polygamie est déconseillée par le Coran, sauf en cas de stérilité de la première épouse. Il faut savoir quand même que cette pratique est plus en plus rare au Yémen.
• Quelle est la place accordée aux filles dans les écoles et les universités?
Les écoles laïques ont remplacé depuis quelque peu les écoles religieuses. A l'époque de la colonisation anglaise, à Aden, il y avait déjà quelques facultés au Sud-Yémen.
Actuellement, on porte un intérêt croissant à l'éducation des filles — particulièrement en milieu urbain. Beaucoup d'entre elles arrêtent leurs études avant l'université, et très peu suivent des études supérieures à Sanaa — 15 % de femmes. On ignore également le taux de scolarisation des filles ; mais il est certain qu'il est inférieur à celui des garçons — d'autant plus que 50 % des filles sont mariées dès l'âge de 13 ans.
• Y a-t-il égalité des droits entre les hommes et les femmes sur le plan professionnel?
Les femmes et les hommes reçoivent un salaire égal pour une qualification équivalente. Cependant, peu de femmes travaillent (6 %), ce qui rend difficile toute revendication en la matière. Il n'est pas facile de conjuguer vie professionnelle et vie familiale. La principale difficulté réside dans l'absence de crèches publiques — les crèches privées sont onéreuses. C'est pourquoi les femmes ont recours au congé parental. Mais, ce congé sans solde ne doit en aucun cas supprimer les droits acquis antérieurement.
• La femme joue-t-elle un rôle politique important ?
Les expériences politiques ont été différentes au Nord et au Sud. Le droit de vote des femmes au Yémen du Nord est apparu en 1962 et au Yémen du Sud en 1969. Au Nord, les femmes ont essayé de poser leur candidature, mais leur démarche a échoué ; tandis qu'au Sud elles étaient désignées au sein des institutions. Désormais, elles peuvent se présenter aux élections nationales dans les partis politiques, les syndicats ou bien au Parlement — elles sont 9 à y siéger, pour 124 hommes.
Août 1991 Propos recueillis par Michèle Pisigo
5) Selon le résultat d'une étude effectuée par le Centre yéménite d'études et de recherches de Sanaa, il existerait des clauses discriminatoires quant a l'occupation par les femmes de hautes fonctions politiques et judiciaires.