LA REFORME russe Les défenseurs polonais de la "thérapie de choc" — confrontés à un suit à lettre la formule néolibérale, désormais classique, encouragée par le Fonds monétaire international (FMI)
et qui est la condition de toute aide. Il s'agit de permettre au marché, et à lui seul, de déterminer la circulation des ressources et des biens dans l'économie. Cela passe par la restauration d'un libre marché capitaliste, et d'une monnaie qui joue un rôle actif dans l'économie et qui soit convertible. Voilà pourquoi les prix sont libérés et peuvent augmenter jusqu'à ce qu'un équilibre du marché soit atteint. Mais la majorité de la population est maintenant condamnée à la pauvreté, car les biens de base les plus nécessaires deviennent inaccessibles. En outre, cette réforme est aussi censée faire disparaître les pénuries et les queues.
Dans le même temps, les aides aux entreprises sont supprimées et le crédit réduit, ce qui oblige les producteurs inefficaces à baisser les coûts, dont ceux du travail, et — c'est le souhait du gouvernement - à restructurer leurs entreprises, ou à faire faillite et fermer.
Pour équilibrer le budget de l'Etat — un des objectifs centraux de ce programme — et pour combattre l'inflation, les dépenses gouvernementales pour les programmes sociaux sont réduites, les impôts augmentent et les hausses salariales des fonctionnaires diminuent.
Le budget militaire, qui fournissait une part massive de la production dans l'ancienne URSS, diminuera aussi drastiquement.
Tout cela, bien sûr, provoquera un taux de chômage très important, présenté comme inévitable pour libérer le marché du travail et le rendre plus rationnel — le tout en fonction du marché. Selon les autorités, cela conduira les salariés qui ne seront pas licenciés à travailler mieux.
Les rapports de propriété seront transformés par une rapide privatisation du secteur d'Etat. La propriété privée est considérée comme l'unique base possible d'un système efficace de stimulation. La privatisation est aussi présentée comme un moyen
La loi de la jungle l'augmentation continue et apparemment gratuite de la douleur — ont décidé d'adoucir leur traitement (1). Or, leurs collègues russes, leurs frères slaves, ont commencé, le 2 janvier 1992, à soumettre leur propre population au même régime cruel. N'ayant guère le indépendants (CEI), ont été obligées de suivre (voir Inprecor n° 343 et 344 des 20 décembre 1991 et 30 janvier 1992).
pour restreindre les monopoles dans l'économie et pour remplir les coffres de l'Etat.
Finalement, l'économie s'ouvrira rapidement au marché mondial, ce qui la soumettra aux prix de celui-ci et à la concurrence. Les initiateurs de la réforme espèrent développer rapidement les exportations afin de recevoir les devises qui font cruellement défaut et de soutenir le rouble.
la réforme du gouvernement russe, qui a débuté le 2 janvier 1992 avec la libération partielle des prix — il y a des restrictions pour les métaux, l'énergie et d'autres ressources, ainsi que pour certains services ; et la hausse des prix de plusieurs biens de consommation essentiels (dont la vodka) a été limitée à 25 %. Cependant, le gouvernement a annoncé que la plupart des prix enco-
CEI malade de plus en plus agité, qui menace de se soulever contre qui, apparemment, se soucient peu de l'expérience déprimante de choix, les autres républiques de la Communauté d'Etats
David SEPPO
Tels sont les éléments fondamentaux de vier 1992.
re contrôlés seraient libérés vers la fin avril 1992, à l'exception des médicaments, des aliments pour bébés, des services tels l'eau, l'électricité ou les transports publics.
bientôt commencer à grande échelle et procurer 92 milliards de roubles à l'Etat en
1992, qui privatiserait 20 à
25 % de ses propriétés. Cela touchera avant tout le secteur des services — 60 à 70 % devraient être privatisés en 1992 — et les petites entreprises.
Le président du comité d'Etat à la propriété a déclaré : « Nous privatiserons tout ce qui peut l'être à la seule exception des ressources minières, des réserves naturelles et des propriétés militaires » (2).
La erainte du contrôle
Le principe de la propriété collective, avancé par le mouvement des Conseils des collectifs de travailleurs (CCT), a été rejeté.
Mais, pour briser la résistance des travailleurs, le gouvernement propose gratuitement aux collectifs
25 % des parts de leurs entreprises, et 10 % supplémentaires en option à un prix réduit — mais ces parts doivent être détenues individuellement et non collectivement. Avec ce schéma - et c'est essentiel —, les collectifs de travail ne pourront pas exercer un réel pouvoir dans les entreprises privatisées.
Dans les prochains mois, le gouvernement prévoit de lancer une grande réforme agraire, en favorisant le morcellement de milliers de fermes collectives endettées qui ne rapportent pas d'argent. Elles seront réorganisées soit comme compagnies par actions, soit comme coopératives ou encore comme fermes privées. Pour l'instant, on ignore dans quelle mesure les travailleurs pouront peser dans ce processus. Quoi qu'il en soit, la réforme prévoit que, pour début
1993, les 25 000 fermes d'Etat et collectives de Russie auront disparu.
1) D. Warswawski, "La Pologne veut changer de cap", Le
Monde Diplomatique, février 1992. Voir Inprecor n° 345 du 31 jan-
2) Daily Report on Central Eurasia (DRCE), 11 février 1992.
= CEI
En sus des revenus produits par les privatisations, le budget de l'Etat devrait être renfloué par une augmentation de la fiscalité, dont les rentrées ont diminué drastiquement en 1991 : un impôt sur le revenu de
60 % maximum, une taxe sur la valeur ajoutée de 28 % (réduite à 18 % pour les fournisseurs), 32 % de taxe sur le profit, et 45 % d'impôts sur les profits des services intermédiaires (les échanges divers de toutes sortes).
Les impôts devraient absorber 40 % du produit intérieur brut (PIB) - contre 20-22 % en 1991 et 50 % en 1990, dans l'ancienne
URSS (3).
Le spectre du chômage
On ne sait pas encore exactement dans quelles proportions les aides aux entreprises ont été supprimées, mais ce processus est en cours ; le spectre du chômage, qui pour l'instant ne frappe que des salariés très qualifiés, et surtout des femmes, s'approche.
Selon le ministère du Travail, il pourrait concerner 6 ou 7 millions de personnes (soit 10 à 12 % de la population active, dont 70 % de femmes) à l'automne 1992 — il y a actuellement 500 000 chômeurs. La réduction des budgets militaires, jusqu'à 85 % cette année selon certaines sources, provoque déjà un chômage technique dans certains ateliers des usines militaires. Or, dans certaines zones, comme la région de Moscou et l'Oural, les entreprises militaires fournissent environ 60 % des emplois (4).
La politique sociale du gouvernement consiste à aider les éléments "les plus nécessiteux et les moins protégés" de la société, mais également à geler les hausses de salaires pour éviter l'hyper-inflation.
Les retraites, les pensions et autres allocations, ainsi que le salaire minimum ont été augmentés à la veille de la réforme (mais ils restent en dessous du seuil de pauvreté et même de subsistance - avec un tiers du salaire minimum, on achète aujourd'hui un kilo de mauvaise viande) et indexés sur le coût de la vie. Les salaires des fonctionnaires ont également augmenté et ont été partiellement indexés, alors que les entreprises sont libres de fixer les salaires dans les limites de leurs budgets, qui seront vraisemblablement réduits par la loi du marché.
Les personnes licenciées reçoivent trois mois de salaire ; ensuite, leur revenu plonge en moins d'un an (5).
Pour le moment, la libéralisation des prix n'a pas eu les effets escomptés par le gouvernement. On prévoyait une hausse des prix de 250 % en janvier, or elle a été de 300 à 350 %, voire de 500 à 700 % selon certaines estimations. En février, les prix ont à nouveau augmenté de 10 à 12 % et ne semblent pas vouloir s'arrêter, avec une nouvelle série d'importantes hausses en perspective (6).
Au début de la réforme, le vice-Premier ministre Gaidar avait prévu qu'en trois ou quatre semaines, les rayons des magasins seraient remplis, or l'approvisionnement des consommateurs ne s'est que très légèrement amélioré pour l'instant. Plutôt que d'encourager la production, la libération des prix s'est accompagnée d'un déclin accéléré de celle-ci, qui, selon certaines estimations, aurait diminué de 17 % sur le territoire de l'ancienne URSS, ce qui risque de continuer (7). A la lumière de tout cela, il est impossible de prendre au sérieux les déclarations d'Eltsine, qui annonçait, en janvier, que
CHAOS Bords ORDRE cette période douloureuse durerait sept ou huit mois, et qu'après la situation s'améliorerait. Même ses propres ministres n'y croient pas (8).
Une partie de la chute de la production est due à la rupture des anciennes relations entre les entreprises, à la raréfaction des subventions et à la disparition des commandes militaires. Mais elle provient aussi, en partie, d'une tendance des producteurs en situation de monopole, qui dominent complètement l'économie, à augmenter les coûts : ils diminuent la production et font monter les prix — la presse est pleine d'exemples (9).
Le seul moyen envisagé par le gouvernement pour supprimer les monopoles est de réaliser une privatisation rapide. Or, la privatisation en soi est loin d'encourager le développement de la concurrence : il est notoire que les prix sont fixés par ceux qui contrôlent les monopoles (la mafia). Ainsi sur la trentaine de marchés privés de Moscou, les milliers de vendeurs de fleurs pratiquent tous les mêmes prix — ils ne les baissent pas, même si les fleurs invendues fanent, en expliquant : « Ils ne nous le permettraient pas » (10). En fait, la privatisation rendra encore plus difficile le démembrement des monopoles.
Société à deux vitesses
Mais la plus grande faiblesse de ce programme, déjà évidente après l'expérience de la Pologne et des autres victimes de la thérapie néo-libérale, est que le problème fondamental de la modernisation et de la restructuration de l'économie — le réduction des branches obsolètes au profit d'investissements dans des secteurs modernes qui ont besoin d'être développer, le remplacement des machines vieilles et usagées par des équipements modernes et des ordinateurs — ne pourra pas se résoudre par le libre jeu du marché. Celui-ci peut éliminer les entreprises les moins efficaces (dont celles qui, suivant d'autres critères de rationalité, indépendants du marché, ne devraient pas être supprimées), mais il ne peut pas automatiquement en créer d'autres, et permettre l'expansion de nouveaux secteurs. Il n'y a tout simplement pas la quantité de capital privé, intérieur ou étranger, nécessaire.
Le capital privé, même s'il était plus important, ne pourrait pas financer les immenses investissements en infrastructures et en formation requis pour que l'industrie russe soit au niveau du marché mondial, auquel son économie sera bientôt exposée. Cet investissement pourrait seulement venir de l'Etat, qui n'a aucune stratégie industrielle. D'ailleurs, sa politique fiscale stricte de restriction budgétaire,
3) "Yeltsin's Economic Reform", Radio Free Europe Research
Report, 21 janvier 1992.
4) Nezavissimaĩa Gazeta, 25 janvier 1992 ; Financial Times
(FT), 30 janvier et 4 février 1992 ; Trud, 18 février 1992.
5) "Yeltsin's Economic Reform", Radio Free Europe Research
Report, 21 janvier 1992 ; Le Monde, 5 février 1992 : FT, 30 décembre 1991.
6) DRCE, 6 février 1992 : Le Monde, 5 février 1992 : FT, 25 février 1992.
7) FT, 25 février 1992.
8) Le Monde, 21 janvier et 5 février 1992.
9) Trud, 6 février 1992 ; New York Times, 7 février 1992.
10) Nedelya n° 4, 1992.
d'impôts élevés et de réduction du crédit a diminué drastiquement l'investissement.
Il n'est pas sûr que le gouvernement russe maîtrise les outils de sa politique. En 1991, les revenus de l'Etat ont beaucoup diminué à cause d'une évasion fiscale colossale. Comment le gouvernement russe percevra-t-il les nouveaux impôts, alors qu'il n'a pas d'administration fiscale en état de marche ? Les gains en devises des entreprises mixtes trouvent facilement à se placer sur des comptes en banque à l'étranger. Pendant ce temps, les forces du séparatisme régional, qui ont conduit à l'explosion de l'Etat soviétique, n'ont pas l'air de décliner au sein même de la République de Russie (et
Le système bancaire est complètement chaotique. Le rouble reste non seulement la devise de la Russie, mais, pour l'instant encore, celle de toutes les anciennes républiques soviétiques. Or, il n'existe plus de banque centrale (Eltsine l'a détruite dans sa lutte pour retirer du pouvoir au centre), mais de nombreuses banques nationales ; il est peu probable qu'une politique bancaire coordonnée entre les différentes républiques apparaisse. Le contrôle de l'Etat sur la multitude de nouvelles banques commerciales, qui n'ont aucun critère réel pour faire des prêts et une fiabilité douteuse, est très fai-
Un gouvernement d'incapables
On doit s'interroger sur la capacité d'un gouvernement à réussir la transformation complexe d'un système économique, quand il est incapable de garantir l'arrivée de l'aide étrangère à destination — ce sont des responsables étrangers qui doivent s'en charger. Ou quand il n'est pas capable d'assurer l'approvisionnement régulier en pain (la principale source de calories pour la grande majorité de la population), et que les gens doivent faire la queue pendant deux heures pour s'en procurer — les queues pour le pain n'ont pas existé pendant des décennies. Cela ne vient pas d'une pénurie de farine ou de capacités limitées de fabrication, mais d'une mauvaise organisation. Selon un responsable de l'aide étrangère, le problème de l'approvisionnement en pain pourrait être résolu par l'emballage des miches dans des sacs en plastique. En fait, avec seulement 10 % de l'aide fournie, on pourrait organiser les choses afin que celle-ci ne soit plus nécessaire (12).
Mais le gouvernement est apparemment trop occupé par son expérience de marché libre pour se préoccuper de ce genre de
L'académicien Georgi Arbatov a révélé l'autre face de la réforme russe quand il a récemment déclaré, lors d'une réunion de parlementaires, que le gouvernement de Eltsine était « le plus désorganisé des six /gouvernements de l'URSS et de la Russie] que j'ai conseillés. Ses membres ne répondent pas aux lettres, ni aux coups de téléphone sur les lignes spéciales ; ils ne respectent pas leurs engagements ; il est impossible de savoir qui est l'auteur de l'initiative d' Eltsine sur le désarmement, et où et quand la réforme de Gaidar a été discutée. (...) [A côté de cela], dans les nouvelles structures du pouvoir, la corruption est pratiquement légalisée et n'a pas de limites » (13).
Alors que, officiellement, la privatisation vient juste de débuter, de grandes quantités de propriétés immobilières et d'autres biens de l'Etat ont déjà été récupérées par des fonctionnaires des administrations "démocratiques" de l'Etat (14). Les libéraux eux-mêmes ont dû admettre que la corruption au niveau du gouvernement était sans précédent — ce qui n'est pas rien quand on se souvient des gangsters de l'ère Brej-
Une grave division dans Russie démocratique, le plus important des mouvements libéraux, s'est produite en janvier 1992, en partie à propos de la pratique courante de cumul de fonctions publiques et d'activités commerciales privées, et du flagrant conflit d'intérêts en matière de corruption que cela crée. Au sein du Conseil des représentants de ce mouvement, le débat sur un projet de résolution intitulé "A propos de mesures urgentes contre la corruption dans l'appareil d'Etat" a été extrêmement violent et acide. Mais la majorité, soutenant le lobby Moscou-Popov, a voté pour le retrait d'une phrase de la résolution qui déclarait inadmissibles les pratiques des fonctionnaires gouvernementaux engagés dans des activités
CEI -Manifestation à Moscou contre la hausse des prix (DR). commerciales, sur le dos des contribuables. Gavril Popov, maire de Moscou et proche de Eltsine, a lui-même déclaré qu'il n'avait aucunement l'intention d'abandonner ses
Ken Livingstone, ancien président du défunt Conseil du grand Londres, a récemment fait remarquer, lors d'une visite à Moscou, que si Popov était le maire d'une ville britannique, il aurait depuis longtemps été placé sous les verrous et que cette déclaration aurait servi à montrer sa culpabili-
Tel est l'autre côté de la réforme de marché. Il serait naïf de penser qu'Eltsine et ses conseillers économiques manquent d'informations détaillées sur les résultats actuels de la thérapie de choc polonaise, ou sur l'état réel de l'économie en Grande-Bretagne, au Chili ou ailleurs. Mais, ce qui peut apparaître à la majorité des citoyens de ces pays comme un échec est vécu comme un succès par la minorité qui lutte pour maintenir, acquérir ou consolider son pouvoir et ses privilèges. Or, dans ce domaine, les expériences néo-libérales ont connu des succès considérables (bien que leur durée soit douteuse), ce qui relève bien plus de facteurs
L'objectif affiché de la réforme de marché — une économie florissante et une prospérité généralisée — représente, au mieux, un but secondaire et, plus immédiatement, une couverture démagogique pour son but
11) Nezavissimaïa Gazeta, 13 février 1992 ; FT, 30 décembre
13) Nezavissimaia Gazeta, 11 février 1992.
14) Voir Inprecor n° 344 du 17 janvier 1992.
15) Komsomolskaïa Pravda, 26 décembre 1991 : Nezavissimala Gazeta, 21 janvier 1992.
16) Nezavissimaïa Gazeta, 21 janvier 1992.
- CEI
Malgré un certain capital de confiance, qui s'épuise rapidement, le régime Eltsine n'a pas été mandaté pour la réforme qu'il mène (durant sa campagne électorale, Eltsine avait promis que personne n'endurerait de sacrifices). La réforme n'a jamais fait l'objet de débats ouverts et démocratiques, et ne découle certainement pas d'une décision démocratique. D'ailleurs, la plupart de ces mesures sont introduites par des décrets présidentiels « pour gagner du temps et éviter des débats parlementaires » (17).
L'érosion de la confiance
De nombreux sondages (dont le parti pris libéral est notoire) montrent que la majorité de la population, dont la conscience est encore très loin du fétichisme du marché, désapprouve la réforme — la proportion de ceux qui s'y opposent augmentera certainement en même temps que les difficultés. Ainsi, 45 % des Russes interrogés, fin janvier 1992, croyaient que seul le contrôle de l'Etat sur les prix et la distribution des biens et des ressources pourrait sauver l'économie, alors que 36 % continuaient à faire confiance à la libre entreprise, et que 20 % n'était pas sûrs de sa viabilité ; 43 % des Moscovites disaient ne pas croire que le gouvernement russe réussirait à sortir la république de la crise, contre 31 % qui lui faisaient confiance - Moscou, où vivent de nombreux intellectuels, est plus libérale que la province (18).
On entend de plus en plus souvent, et sans surprise, des présages de régime autoritaire, voire des appels, thème de prédilection des commentateurs et idéologues libéraux, qui maudissent les politiciens préoccupés de popularité. Un régime autoritaire existe déjà en ce qui concerne toutes les décisions pratiques, du moins en ce qui concerne la promulgation de la réforme ; cependant, les libertés individuelles restent plus ou moins en l'état.
Mais il y a déjà des signes de mauvais augure. La violence sans précédent utilisée par les forces de répression du gouvernement de Moscou contre les manifestants conservateurs, le 23 février 1992 — plusieurs personnes ont été frappées, et un lieutenant-général à la retraite est mort d'une attaque cardiaque lors d'un accrochage verbal avec la police —, a été analysée par les cercles de gauche et les libéraux comme faisant partie d'un plan éventuellement destiné à dissoudre les soviets et à renforcer les pouvoirs de l'exécutif (19) (voir encadré en p. 6). Le 12 février 1992, la Nezavissimaïa Gazeta, généralement bien informée, a révé-
17) "Yeltsin's Economic Reform", Radio Free Europe Research Report, 21 janvier 1992.
18) DRCE, 29 janvier 1992 ; Rossiskaïa Gazeta, 31 janvier 1992.
application : « Il est tout à fait possible que les autorités aient utilisé la violence à dessein afin de convaincre la population de l'existence d'une menace "rouge et brune". Depuis l'effondrement du Parti communiste, la place de l"ennemi intérieur"
premier : la réalisation d'une révolution par en haut, afin de consolider la situation économique et politique d'une nouvelle classe possédante issue de la "vieille" bureaucratie communiste, des hommes d'affaires de l'ombre et de la mafia, et des intellectuels et des jeunes entreprenants qui ont de forts liens avec l'Etat. En ce sens, il s'agit d'une transformation similaire aux autres "révolutions par en en haut" de l'histoire russe —
Staline en 1929, et Alexandre Il en 1861
(l'émancipation des serfs) — où les objectifs politiques des élites dirigeantes prédominaient sur — et, dans une large mesure, étaient en conflit avec — les considérations sur le développement économique et le bien- être de la population.
Eltsine et ses collègues évoquent souvent l'urgente nécessité de rendre la réforme irréversible. Cette préoccupation devrait éclairer les observateurs : elle est étrange venant de démocrates auto-proclamés, puisque que la réforme doit encore faire ses preuves. Normalement, ils devraient laisser ouverte la possibilité d'essayer une stratégie différente si celle-ci ne produit pas les résul-
Un article de la Nezavissimaïa Gazeta, du 25 février, reprend cette
Renfrey Clarke tats escomptés. Mais cette obsession devient plus claire quand on comprend que le but premier de la réforme est de permettre une "accumulation primitive" rapide, c'est-à-dire l'appropriation privée de la propriété de la nation par les nouvelles et les vieilles élites, et encore plus important, leur légitimation par le marché. Le rôle clé du marché n'est pas tant d'encourager l'efficacité économique que de cacher la véritable nature des rapports sociaux derrière le fonctionnement apparemment objectif et neutre d'un mécanisme économique "naturel". Si cette opération réussit, l'économie échappera effectivement à la sphère du contrôle démocratique.
Voici, donc, le pari des réformateurs russes. Leur succès ou leur échec dépendront des réactions de la population à la réforme, sujet d'un prochain article. Mais un certain nombre d'indicateurs sont déjà clairs. Cette réforme n'a aucune chance de produire ne serait-ce qu'une faible amélioration pour la majorité de la population dans un délai politiquement acceptable. Si la réforme continue, il faudra des années pour atteindre les niveaux de production antérieurs.
lé qu'un décret sur l'instauration de la loi martiale pendant huit mois avait déjà été rédigé.
Selon le ministre russe de la Sécurité, Viktor Barannikov : « Les seuls qui peuvent réellement défendre la réforme en Russie sont les forces armées et nos appareils. (...) La population en a assez de la perestroïka. Il n'y a que des détachements armés qui pourront garantir le succès de la réforme. » Et voilà son opinion sur le Parlement russe : « Ce sont des bons à rien. [Le Parlement] devrait être dissout » (20). Barannikov a certainement compris la logique de la situation. Mais il est loin d'être assuré d'arriver bientôt à ses fins. Non pas à cause d'un quelconque attachement des réformateurs libéraux aux valeurs démocratiques ou d'une préoccupation pour leur image internationale — la seule opinion qui compte est celle du grand capital mondial, or le FMI n'a jamais été réputé pour son attachement à la démocratie et aux droits de l'homme. Mais, quoi que puisse proclamer Barannikov, les cercles dirigeants ne font pas confiance aux forces de répression dont dispose aujourd'hui le gouvernement russe pour maintenir l'ordre face à une opposition populaire active à la réforme. Cela augure mal pour la "révolution d'en haut". *
4 mars 1992
19) Nezavissimaia Gazeta, 27 février 1992.
20) Sovietskaia Rossia, 22 janvier 1992 ; Nezavisimaia Gazeta, 10 janvier 1992.
Inprecor russe n° 2 ! Le numéro deux de l'édition russe d'Inprecor est paru à Moscou, à la mi-février 1992
Il contient, entre autres, des articles sur la Pologne, sur la politique d'immigration de la Communauté économique européenne (CEE), sur la crise des partis communistes, et une analyse sur l'avenir du communisme de M. Lowy.
Inprecor russe traite aussi de la dette du tiers monde, du traité de libre commerce de l'Amérique du Nord, de la socialdémocratie européenne en Europe de l'Ouest, ainsi que de l'ancienne Union soviétique et notamment des réformes entreprises par Eltsine.
Cette revue est largement distribuée parmi les groupes russes de gauche et auprès d'individus - des ventes de rue ont été organisées lors des différentes manifestations moscovites contre les réformes de Eltsine.
Le numéro trois d'Inprecor russe devrait paraître à la fin du printemps
1992, à l'occasion d'une tournée de réunions organisée par la revue. *