Ziyang, ancien secrétaire du Parti, limogé après la crise de mai-juin 1989, et a
Les "déviations"
de marché
Au cours des derniers mois, la presse internationale a mis en avant les réussites économiques chinoises et la relance des orientations esquissées à partir de la fin des années 70, partiellement rectifiées à l'automne 1988 et après le massacre de la place Tiananmen (voir Inprecor n° 290 du 12 juin
1989). Selon certains journaux, le groupe dirigeant chinois favoriserait un développement du capitalisme à grande échelle en élargissant les secteurs privés, nationaux et étrangers. Paradoxalement, les investisseurs étrangers semblent plus disposés à s'engager en Chine que dans certains pays d'Europe de l'Est et dans l'ancienne Union soviétique (voir Inprecor n° 333 et 340 des
21 juin et 8 novembre 1991).
En novembre 1991, le comité central du Parti communiste chinois (PCC) a pris des décisions importantes, dont la "réhabilitation" partielle de Zhao annoncé la convocation du XIVe Congrès du PCC pour la fin 1992.
Livio MAITAN
CE COMITE central de novembre 1991 a non seulement confirmé, mais y compris relancé l'orientation économique réformiste en cours. Pour reprendre les termes utilisés dans une publication officieuse : « Des décisions importantes ont été prises pour poursuivre la réforme des entreprises d'Etat et accélérer la croissance de l'agriculture » (1).
Plus précisément, dans le cadre d'une organisation de l'agriculture qui restera basée sur les noyaux familiaux, les investissements pour la modernisation augmenteront. En même temps, le comité central a prôné « une socialisation du système des services et un renforcement graduel du secteur collectif de l'économie rurale » (2), ainsi qu'« un renforcement de la direction du Parti sur le travail rural » (3). Par ailleurs, 52 % des prix des produits agricoles seraient désormais réglés par le marché (4).
En ce qui concerne la réhabilitation partielle de Zhao Ziyang, on ne connaît, pour l'instant, que des versions non officielles, jugées assez crédibles par la presse internationale. Les accusations les plus graves à l'égard de Zhao — « avoir divisé le Parti » et « appuyé les désordres » — n'ont pas été retenues et l'ancien secrétaire ne serait responsable que de « manque de vigilance face à l'idéologie bourgeoise ». Au-delà des
CHINE textes, la décision concernant Zhao indique que les courants réformistes marqueraient aussi des points sur le terrain politique. Cela ne signifie pas, toutefois, qu'il y ait des changements substantiels dans les options de la direction chinoise. En fait, au moment même où il relançait le cours économique réformiste, le comité central de novembre réaffirmait le principe du parti unique et aucune concession à ce sujet n'a été faite, même pas verbalement, par Li Peng lors de sa dernière tournée à l'étranger. Par ailleurs, si quelques prisonniers politiques ont été libérés au mois de novembre, la plupart de ceux arrêtés après Tiananmen demeurent en prison.
Une ligne pour cent ans?
Ces orientations ont été récemment confirmées, voire accentuées, lors d'une importante réunion du bureau politique du nale populaire (ANP).
Le bureau politique a adopté une résolution, mise en avant par le quotidien du Parti, qui souligne la nécessité d'éviter « des déviations de gauche », tout en demeurant vigilant face aux « déviations de droite ». Il faut, selon les dirigeants de Pékin, accélérer les réformes et les ouvertures au monde extérieur, de sorte à stimuler autant que faire se peut l'économie et avancer dans la voie du socialisme à la "chinoise". Dans ce but, il est nécessaire de « choisir et d'adopter les méthodes modernes de gestion économique d'autres pays, y compris les pays occidentaux », explique la résolution, qui ajoute :
« Une évolution est socialiste ou capitaliste selon qu'elle rend possible [ou non] le développement des forces productives sous le socialisme, le renforcement de la puissance nationale du pays et l'amélioration du niveau de vie du peuple. » Pour souligner le caractère solennel de ses décisions, la direction chinoise a même eu recours à l'emphase, qui revient souvent dans les textes chinois : « La ligne fondamentale du Parti devra rester inchangée pendant 100 ans ! »
Le vieux Deng et le journal du parti n'avaient pas hésité, dans les semaines précédentes, à avancer des justifications théoriques aux choix réformistes. Le Quotidien du Peuple a écrit, le 23 février 1992 : « L'histoire mondiale récente nous apprend que les pays sous-développés, en particulier ceux qui ont une longue histoire féodale, doivent utiliser correctement le capitalisme plutôt que le rejeter tout simplement. Nous ne pourrons devenir prospères et nous développer qu' en assimilant de façon critique les éléments de la culture occidentale qui nous sont utiles et non pas en les dédaignant. »
La session de l'ANP s'est déroulée comme prévu sur la même longueur d'onde, après que le rapport du Premier ministre Li Peng ait donné le ton. Fondamentalement, l'orientation réformiste, combinée au maintien du contrôle politique par la bureaucratie centrale, y a été réitérée. Li Peng a dit, entre autres : « Nous devons (...) oser introduire des innovations et avoir une approche plus audacieuse en matière de réformes et d'ouvertures. » Dans cette optique, il faudra, par exemple, développer davantage les bourses ; les entreprises publiques devront se mesurer avec d'autres sur le marché. Mais, en même temps, Li Peng a ajouté qu'il faudra « écraser les activités criminelles de toute sorte », et maintenir le cap sur le marxisme, le léninisme et la pensée de Mao Zedong.
Toutes ces décisions n'ont pas été le fruit d'une élaboration commune des principaux dirigeants chinois. Si un accord existe, fort probablement, sur un certain nombre de mesures économiques et encore plus sur la nécessité de garder le contrôle de la situation politique, il n'y a pas d'unanimité sur l'ampleur des concessions à faire pour obtenir des investissements étrangers, ni sur les mesures à adopter pour les entreprises d'Etat déficitaires, et encore moins sur les zones économiques spéciales — des collaborateurs du comité central auraient d'ailleurs demandé leur suppression, selon Le Monde, du 22 mars 1992.
Une lutte assez serrée a eu lieu avant la réunion du bureau politique du mois de mars
1) China Economic News, 6 janvier 1992.
2) L'Unita, 29 novembre 1991.
3) China Economic News, 9 décembre 1991.
4) Financial Times, 7 janvier 1992.
= CHINE 1992 ; c'est à cette occasion que Deng Xiaoping est apparu à nouveau en première ligne, effectuant une tournée dans le Sud, et plus particulièrement dans des zones spéciales, prononçant des déclarations retentissantes. Dans cet affrontement, différents dirigeants ou courants ont exploité le soutien de "notables" régionaux ou provinciaux et de certains secteurs de l'appareil politique et économique — les survivants de la vieille garde ont apparemment joué un rôle majeur. Pour l'instant, les partisans les plus résolus de la ligne de Deng semblent avoir eu le dessus - mais de nouveaux affrontements auront probablement lieu lors de la préparation du prochain Congrès du Parti.
De nouvelles rectifications, voire de nouveaux tournants, ne manqueront pas de se produire — au vu de l'ampleur et la gravité des problèmes économiques qui subsistent.
Les résultats de 1991
Bien qu'on ne dispose pas encore de toutes les données officielles concernant le bilan de l'année 1991, la croissance économique globale aurait été de 7 ou 8 % (14 % pour l'industrie). La production de céréales se serait maintenue, en atteignant 425 millions de tonnes, malgré les inondations ravageuses de 1991, elle aurait atteint 425 millions de tonnes — elle avait été de 435 millions de tonnes en 1990, un véritable record historique (5). Mais ces chiffres cachent plusieurs problèmes :
• l'année 1991 a enregistré une déficit budgétaire record de 21,11 milliards de yuan (soit 8,76 de plus que prévu) :
• une partie importante des entreprises du secteur d'Etat — entre 30 % et 40 %, et même plus selon certaines estimations -est toujours déficitaire (6) :
• fin 1991, la valeur des stocks invendus correspondait à un tiers du produit national brut (PNB) :
• une partie importante des produits continue d'être de mauvaise qualité ;
• la productivité reste insuffisante et le retard technologique est loin d'être surmonté ;
• l'inflation aurait atteint 10 % en 1991.
Le déséquilibre croissant entre les provinces : beaucoup plus dynamiques de la Chine côtière et les autres va en s'accentuant.
Le charme diseret du secteur privé
L' in des objectifs principaux de la politique étrangère chinoise est d'obtenir de nouveaux investissements et de réaliser des accords commerciaux d'envergure. Ces efforts ne sont pas sans résultats : les capitalistes, les banquiers et autres financiers à la recherche de nouveaux débouchés et de profits ne se préoccupent guère du caractère très peu démocratique du gouvernement de Pékin ! Début 1991, des étrangers ont été autorisés à participer aux opérations boursières par l'achat d'actions avec les mêmes droits que les actionnaires nationaux. La fièvre d'achat continue à la Bourse de Shanghai ainsi qu'à celle de Shenzen, alors qu'on annonce l'ouverture prochaine d'une nou-
La prochaine mise sur pied d'une zone de libre commerce sur l'île de Haïnan estplanifiée, avec une participation importante d'investisseurs japonais (7). En outre, pour faciliter le commerce international, la Chine prévoit de lever des barrières protectionnistes sur des produits d'importation (8). Enfin, en ce qui concerne le poids du secteur privé, des chiffres qui semblent discutables sont récemment parus dans la presse internationale. Selon le New York Times, « cette année ou la prochaine représentera une étape cruciale : pour la première fois depuis des décennies de règne du Parti communiste, moins de la moitié de la production industrielle viendra des entreprises d'Etat » (9). Deux articles du Financial Times vont encore plus loin : « [En 1991] moins de la moitié de la production industrielle, 46,6 %, provenait du secteur nationalisé » (7 janvier 1992). « Le secteur d'Etat produit maintenant environ 55 % de la production industrielle du pays » (27 janvier 1992). Par ailleurs, selon une étude sur l'économie chinoise de 1990-1991 : « Les entreprises publiques représentent 56 % de la production industrielle » (10).
Les secteurs industriels privés, et encore plus les joint ventures et les entreprises étrangères, ont connu et connaissent des taux de croissance largement supérieurs à ceux du secteur d'Etat. Néanmoins, les estimations citées, qui ne concordent pas avec d'autres chiffres fournis par des sources officielles, paraissent largement surestimées. Ce décalage pourrait dépendre de la caractérisation qui est faite des "entreprises collectives" dont font partie les township industries. Ces entreprises n'appartiennent pas au secteur d'Etat au sens strict, mais cela ne signifie pas qu'elles soient nécessairement aux mains du secteur privé — des publications officieuses signalent la possibilité de cette double interprétation.
China Economic News du 3 février 1992, après avoir rappelé que, selon la loi chinoise, une société privée est une entreprise privée capitaliste lorsqu'elle emploie plus de huit personnes, estime que la valeur globale de la production des entreprises privées équivaut à 1 % du revenu national. Ce journal ajoute que, si on prend en compte aussi les entreprises qui ne sont pas officiellement enregistrées, le secteur privé serait plus important, mais resterait en-dessous des estimations des journaux occidentaux cités.
Quoiqu'il en soit, une croissance progressive du secteur privé ne pourra que provoquer, à moyen ou à court terme, des tensions de plus en plus aiguës : les mécanismes de planification qui subsistent risquent d'être affectés et les déséquilibres de l'économie chinoise se verront aggravés. Cela ne sera pas sans conséquences politiques et ne manquera pas d'entraîner secousses et crises. *
Mars 1992
5) Bilan économique et social 1991, publié par les éditions du Monde.
6) En 1990, l'industrie d'Etat avait connu un taux de croissance négatif (-2,9 %), alors que l'industrie privée avait progressé de 21,6 % et les joint ventures de 56 %.
7) International Herald Tribune, 18 mars 1992.
8) Ibidem.
9) Le Courrier des pays de l'Est, La Documentation française, novembre 1991.
10) International Herald Tribune, 19 décembre 1991.