La visite du président des Etats-Unis au Japon, en janvier 1992, a illustré une fois de plus l'inquiétude croissante des Nord-Américains vis-à-vis du développement de la puissance économique japonaise. Mais, derrière les batailles commerciales, des intérêts stratégiques communs unissent ces deux
"super grands", qui visent à contrôler l'Asie.
Junichi HIRAI *
LES RENCONTRES entre George Bush et le
Premier ministre japonais,
Kiichi Miyazawa, du 8 au
10 janvier 1992, ont surtout porté sur les questions économiques et sur la bataille commerciale que se livrent les Etats-Unis et le Japon. L'administration Bush a fait fortement pression sur le gouvernement du Parti libéral démocratique (PLD) japonais pour qu'il annule le déficit commercial nord-américain dans les relations bilatérales entre les deux pays. Le gouvernement japonais a finalement accepté de soutenir l'économie en crise des Etats-
Unis : il a promis à Bush d'importer 20 000 voitures nord-américaines supplémentaires par an, et les capitalistes japonais se sont engagés à acheter des pièces détachées automobiles pour une valeur de 19 milliards de dollars en 1994.
Le second point de l'ordre du jour de ces rencontres portait sur la mise en place d'un partenariat global entre les impérialismes japonais et nord-américain. En tant que grande puissance économique, le Japon s'engage de plus en plus dans la politique globale des Etats-Unis, principalement en
Asie — mais il participera aussi à l'aide à la
Communauté d'Etats indépendants (CEI), par exemple.
Deux questions préoccupent actuellement la bourgeoisie japonaise et le gouvernement nord-américain en Asie : le processus dit de "normalisation" en Chine, et les tensions dans la péninsule coréenne. La déclaration conjointe du président des Etats-
Unis et du Premier ministre japonais décrit l'Asie comme une région instable, susceptible de connaître des conflits, et affirme la nécessité d'une stratégie importante de
JAPON déploiement des Etats-Unis soutenue par le Japon — ce dernier pays est prêt à franchir le pas de la contribution politique, voire semi-militaire.
Effort militaire
Auparavant, l'alliance militaire était principalement dirigée contre l'ancienne Union soviétique, mais après la désintégration de celle-ci, la tension est retombée Contrairement aux diverses discussions sur le désarmement en Europe, celui-ci n'est pas à l'ordre du jour au Japon ; les capacités militaires doivent se tourner vers l'Asie.
Malgré le conflit économique, la bourgeoisie japonaise soutient la politique des Etats-Unis ; elle est donc obligée d'accepter diverses exigences. Elle pense que, pour maintenir sa position sur le marché mondial, son pays doit soutenir l'hégémonie politique et militaire des Etats-Unis.
Quand le conflit du Golfe a éclaté, plusieurs voix s'étaient élevées au sein du PLD, au pouvoir, pour demander que le Japon prenne part à la croisade contre l'Irak derrière les Etats-Unis. Le Japon a octroyé un important soutien financier à la guerre (13 milliards de dollars), bien qu'il n'ait pas envoyé de troupes. Après la guerre, le Japon a envoyé un escadron de démineurs dans le Golfe ; c'était la première fois, depuis la Seconde Guerre mondiale, que ce pays envoyait des forces militaires à l'extérieur.
La Constitution japonaise, rédigée après 1945, interdit la formation d'une armée japonaise et tout engagement dans une opération militaire à l'étranger (1). Mais, aujourd'hui, des secteurs influents du PLD prétendent que, dans la mesure où les Nations-Unies sont une institution internationale qui vise au maintien de la paix, il n'y a pas de contradiction entre la Constitution japonaise et l'enrôlement de forces armées sous la bannière de l'ONU. Cet argument sert à justifier l'envoi de troupes japonaises à l'étranger.
En 1991, le PLD et certains éléments du Parti bouddhiste Komeito ont présenté au Parlement un projet de loi pour légaliser la participation des forces militaires japonaises au sein des forces de paix de l'ONU, qui, finalement, n'a pas été voté. Mais, aujourd'hui, ils tentent à nouveau de faire adopter une loi sur la question. Le but immédiat de cette nouvelle législation est de permettre l'envoi de forces japonaises au Cambodge
En outre, on assiste à un changement dans l'opinion populaire : de plus en plus de gens pensent que, pour maintenir la paix au Japon, ce pays devrait prendre part aux efforts de paix de l'ONU — c'est, par exemple, la position de la direction de la plus importante confédération syndicale, Rengo.
Or, cette évolution du Japon est perçue comme une menace par d'autres pays asiatiques, qui ont peur d'un renforcement de l'impérialisme japonais. Les gouvernements de Corée du Sud et de Chine ont dénoncé le projet de loi. Plusieurs raisons expliquent leur réaction, dont le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Japonais ont causé des millions de morts dans les pays occupés d'Asie de l'Est.
La menace du "soleil levant"
Dans son ensemble, la population de l'Asie de l'Est vit aussi très mal le néocolonialisme et la domination économique japonais. La plupart des pays de cette région appartiennent à la zone d'influence du Japon impérialiste. Ainsi, le processus d'industrialisation de l'Asie du Sud-Est fait partie de la stratégie globale du capitalisme japonais, et entraîne une augmentation des investissements japonais. La prétendue aide économique japonaise va, en fait, aux couches dirigeantes de ces pays, et les populations n'en tirent pas forcément bénéfice. Dans cette situation, une nouvelle prise de conscience critique se développe face à la domination économique japonaise.
Pour le Japon, la Seconde Guerre mondiale a été une guerre coloniale, mais, même aujourd'hui, le gouvernement japonais n'a officiellement jamais fait amende honorable et aucune compensation significative n'a été versée. Dans les cercles dirigeants, beaucoup de gens sont formellement opposés à toute forme d'autocritique sur cette époque — ils pensent que la guerre était légitime.
Dans ce contexte, un investissement
* Dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire japonaise (LCRJ, trotskyste).
1) Voir Inprecor n° 306 et 309 des 6 mars et 23 novembre 1991.
politique et militaire japonais accru dans cette zone heurtera directement le sentiment populaire.
Virage à droite du Parti socialiste
Pendant les quarante dernières années, un seul et unique parti a été au gouvernement au Japon, le PLD. En 1989, pour la première fois, lors de l'élection du Sénat (dont la moitié des membres sont élus tous les six ans), le plus grand parti d'opposition, le Parti socialiste (PS) a obtenu plus de sièges que le PLD. Cette victoire s'explique par deux raisons. D'une part, la dirigeante du PS, Mme Doi, bénéficiait d'un important soutien populaire, dont celui de certains groupes indépendants. D'autre part, le PLD était très affaibli par des scandales à répétition et très contesté parmi la paysannerie, à cause de la pression des Etats-Unis pour la libéra- R310 lisation du commerce agricole.
Lors de la crise du Golfe, la vaste offensive de la bourgeoisie japonaise, qui prétendait que le Japon devait soutenir l'effort de guerre, s'est aussi traduite par une offensive idéologique importante contre le PS.Celui-ci a finalement capitulé, entamant un virage à droite. Mme Doi a été écartée de la présidence du parti et remplacée par M. Tanabe, membre d'un courant plus droitier, dont l'objectif est de trouver un appui pour le PS dans la confédération syndicale Rengo. Le Parti socialiste a aussi été rebaptisé Parti socialdémocrate.
Tanabe veut avant tout œuvrer à créer un cadre consensuel sur la politique intérieure et internationale japonaise. Sur cette base, il essaye de rassembler toutes les forces social-démocrates dans une seule formation parlementaire. Il prétend que le PS doit être "responsable", , s'il veut représenter une alternative de gouvernement.
Le Parti communiste japonais (PCJ), lui, reste assez important, en comparaison avec ses homologues des autres grands pays impérialistes. La chute du Mur de Berlin et les récents événements d'Union soviétique l'ont ébranlé ; il y a répondu de façon conservatrice. Le PCJ dit maintenant qu'il est un parti indépendant, qui dispose d'une base nationale depuis les années 60 et qu'il dénonce depuis longtemps l'hégémonie soviétique.
Dans le même temps, le PCJ est très critique face aux développements de la restauration capitaliste en Europe de l'Est et en Union soviétique ; il a aussi dénoncé les partis communistes européens, coupables, selon lui, d'avoir abandonné les idées socialistes. Le PC resserre actuellement sa structure bureaucratique, supprimant toute possibilité de dissidence interne. Son l'électorat tend clairement à diminuer, même s'il ne connaît pas une chute dramatique.
Divers courants de la société japonaise rejettent le virage à droite actuel du PS, mais cela ne se traduit pas automatiquement par un soutien au PC — ils restent plutôt dans la frange du PS.
La réponse populaire face aux tentatives du gouvernement de s'investir dans la guerre du Golfe a été faible, par rapport au mouvement anti-guerre des Etats-Unis, par exemple. Le PC a organisé plusieurs rassemblements avec environ 10 000 personnes. Le PS et le syndicat Rengo n'ont, eux, jamais
JAPON Accord de commerce. appelé à des protestations contre la guerre. Les groupes de gauche indépendants et les syndicats ont organisé plusieurs actions en commun, mais les mobilisations sont restées très limitées — quelques milliers de per-
Quand le projet de loi sur la participation aux forces de paix de l'ONU a été présenté au Parlement, la gauche indépendante et des secteurs de gauche du PS ont lancé une campagne unitaire. La plus grande manifestation a réuni environ 12 000 personnes à Tokyo, soit un peu plus que pendant la guerre du Golfe. Cette campagne a eu un certain impact sur le PS, le conduisant à prendre clairement position contre ce projet de loi — l'opposition du PS est l'une des raisons qui expliquent pourquoi la loi n'a
En général, la situation du mouvement de masse indépendant du PS et du PC est assez difficile. Il est éclaté régionalement, dispersé, et n'a pas d'expression à l'échelle nationale. Le PS parvient ainsi à maintenir
JAPON une certaine mainmise sur le mouvement populaire indépendant. Il n'existe pas de courant autonome dans le mouvement syndical.
Cependant, différents mouvements populaires spontanés sont apparus, de plus en plus locaux, autour de questions précises, telles l'environnement ou les centrales nucléaires.
Le boom de l'immigration
Depuis la moitié des années 80, beaucoup de travailleurs immigrés asiatiques ont commencé à venir travailler au Japon ; ils viennent non seulement de pays asiatiques comme le Pakistan, l'Iran, le Bangladesh ou les Philippines, mais aussi d'Amérique latine. Il n'existe pas de statistiques officielles sur le nombre de ces travailleurs, mais il s'agit des centaines de milliers de personnes ; ils représentent aujourd'hui une compoSi tu frottes sante essentielle de la mon dos, force de travail japonaije te frotterai se, surtout dans la consle tien. truction et dans la sous- traitance industrielle, qui, sans eux, ne fonctionneraient pas. La loi en vigueur au Japon interdit à tout travailleur non-qualifié d'entrer dans le pays et d'y exercer un emploi. Ainsi, ces centaines de milliers d'immigrés travaillent illégalement -leurs conditions de travail sont très difficiles et leurs salaires très bas. En cas d'accident ou de maladie, ils n'ont droit à aucune couverture sociale. Leur nombre ne cesse pourtant d'augmenter.
Pour l'instant, au Japon, l'on n'a pas encore assisté à des campagnes de type fasciste contre les immigrés comme en Europe. Le pays manque de main-d'œuvre, mais en cas de récession économique sérieuse, on pourrait assister à une explosion de xénophobie. Diverses initiatives locales ont commencé à apparaître pour aider et défendre les travailleurs immigrés.
Tokyo, février 1992 Rectificatif
Dans le numéro 347 du 28 février 1992, un malencontreux oubli s'est glissé dans l'appel à la solidarité avec les prisonniers politiques syriens, en p. 28. A propos des télégrammes de protestation, il fallait lire : « C'est plus efficace [de les envoyer à l'ambassade ou au consulat de Syrie de votre pays] que de les envoyer en Syrie. » *