Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE / KURDISTAN

Le soulèvement du "Newroz"

· Inprecor n° 350, 10 avril 1992 · p. 6-7, 7 · 1 877 mots

Grèce et Turquie

Nous reproduisons de larges extraits d'une interview d'Abdullah Öcalan

("Apo"), dirigeant du Parti ouvrier du Kurdistan (PKK), réalisée par la revue turque 2 000'e Dogru, hebdomadaire proche du Parti socialiste d'origine maoïste.

Cet entretien a été realisé peu avant le récent soulèvement de Neuroz

(le nouvel an kurde).

2 000e DOGRU : Avez-vous un plan de soulèvement pour le printemps 1992?

Abdullah ÖCALAN : Contrairement à ce qu'on veut bien dire, le PKK n'a pas prévu, pour 1992, une attaque surprise, ni un effort particulier pour mettre la Turquie à feu et à sang. Cependant, le fait que nos activités — que nous poursuivons de façon planifiée depuis 20 ans — connaissent une accélération particulière en 1992 (passage à une armée nationale et détermination de la volonté nationale) ; est un fait réel qui peut être qualifié par certains de soulèvement ou d'attaque. Le PKK a effectué ses préparatifs de façon assez intense. Nous sommes arrivés au printemps, au Newroz, sans avoir reçu de coups importants et ce, malgré un hiver très rude. Par conséquent, l'année 1992 doit être considérée comme une année formidable pour la libération nationale, mais aussi pour la libération démocratique et l'indépendance de la Turquie (...).

Notre lutte a eu une influence réelle, au moins indirecte, dans l'avènement du gouvernement Demirel [actuel Premier ministre]

(...). S'il est réellement intelligent, si c'est un vrai politicien, il analyserait correctement

(...) les raisons qui l'ont porté [au pouvoir] et aurait choisi une voie politique pour résoudre les problèmes avec nous. Nous l'avons dit par l'intermédiaire des principaux médias, avant même la formation du gouvernement. Nous avons même dit que nous n'allions pas accroître nos activités, mais attendre l'ouverture de canaux permettant une solution politique à nos problèmes.

Puis, nous nous sommes aperçus que même si le gouvernement le voulait, les pouvoirs occultes ne le permettraient pas. Demirel n'avait ni la possibilité, ni la capacité de mener un dialogue politique [avec nous]. Ce

KURDISTAN sont les pouvoirs occultes qui sont déterminants. Leurs "conseils", soumis par leurs représentants au Conseil national de sécurité (MGK), sont entérinés par le Parlement (...). Demirel ne fait que s'accommoder des militaires (...).

Le but de ce gouvernement n'est pas différent de celui du précédent. (...) Nous allons bien sûr utiliser notre droit à la résistance (...). On cherche à imposer un climat nationaliste chauvin au peuple de Turquie. Pour lutter contre cela, nous avons dit que nous allions apporter notre soutien et notre solidarité à toutes les forces démocratiques et révolutionnaires de Turquie (...).

• Un soulèvement, comme nous le savons tous, est une tentative de prise de pouvoir. Soit on l'emporte, soit on est vaincu. Ce n'est pas une simple intensification de la lutte. (...)

Le PKK a-t-il un tel projet pour le printemps, ou est-ce le gouvernement qui cherche à provoquer un règlement de comptes anticipé?

Ce n'est pas notre conception du soulèvement. Si on regarde notre histoire et les provocations que nous avons subies jusqu'à maintenant, on voit que cette conception a existé. On a cherché à pousser le mouvement populaire que nous dirigeons sur cette voie, et on a voulu nous attirer vers un soulèvement voué à l'échec (...). Notre approche tactique ne vise pas à obtenir un résultat final par un soulèvement, mais à faire avancer la lutte populaire (...).

Le paysan est tenté par les jacqueries. Son caractère le pousse à rechercher une victoire en deux ou trois jours.... par un soulèvement. Nous savons, de par notre histoire, ce que cela a coûté à notre peuple. Nous leur avons dit : « Vous n'aboutirez à rien avec cette mentalité d'insurgés. » (...)

Les résultats de tels soulèvements au rabais sont clairs : une cuisante défaite et la capitulation. Ceux qui sont enclins à ces moyens feront preuve, le lendemain, d'un esprit capitulard. Ils n'arrivent pas à concevoir un travail planifié et organisé. (...)

Notre parti vise le long terme. Il s'agit non pas d'aboutir à un résultat immédiat, mais de devenir une armée grandissante qui s'organise et ne laisse aucun espace aux provocations ; d'étendre à l'échelle de tout le pays le soulèvement — ou l'action, la manifestation, peu importe le terme — populaire permanent, sans se limiter à un ou deux endroits (...).

Il peut y avoir un grand mouvement [lors du Newroz), mais, à mon avis, ce ne sera pas un soulèvement qui vise à s'emparer du pouvoir. Elles [les forces de l'ordre] peuvent encore faire des provocations, pour se lancer dans une répression féroce et meurtrière. Mais notre riposte restera dans les limites que je viens de tracer. (...)

Il faut que tout cela ne soit pas qu'une manifestation du seul peuple du Kurdistan, mais trouve également [de l'écho] en Turquie. Il faut qu'une manifestation qui démarre à Istanbul puisse se poursuivre jusqu'à Botan [région du Sud-Est kurde, ndlr], à Cizre [ville de Botan, ndlr].

Tel est le sens de notre slogan : « Solidarité Zonguldak [région minière], Botan (région kurde] ». (...)

La guérilla va intensifier ses activités. C'est nécessaire dans la mesure où on nous demande de capituler unilatéralement. Nous ne déposerons pas unilatéralement les armes. Nous ne sommes pas opposés à un cessez-le-feu. Nous y sommes favorables pour que les problèmes puissent être résolus sur le plan politique (...).

Le peuple turc doit comprendre que le PKK ne veut pas la violence à tout prix, mais qu'il est l'expression d'une question

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d'urgence. Sa suppression était inclue, au départ, et dans le manifeste électoral du Parti du travail du peuple (HEP) (1), ainsi que dans le protocole signé entre le SHP et les candidats originaires du HEP. (...) Demirel portait beaucoup d'espoirs. Mais, alors que l'on entendait de belles paroles, le jour même, les bombardements s'intensifiaient et les "pouvoirs occultes" que l'on connaît multipliaient les assassinats anonymes.

Je dis donc que soit ces gens-là [SHP et le Parti de la juste voie — DYP, de centre-droit, parti de Demirel] n'ont pas réussi à devenir le vrai gouvernement du pays et qu'ils n'en ont pas les moyens ; soit ils ne sont pas assez forts, soit ils mènent un double jeu. En fait, au lieu d'attendre des gestes de bonne volonté de notre part, c'est au gouvernement qu'il appartenait d'en faire, parce que c'est lui qui a le plus de force. (...)

Je suis ici avec mes camarades depuis treize ans. Nous avons passé l'hiver le plus rude du siècle, connu la faim, la soif. Si nous n'avions pas des objectifs élevés, auxquels nous ne pouvons pas renoncer, peu d'entre nous auraient résisté. Le gouvernement ne veut pas le comprendre. Il pense que nous sommes des fanatiques terroristes, des monstres assoiffés de sang qui prennent plaisir à en verser. Ce n'est pas vrai. (...)

Ce n'est pas le PKK qui commet chaque jour des meurtres anonymes. Peut-être y a-til accidentellement quelques assassinats qui dépassent notre ligne politique (...). Ceux qui commettent de tels actes dans nos rangs sont connus. Soit on les limoge, soit on leur demande de rendre des comptes. Mais on trouve toujours une solution. Bien que notre capacité de contrôle soit aussi limitée.

Mais, en face, il y a le gouvernement. Il a une grande capacité de contrôle, d'information. Pourquoi n'a-t-il pas réussi à arrêter les auteurs des assassinats de journalistes ? Comment faire confiance à un tel gouvernement? (...)

On doit mettre fin au terrorisme de l'armée. On n'utilise pas des avions contre une poignée de terroristes. Des forces armées importantes sont amassées dans la région. (...) Les tanks on pris position partout dans Cizre. [La ville de] Cizre est-elle terroriste dans son ensemble ? (...)

• Avez-vous une proposition à faire aux députes du SHP originaires du

HEP, si la loi d'urgence est votée au

Parlement?

Un parti [comme le SHP] avec si peu de cohérence, si peu de principes et de telles contradictions, est condamné à disparaître. (...) Quant aux députés du HEP, si le PKK ne les avait pas soutenus, personne n'aurait jamais entendu parler d'eux. Ils ne peuvent

KURDISTAN pas renoncer à leur identité kurde, sinon, ils ne pourront plus faire un pas au Kurdistan, parmi le peuple kurde. (...) Inönü veut les assimiler au sein du SHP (sans respecter le protocole). (...) Le SHP a gardé des traditions kémalistes, qui tendent à écraser et à assimiler les Kurdes. (...) Une assimilation unilatérale que l'on veut imposer ; c'est ce que nous attendons de ces députés kurdes [qu'ils s'y opposent].

Soit les députés [du HEP] sont des traîtres et acceptent cela, soit ils défendront un tant soit peu leur identité et ils refuseront cette politique. Ils ne doivent pas accepter pas la loi d'urgence. (...) Les députés honnêtes originaires du HEP (...) devraient, à notre avis, quitter le SHP (...).

C'est Ozal qui a contribué, d'une certaine manière, à la constitution du HEP, afin d'affaiblir son rival, le SHP, puisqu'il a fait voter au Parlement une loi qui apportait un soutien financier au HEP. (...)

Nous avons dit au HEP : « S'il le faut, vous ferez une alliance avec le Parti du bien-être (RP) pour dépasser la barre des 10 %. Ou avec le Parti socialiste (SP) (...) ou encore avec le SHP. » Le but est d'apporter notre soutien à un groupe parlementaire qui mènerait une lutte démocratique, non pas de faire entrer des membres du PKK au Parlement, mais certains éléments démocratiques. (...)

En ce qui nous concerne, nous allons faire en sorte que nos sympathisants, notre base, soient le soutien d'un regroupement démocratique appelé à se développer en Turquie. Nous allons nous efforcer à ce que la masse des Kurdes qui sont à l'Ouest (et dans laquelle nous avons beaucoup de sympathisants — leur nombre augmente chaque jour), devienne une base solide pour la lutte démocratique en Turquie. (...)

Il faut créer une très large alliance démocratique pluraliste. Il y a des exemples [de cela] en Amérique latine, au Salvador, dans divers pays d'Asie. Il y a aussi l'exemple de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Nous disons aux forces démocratiques de Turquie, à la gauche turque : « Organisons-nous ensemble. Prenez place [dans un front unitaire]. Demandez notre soutien. Si vous le voulez, nous pouvons le mettre en place ensemble. Créons un centre commun. » *

2 000'e Dogru, 15 mars 1992 Propos recueillis par Ferit Ilsever

1) Le HEP, scission du SHP, en raison des désaccords sur la question kurde, se profile de plus en plus comme un parti kurde Voir Inprecor n° 335 du 19 juillet 1992

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nationale sérieuse. Il y a un problème démocratique. On ne peut pas résoudre cela par des actes unilatéraux imposés par le gouvernement, le Parlement ou l'armée, mais en s'appuyant sur le dialogue entre les organisations qui représentent nos peuples, leur légitimité et leur caractère officiel (...).

Pour mettre fin à la violence, il ne suffit pas de reconnaître la réalité [kurde], mais il faut que les parties [en litige] aient le courage de s'assoir autour d'une table de négociations. C'est une solution très civilisée, très raisonnable. (...)

• Que pensez-vous de l'attitude du gouvernement, notamment sur la loi d'urgence?

Le gouvernement, et plus particulièrement le Parti populiste social-démocrate (SHP), en tant que membre de la coalition, a eu une attitude incohérente sur la loi

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