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DEBATS

L'histoire reprendra son cours

· Inprecor n° 349, 27 mars 1992 · p. 19-20 · 2 133 mots

France

reprendra son cours caractérisait la défaite du stalinisme comme la victoire finale de la démocratie

L'histoire

Quand Francis Fukuyama, ancien conseiller en politique étrangère du

Département d'Etat des Etats-Unis, a publié son article "La fin de l'histoire"

en 1989, il a bénéficié de la célébrité accordée à quelques rares intellectuels dans le monde anglo-saxon. Bien qu'il ait été publié dans un obscur magazine de droite, The National Interest, cet article a séduit les foules parce qu'il libérale et de l'économie de marché libre.

Phil HEARSE

SON NOUVEAU livre,

La fin de l'histoire et le dernier homme (1), qui approfondit et modifie son analyse, est devenu à son tour l'objet d'une intense controverse.

La thèse de Fukuyama peut être brièvement résumée comme suit.

D'abord, contrairement à ce qui est largement répandu, l'histoire serait compréhensible et possèderait, selon lui, une direction et une logique ; là-dessus, Marx, et surtout

Hegel, avaient raison. L'histoire avancerait vers l'établissement de l'Etat démocratique libéral et de l'économie de marché libre, en tant que formes parfaites de la société humaine.

Selon Fukuyama : « Au fur et à mesure que l'humanité approche de la fin du millénaire, les crises jumelles de l'autoritarisme et du socialisme n'ont laissé en lice qu'un seul combattant comme idéologie potentiellement universelle : la démocratie libérale, doctrine de la liberté individuelle et de la souveraineté populaire. (...) Pourtant, le fait qu'il y aura des retours en arrière et des déceptions dans le processus de démocratisation, ou que toute économie de marché ne sera pas forcément prospère, ne doit pas nous écarter du modèle général qui paraît émerger dans l'histoire du monde. Le nombre apparent de choix que les pays affrontent en déterminant comment ils vont s'organiser politiquement et économiquement est allé en diminuant [souligné par l'auteur, ndlr] avec le temps. Parmi les divers types de régime qui sont apparus au cours de l'histoire des hommes, depuis les monarchies et les aristocraties jusqu'aux

DEBATS théocraties et aux dictatures fascistes et communistes de notre siècle, la seule forme de gouvernement qui ait survécu intacte jusqu'à la fin du XXe siècle a été la démocratie libérale » (2).

Pour Fukuyama, la croissance économique dépend de l'existence d'un marché libre capitaliste. Tout pays du tiers monde pourrait acquérir le statut de pays développé s'il abandonnait les expériences de la planification d'Etat et du "mercantilisme". Ainsi, le caractère dépendant des économies latino-américaines proviendrait de l'intervention de l'Etat dans l'économie, d'expériences comme le péronisme et le régime des généraux péruviens, et de l'échec à établir efficacement le marché libre. Au contraire, le succès des nouveaux pays industrialisés asiatiques tels Taïwan, Singapour, la Corée et Hong Kong serait à portée de la main de tous ceux qui libéreraient leurs économies des chaînes de l'intervention étatique.

Rien de nouveau sous le soleil

Fukuyama avance un argument complexe pour expliquer pourquoi les économies de marché libre tendent naturellement vers la démocratie libérale. L'efficacité économique et l'innovation se développeraient grâce aux libertés démocratiques. Les économies les plus avancées, avec un niveau élevé d'éducation, tendraient à créer des sociétés civiles développées, et donc un potentiel plus grand pour l'organisation de groupes de pression d'opposition. Mais, plus important, les économies capitalistes de marché libre seraient le terrain de prédilection de l'expression d'un mécanisme fondamental de l'histoire humaine : la lutte individuelle pour la "reconnaissance" et le statut - les sociétés totalitaires écrasant naturellement les luttes individuelles de ce type.

Finalement, il n'y a rien de très nouveau chez Fukuyama. Seymour Martin Lipset avait popularisé la thèse du "capitalisme et de la démocratie" dans les années 50 — pendant la "guerre froide" — établissant un mécanisme permanent dans la pensée sociologique, qui fait de la démocratie un produit semi-automatique du capitalisme avancé (3). La philosophie de l'histoire de Fukuyama, qu'il baptise « Histoire universelle de l'humanité », est entièrement reprise de Hegel. La fin de l'histoire est représentée par l'effondrement du Mur de Berlin, mais ce processus aurait commencé avec la Révolution française, culminant à la bataille d'lena en 1806, quand l'armée républicaine de Napoléon a écrasé les junkers prussiens.

Il est évident que la célébrité de Fukuyama se base plus sur le caractère apparemment plausible de ses idées, que sur l'originalité de ses points de vue.

Malgré un accueil enthousiaste aux Etats-Unis, Fukuyama a eu une mauvaise presse unanime en Grande-Bretagne, en partie à cause de la tendance empiriste de l'establishment intellectuel, qui rejette la théorie de la globalité historique ; mais aussi à cause de l'importance de la gauche et de l'intelligentsia influencée par le marxisme.

Un défi au marxisme

Mais il faut reconnaître que les idées de Fukuyama représentent un défi sérieux pour le marxisme, qu'il faut relever. Contrairement aux post-modernistes faibles d'esprit qui pensent que l'histoire est inintelligible, Fukuyama a le mérite de proposer une explication alternative cohérente globale de l'histoire humaine qui, potentiellement au moins, semble pouvoir expliquer les développements contemporains de la politique mondiale et les replacer dans un contexte historique.

Fukuyama a raison quand il déclare que l'histoire est cumulative et a une direction. Pour avoir eu l'audace de soutenir cela, il a été dénoncé par le "nouveau philosophe" français Bernard-Henri Levy comme « le dernier marxiste ». Rejetant les théories cycliques ou accidentelles de l'histoire, Fukuyama pense que le développement de la science est essentiel pour l'augmentation de la richesse humaine. Du point de vue marxiste, il lui manque évidemment une prise en compte des rapports entre la science et la production, entre l'augmentation des connaissances humaines et le développement des forces productives.

Mais, au cœur de sa théorie, on trouve

1) La fin de l'histoire et le dernier homme, Francis Fukuyama, Editions Flammarion. Paris, 1992.

2) Op. cité, p. 67-70.

3) Seymour Martin Lipset, Political Man, Garden City, Anchor Books, 1960.

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DEBATS une proposition solide qui, si elle était vraie, rendrait le marxisme superflu : le capitalisme contemporain est capable d'accomplir les mots d'ordre de la révolution française : liberté, égalité (relative), et fraternité (parfois). Contrairement à ce qu'avance le philosophe post-moderniste Jean-François Lyotard, nous ne sommes pas dans une période de « fin des grands récits ». Selon Fukuyama, au contraire, alors que le détour historique par le totalitarisme (fascisme et révolution d'Octobre) s'est achevé, le grand récit de la Révolution française peut aller jusqu'à son terme. Il en résultera une société où l'histoire, en tant que succession d'événements, ne s'achèvera pas, mais où l'affrontement titanique entre les classes et les systèmes sociaux sera, lui, dépassé.

La thèse de la "fin de l'histoire" se base sur plusieurs suppositions cruciales. D'abord, selon Fukuyama, la démocratie, même si elle ne découle pas automatiquement du capitalisme, est, en tout cas, le produit habituel des sociétés capitalistes avancées. Ensuite, le capitalisme international est relativement stabilisé et peut potentiellement connaître une croissance économique infinie. Enfin, comme nous l'avons vu plus haut, chaque pays peut, en temps voulu, devenir un pays capitaliste avancé, et, par conséquent, démocratique.

L'idée selon laquelle chaque pays du tiers monde peut connaître un développement économique, s'il réussit à faire fonctionner le marché libre, est, en fait, l'une des thèses les plus absurdes de Fukuyama. II s'attaque de manière extravagante aux théories de l'impérialisme et de la dépendance, surtout celles qui devinrent populaires en Amérique latine après la révolution cubaine (Cuba est décrite comme une « vilaine petite dictature »).

Il est peut-être possible de discuter avec quelqu'un qui croit sincèrement qu'une économie de marché libre aiderait au développement en Argentine et au Brésil ; mais avancer des idées similaires pour le Bangladesh ou le Soudan est sûrement de la folie. L'un des traits les moins probants du livre de Fukuyama est qu'il accuse systématiquement les victimes du sous-développement capitaliste d'être les artisans de leur propre malheur.

La démocratie au compte-gouttes

Il n'est nulle part admis dans ce livre que le fossé entre les pays riches et les pays pauvres s'aggrandit, ni même que le développement des pays avancés a peut-être un rapport avec l'histoire de l'impérialisme. Un autre aspect peu concluant des conseils de Fukuyama pour le tiers monde est sa crainte des tentatives "prématurées" d'instauration de la démocratie. D'après lui, dans un pays comme les Philippines, la démocratie ne sert qu'à laisser le champ libre à une bataille entre les classes réactionnaires pré-capitalistes, les grands propriétaires terriens, et la gauche léniniste qui s'est développée pour les renverser ; pour Fukuyama, il vaudrait bien mieux se diriger vers une modernisation autoritaire capable d'écraser la droite et la gauche, et préparer ainsi la voie au marché libre.

L'équation entre capitalisme avancé et démocratie est une idée plus sérieuse, qui est très présente dans les consciences populaires occidentales. Les critiques peuvent souligner le fait qu'il n'existe, au grand maximum, que 25 démocraties constitutionnelles dans le monde. Mais l'argument choc de Fukuyama est que tous les pays capitalistes avancés sont des démocraties parlementaires. Les marxistes doivent répondre sérieusement à cette idée. Ainsi, l'existence à long terme de la démocratie parlementaire depuis la Seconde Guerre mondiale contraste assez fortement avec l'affirmation d'Engels selon laquelle le bonapartisme est « la religion de la bourgeoisie ».

La relative stabilité de la démocratie libérale est sûrement liée à la période de stabilité économique prolongée du long boom de l'après-guerre, et par là même à l'habileté de la bourgeoisie à octroyer de très importantes concessions à la classe ouvrière ; mais aussi à l'expérience catastrophique de la bourgeoisie impérialiste avec le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale.

L'absence de formes autoritaires de gouvernement est profondément liée au fait qu'il n'existe pas une urgence économique ou sociale du point de vue de la classe dominante. Le principe de l'impossibilité du retour d'un pouvoir autoritaire se base largement sur le pari d'une croissance économique continue et stable — il est difficile d'imaginer comment Fukuyama explique l'ascension du Front national en France et d'autres mouvements fascistes européens, qui plongent précisément leurs racines dans la crise économique.

Un optimisme aveugle transparaît aussi dans son approche de régions comme l'ancienne Union soviétique et le Moyen-Orient. Selon lui, elles se développeront économiquement, et cela conduira à une démocratie libérale parce que la théorie le veut. La perspective d'une longue période de gestion autoritaire n'est tout simplement pas prise en compte.

La parution du livre de Fukuyama coïncide avec la publication d'une étude historique détaillée et comparative de plusieurs des thèmes qu'il évoque — Capitalism Development and Democracy — écrite par trois sociaux-démocrates canadiens (4). Ceux-ci arrivent à la conclusion que, partout, les classes qui détiennent la terre sont les couches sociales les plus réactionnaires et les plus hostiles à la démocratie. Mais, il n'y a cependant pas de prédilection de la bourgeoisie pour la démocratie ; à chaque fois, la démocratie est le produit de la force et de l'importance du degré d'organisation de la classe ouvrière, et de l'histoire de la lutte pour les droits démocratiques. La démocratie constitutionnelle est donc le produit d'un compromis entre les classes. Cette approche est, bien sûr, totalement étrangère à Fukuyama.

La rébellion du

"dernier homme"

Le nouveau livre de Fukuyama introduit un nouvel élément sur la prétendue victoire imminente de la démocratie libérale capitaliste à l'échelle mondiale. La victoire capitaliste donne naissance à un "dernier homme" qui vit dans une société où toutes les questions fondamentales ont été résolues. Il n'existe plus aucune possibilité de lutter pour des buts plus élevés, mais le danger serait de produire une société de consommateurs qui s'ennuient. Fukuyama espère qu'ils ne se révolteront pas contre cette sublime existence de zombies pour renouer avec le cours de l'histoire.

Ici, Fukuyama se fait prendre à son propre piège, en adoptant une série d'éléments qui sapent l'ensemble de la théorie. Ainsi la vie potentiellement morose du "dernier homme" résulterait du "déclin de la communauté" et du développement de l'existence isolée du consommateur.

Fukuyama aurait dû lire un peu plus Marx. Même si l'ensemble de sa théorie était justifié, pourquoi faut-il que le résultat final soit une société aussi apathique, ennuyeuse et aliénée ? Le fait qu'il existe un danger de possible rébellion du "dernier homme" n'aurait-il pas un rapport avec la nature intrinsèque du capitalisme ? Avec la logique d'une société vouée à la production de plus en plus de choses inutiles, pour des gains de plus en plus destructeurs ? L'humanité n'est-elle pas capable de quelque chose d'un peu plus profond que l'engouement pour tel ou tel moteur de voiture, ou que la campagne publicitaire vulgaire et consternante qu'on nous présente comme une élection présidentielle aux Etats-Unis ?

Fukuyama a raison. Même si la victoire du marché libre et de la démocratie constitutionnelle est à portée de la main, les situations catastrophiques et indignes, contre lesquelles nous devons nous rebeller, ne manquent pas. L'histoire reprendra son cours. *

18 mars 1992

4) Capitalist Development and Democracy, par Dietrich Rueschemeyer, Evelyne Huber Stevens et John D. Stevens, Polity Press

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