Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TCHECOSLOVAQUIE

La privatisation par coupons

· Inprecor n° 349, 27 mars 1992 · p. 3-4 · 1 963 mots

Syndicalisme Europe de l'Est

LES FONDS d'investissement des privatisations

(FIP) introduiront en Tchécoslovaquie certains des traits les plus modernes du capitalisme. Des managers professionnels dirigeront les fonds, en collaboration avec les dirigeants de compagnies ; les spéculateurs des marchés de capitaux internationaux pourront faire des comparaisons entre les résultats et les risques d'un portefeuille d'actions tchécoslovaque et ceux d'un fonds kenyan ou thailandais. De nombreux FIP comptent déjà sur des financements étrangers — des banques autrichiennes, comme la Creditanstalt et la

Volksbank, gèrent des fonds à travers leurs filiales tchécoslovaques.

Beaucoup de citoyens se sont inscrits pour participer à la privatisation par coupons et, à l'automne 1992, ils devraient savoir de quelles firmes ils sont actionnaires mêmes ou le FIP qui les représente. En théorie, les citoyens devraient pouvoir contrôler les nouvelles compagnies lors de réunions d'actionnaires ;

en réalité, la grande majorité d'entre eux restera passive, alors que les fonds et les banques, contrôlant environ

10 % du total, joueront un rôle disproportionné.

Tel est le but principal de la privatisation par coupons.

L'Etat transfère ses propriétés à des gestionnaires de type capitaliste, seulement motivés par le profit. Les gestionnaires actuels des entreprises d'Etat opposés à cette opération ont été neutralisés car le gouvernement les a encouragés à rédiger eux-mêmes les plans de privatisation de leur entreprise, et à constituer leurs propres fonds.

Les investisseurs étrangers sont déjà en contact avec les différents fonds et les dirigeants d'entreprises, ils pourront acheter directement des parts à la population, sans avoir besoin de l'accord de l'Etat. Le gouvernement fédéral espère que cette libéralisation des conditions d'investissement attirera des capitaux aujourd'hui placés en

Pologne et en Hongrie, et permettra à des d'introduire le capitalisme sans capitaux : un sixième de la propriété d'Etat va être distribué aux citoyens en échange de coupons. Malgré les beaux discours sur la création d'un "capitalisme populaire", la leurs propres fonds de privatisation, pour tenter de talières.

- eux-

« Votre carte d' identité ne n'intéresse pas, montrez-moi votre livret de coupons. » autrichiennes et allemandes. Le danger et slovaque vient de plus en plus des dirigeants tchèques, pour qui la Slovaquie représente un frein pour leur "retour à l'Europe" et dans l'espace économique européen et allemand (1).

heure de Vienne, est en train de devenir une plaque tournante de services pour le capital et les consommateurs autrichiens. Mais la situation du reste de la Slovaquie est bien

Le gouvernement tchécoslovaque pense avoir trouvé le moyen plupart des citoyens vont confier leurs parts à des "fonds de privatisation", détenus par des capitaux provenant de la bureaucratie, du marché noir ou de l'étranger. Le gouvernement espère profiter des illusions de la population vis-à-vis de la propriété. Mais ce type de privatisation représente un grand saut dans l'inconnu. Le Parti communiste et les syndicats ont déjà créé protéger l'emploi et de développer l'autogestion.

Adam NOVAK monde!

firmes de taille moyennes autrichiennes et allemandes d'investir dans les régions fron-

L'élite tchèque a accepté que cette internationalisation la transforme en couche comprador, gérant le territoire pour des propriétaires étrangers. Pour l'instant, 80 % des investissements proviennent de compagnies

POLI ce.

d'une partition entre les républiques tchèque

La capitale slovaque, Bratislava, à une plus désespérée. Le chômage frappe 14 % de la population active - contre 4 % dans les

Pays tchèques — la bureaucratie veut développer les investissements d'Etat pour protéger les industries clés.

Les Slovaques sont également furieux de la décision du gouvernement de Prague de fermer l'industrie d'armement (dont les deux-tiers se trouvent en Slovaquie) à la demande d'importants investisseurs dans la République tchèque (mais pas en Slovaquie !), la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis — les plus grands exportateurs d'armes du

Escroqueries légales

Le marché tchécoslovaque balbutiant ne dispose même pas des garde-fous restreints qui existent en Grande-Bretagne ou en Australie. Aucune loi n'oblige les dirigeants des fonds à veiller honnêtement aux intérêts de leurs clients. Les banques peuvent utiliser des renseignements confidentiels sur les compagnies pour en devenir propriétaires à travers leurs fonds, ou émettre des prêts non garantis à des entreprises dont elles détiennent des parts. Les dirigeants des entreprises d'Etat peuvent utiliser leurs fonds d'entreprise pour bâtir des empires parallèles pour leur propre bénéfice. Parmi la masse des petits fonds non réglementés, certains sont gérés par des escrocs qui abuseront de ceux qui leur ont fait confian-

Le simple transfert de propriété ne contribuera en rien à changer la situation de l'industrie tchécoslovaque — obsolète, non compétitive, et dépourvue de clients, depuis que le gouvernement a rompu tous ses liens commerciaux traditionnels avec l'ancienne

Union soviétique et l'Europe de l'Est.

Quel que soit le système économique ou

1) Voir Inprecor n° 342 du 6 décembre 1991.

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politique en place, la restructuration industrielle tchécoslovaque traversera un processus long et coûteux. Dans les conditions de marché libre effréné actuellement en vigueur, les estimations les plus optimistes prévoient que 20 % des firmes feront faillite en 1992, et que seulement 35% survivront encore dans cinq ans. Le gouvernement fédéral estime que l'inflation sera de 12 % en 1992, et que la baisse de 10 % du produit national brut (PNB) enregistrée en 1991 devrait être multipliée par deux.

Dans de telles conditions, la privatisation rapide engagée par le gouvernement accélèrera l'effondrement de l'industrie, et peut se transformer en bombe à retardement politique. Les FIP, en tant que propriétaires privés, préfèreront fermer des usines plutôt que perdre de l'argent. Ils privilégieront sans doute la spéculation en bourse et immobilière au détriment de la lourde tâche de la reconstruction. Certains conseillers ministériels ont déjà signalé que la contraction de l'industrie gérée par les fonds serait si forte que l'Etat devra procéder à des renationalisations pour éviter des fermetures en masse, des coupures d'électricité et des grèves. Les dirigeants européens des FIP prévoient que seuls 30 à 60 % des fonds tiendront plus de deux ans. Les actionnaires qui verront "leur part" de propriété nationale disparaître quasiment aussitôt après l'avoir reçue, et qui n'ont jamais été prévenus des dangers qu'ils encouraient en plaçant toutes leurs économies dans les FIP, seront cruellement déçus par les réformes.

Les boues émissaires

Le gouvernement est conscient de ces risques, mais il les accepte, uniquement préoccupé, à court terme, par les élections de juin 1992. Le dernier scrutin, en 1990, fut, en fait, un référendum sur la "révolution de velours" de 1989. Jusqu'à présent, la politique pro-capitaliste du gouvernement de Vaclav Klaus n'a jamais été ratifiée par une élection. La droite a besoin de démontrer que la privatisation est irréversible et que les bénéfices en sont largement répartis. C'est ce qui explique la précipitation, et l'annonce incroyable faite par le ministre des Privatisations, selon laquelle 1 000 couronnes de coupons (2) en vaudraient 120 000 dans deux ans. En réalité, le nombre de firmes privatisées par coupons au bord de la banqueroute est si important que les banquiers occidentaux ont déclaré aux Tchécoslovaques qu'ils devraient s'estimer heureux s'ils peuvent revendre leurs coupons pour 30 000 couronnes d'ici trois ans.

Les élites politiques tchèques et slovaques envisagent de plus en plus d'adopter une stratégie autoritaire pour gérer la crise. La criminalisation de la propagande communiste et de la "haine de classe" (3) a été suivie de la démission du procureur fédéral, Ivan Gasparovic, qui a déclaré qu'il n'existait aucun cadre légal permettant d'engager des poursuites massives contre les anciens staliniens, et qui a refusé de signer les nouvelles lois qu'il juge contraires à la Constitution. Les forces qui soutiennent cette politique, dite de la Lustrace, sont le Parti démocratique civique tchèque de Vaclav Klaus et l'Alliance démocratique civique du ministre de l'Economie fédéral, Vladimir Dlouhy, et du ministre des Privatisations tchèque, Tomas Jezek. La presse et les sponsors industriels de la République tchèque ont déserté le Mouvement civique, dirigé par d'anciens dissidents tels Jiri Dienstbier, soutenu de manière non officielle par le président Havel, et dont sont issus la plupart des membres du gouvernement actuel.

Quel avenir pour les "fonds de gauche" ?

Après une opposition initiale à la privatisation par coupons, le Parti communiste morave et tchèque (l'un des plus grands PC d'Europe, soutenu par 11 % des électeurs) affirme aujourd'hui que les travailleurs doivent y prendre part, et certains de ses membres ont créé un Fonds national d'investissements tchèque et morave. Des représentants du Syndicat des mineurs, des travailleurs de la chimie et des métallurgistes slovaques ont créé des fonds différents pour chaque secteur de l'économie à travers la banque Bohemia Banka qui leur appartient pour, selon eux, éviter la domination du capital étranger, protéger l'emploi, et explorer tous les moyens d'augmenter l'investissement des travailleurs et leur participation aux décisions. A travers leurs campagnes de publicité, basées sur des réseaux militants plus que sur des spots télévisés, les responsables des "fonds de gauche" pensent qu'ils attireront un nombre suffisant de détenteurs de coupons pour pouvoir siéger dans les conseils d'administration d'un grand nombre de compagnies nouvellement privatisées.

Cela peut être à l'origine de nombreux problèmes. Les fonds "progressistes" seront confrontés aux questions de profit, de salaires, et de discipline, tels que les définit le système capitaliste, et au sein du marché libre. Un fonds syndical licenciera-t-il des travailleurs détenteurs d'actions ? Le fonds communiste négociera-t-il des prêts avec des banques suisses ? Les fonds feront-ils des affaires avec des compagnies qui travaillent avec l'Afrique du Sud ? Si la réponse à ces questions est négative, alors comment survivront-ils dans la crise économique qui va croissant ? A quel point oseront-ils être différents ?

Ces fonds doivent absolument laisser leur stratégie ouverte à la discussion et aux changements introduits par les actionnaires eux-mêmes. Ceux-ci doivent être conscients d'appartenir à un mouvement autogestionnaire. Les fonds autogestionnaires n'offriront jamais le même niveau de dividendes que ceux des grandes banques commerciales — il serait irresponsable de prétendre le contraire.

Les militants qui sont à l'origine des fonds d'autogestion tchécoslovaques pensent que la privatisation ne peut pas être laissée aux capitalistes et aux bureaucrates. Ils espèrent arracher assez de pouvoir pour proposer quelques améliorations aux travailleurs, même si l'économie reste capitaliste. On trouve là de nombreux parallèles avec les mouvements coopérateurs d'autres pays, et on peut donc s'attendre aux mêmes problèmes. (

Dans la nouvelle Tchécoslovaquie, les décisions sur les crédits et les investissements seront prises en fonction du critère capitaliste du profit. Rien ne favorisera les projets d'investissement visant à créer des emplois, à produire des biens socialement utiles ou à développer la démocratie économique. Prendre des responsabilités en matière d'emploi et de production dans une telle situation signifie à terme que l'autogestion pourra être accusée des suppressions d'emplois qui en résulteront. Sans contrôler les allocations de crédit, et en l'absence de programmes de dépenses de l'Etat visant à répondre aux nécessités de base, il sera difficile de diriger les usines autrement que les bureaucrates ou les capitalistes.

De nombreux travailleurs restent défiants envers les fonds autogestionnaires. Le nombre de ceux qui désirent investir leurs coupons dans les compagnies où ils travaillent est passé de 65 %, à la mi-1991, à moins de 15 % aujourd'hui. Les travailleurs riposteront sans doute à la restructuration de leur lieu de travail en organisant des syndicats et des grèves. Les actionnaires ouvriers n'agiront peut-être pas très différemment des autres, et ceux qui perdent leur emploi n'accepteront pas leur sort au nom de l'autogestion. Le mouvement ouvrier a besoin de s'organiser et d'éduquer ceux qui seront confrontés aux résultats de la privatisation afin de pouvoir s'opposer à ses pires effets. L'autogestion peut servir d'argument pour montrer qu'on pourrait résoudre les choses autrement, mais elle ne deviendra pas une alternative viable sans un mouvement ouvrier puissant. *

Prague, 18 mars 1992

2) 1 000 couronnes équivalent à 35 dollars.

3) Voir Inprecor n° 339 et 347 des 25 octobre 1991 et 28 février 1992.

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