Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

GRANDE-BRETAGNE

La débâcle du nouveau réalisme

· Inprecor n° 351, 24 avril 1992 · p. 6-7 · 1 658 mots

Grande-Bretagne Économie mondiale Syndicalisme

avec 21 sièges de majorité absolue. Ce résultat a représenté une surprise pour veille des élections, la Bourse avait chuté ; mais après l'annonce des résultats,

La débâcle du nouveau réalisme

Neuf ans de réformes droitières du Parti travailliste britannique, sous la direction de Neil Kinnock, se sont achevés par une défaite spectaculaire lors des élections législatives du 9 avril 1992. Ce scrutin, que les travaillistes auraient pu remporter, a finalement abouti à la victoire des conservateurs, tout le monde — les conservateurs eux-mêmes s'attendaient à perdre. A la les spéculateurs ont littéralement dansé de joie.

Phil CLARKE

VERS LA FIN de la campagne, on a assisté à un tournant. Les conservateurs ont réussi, avec l'aide de la presse populaire à gros tirage, à organiser la mobilisation de certains secteurs de la classe moyenne, et mieux encore, de la classe ouvrière. Les Britanniques ont sûrement jugé que, malgré la récession, les conservateurs avaient obtenu certains succès durant les années 80, et n'ont pas fait confiance au

Parti travailliste pour stabiliser l'écono-

La campagne conservatrice contre une éventuelle augmentation des impôts, et l'offensive contre les libéraux-démocrates ont beaucoup pesé. La chute du vote libéral- démocrate a généralement profité aux conservateurs.

Le parti de John Major l'a emporté grâce à une campagne dénonçant les "dangers" d'un gouvernement travailliste, et mobilisant massivement sa base. En Ecosse, le discours conservateur contre les risques de décentralisation a largement mobilisé les forces petites-bourgeoises de l"unionisme"

réactionnaire.

Après les faibles scores obtenus en 1983 et en 1987, il aurait été étonnant que les travaillistes ne gagnent pas quelques sièges supplémentaires. Mais il faut analyser pourquoi, malgré la récession, la lutte contre la

Poll Tax, les coupes claires dans le système national de santé, et les attaques subies par des millions de gens, la campagne travailliste a été incapable de modifier fondamentalement la situation.

GRANDE-BRETAGNE

La raison essentielle de cette défaite tient à la politique, à la forme de campagne choisie et à la crédibilité même de la direction travailliste. Le "kinnockisme" et le nouveau réalisme du Parti travailliste visaient une seule chose : la victoire à une élection générale. En fait, le "kinnockisme" n'a ni philosophie profonde ni réel projet pour renouveler la société, c'est une construction fragile d'experts en publicité.

La "modernisation" tant vantée du Parti travailliste a comblé le fossé séparant les deux partis traditionnels, qui proposent aujourd'hui la même perspective politique générale.

Incohérences travaillistes

Lors de la campagne électorale, cette conception s'est manifestée par l'incohérence des réponses politiques du Parti travailliste. Kinnock et John Smith, le spécialiste des questions économiques du Parti travailliste, ont déclaré qu'ils n'augmenteraient pas les taux d'intérêt car cela porterait immédiatement un coup au niveau de vie — mais en proclamant leur loyauté au mécanisme du taux de change de la Communauté européenne, ils donnaient un chèque en blanc à toute politique déflationniste éventuelle que pourrait dicter la Bundesbank allemande.

Cette incohérence n'a sans doute pas sauté aux yeux de la majorité des électeurs. Mais il y en a eu de bien plus importantes : les travaillistes ont promis qu'ils reconstruiraient le système national de santé, le service public, l'éducation et l'industrie, mais sans expliquer d'où proviendraient les fonds. Prétendre faire ces "réformes" par la "croissance" n'était convainquant pour personne -tout le monde sait que les travaillistes n'ont aucune réponse à la récession.

Indépendamment de l'offensive conservatrice sur les réductions d'impôts, des millions de salariés n'ont pas cru que les travaillistes relèveraient leur niveau de vie, ou géreraient mieux la récession que les conser-

Ainsi, malgré tout son clinquant et sa présentation publicitaire, la campagne travailliste ne formulait absolument aucune alternative claire de rupture avec les conservateurs, et manquait d'un projet réaliste de reconstruction de la Grande-Bretagne sur une base socialiste — ces manques sont à la base même du "kinnockisme" et du nouveau

D'ailleurs, les travailleurs n'ont pas seulement perdu les élections durant la campagne ; leur échec découle de leur volonté d'imposer le nouveau réalisme au mouvement ouvrier pendant toute une décennie.

Les dirigeants syndicaux et travaillistes partisans du nouveau réalisme, en ne soutenant pas les luttes de la classe ouvrière, telle la grève historique des mineurs de 1984-85, en abandonnant le débat sur l'économie de marché aux conservateurs, et en minant la confiance et la combativité de la classe ouvrière, ont complètement discrédité tout projet de changement social radical.

Ras-le-bol des militants

Le nouveau réalisme a aussi provoqué la diminution d'un tiers des syndiqués depuis 1979 et le départ de dizaines de milliers de militants du Parti travailliste. Les adversaires les plus déterminés des conservateurs — les mineurs, les Ecossais, tous ceux qui ont défié la Poll Tax, et qui ont résisté aux coupes budgétaires municipales — ont été rejetés et isolés. En les démoralisant, les partisans de Kinnock et les syndicalistes "réalistes" ont émoussé toute volonté de résistance. En abandonnant les arguments politiques les uns après les autres, les travaillistes se sont désarmés eux-mêmes face à la campagne des médias contre le

Cela a eu un effet désastreux sur la culture et la combativité du mouvement travailliste, et l'a coupé de nombreux secteurs — et surtout de la jeunesse. Des millions de jeunes, d'employés des services, et la plupart des plus démunis et des plus opprimés, n'ont jamais été syndiqués et ne considèrent pas que les travaillistes seront capables de résoudre leurs problèmes.

La campagne travailliste promettait qu'avec une politique assez proche de celle des conservateurs, le gouvernement Kinnock accomplirait des prouesses conduisant à des améliorations notables de la vie quotidienne. C'était incroyable, et peu de gens y ont cru.

L'évolution des votes en direction du Parti travailliste a été plus importante dans

1) Voir Inprecor n° 335, 342 et 346, des 15 juillet et 6 décembre 1991, et du 14 février 1992.

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les régions les plus touchées par la crise et par les attaques des conservateurs. Les victoires travaillistes à Birmingham, Northfields et Selly Oak ont montré que les salariés de l'automobile, confrontés à la banqueroute de leur industrie, se sont tournés vers le Labour - tout comme à Oxford-Est, où se trouve l'usine automobile Cowley qui risque de fermer ses portes bientôt.

Dans les régions minières de Nottingham, la situation dramatique de l'industrie locale du charbon, malgré le rôle peu glorieux du syndicat des mineurs en 1984-85, a permis aux travaillistes de gagner des voix. La récession à Londres et dans les Midlands explique la chute relative des conservateurs. Dans le Nord, à Manchester et dans ses environs, les habitants ont été les premières victimes de la récession, mais, alors que les villes de Pendle et d'Hyndburn ont basculé du côté travailliste, le tournant vers ce parti est resté très faible dans la plupart de cette région.

L'audace paye !

Dans la majorité des zones où la gauche a mené des campagnes dynamiques, les candidats travaillistes ont remporté des succès. Jeremy Corbyn, Ken Livingstone, Dennis Skinner et Bernie Grant [aile gauche du Parti travailliste, ndlr] ont obtenu de bon scores. Les députés expulsés du Parti travailliste, Dave Nellist et Terry Field ont réussi leur pari (voir l'encadré ci-dessus). De tels résultats montrent qu'il y avait une place pour une campagne radicale, exprimant des intérêts de classe, mais ils ont été noyés par des facteurs nationaux bien plus négatifs.

Bien sûr, plus de 11 millions de Britanniques ont voté pour le Parti travailliste, surtout à cause de leur haine contre les conservateurs. Mais combien d'entre eux croyaient qu'un gouvernement Kinnock ouvrirait une situation totalement nouvelle pour les travailleurs ?

Cette campagne montre que, pour priver les conservateurs de la majorité, le Labour ne devait pas se contenter d'une campagne médiatique mais lancer une croisade politique, ne cherchant pas seulement à gagner des bulletins de vote mais visant à mobiliser les gens, à les faire agir et à leur proposer clairement un avenir radicalement différent. Or, Kinnock n'a fait que des promesses confuses et hypocrites.

Différents experts des médias déclarent maintenant que les changements sociologiques survenus en Grande-Bretagne depuis une décennie rendent impossible toute nouvelle victoire travailliste, et que la classe ouvrière est devenue une base trop faible pour construire une majorité populaire. Cet argument, qu'il faudra réfuter, va certainement apparaître aussi à gauche. En outre, d'un point de vue factuel, c'est faux. La Grande-Bretagne est un pays où la classe ouvrière reste largement dominante ; un récent sondage a montré qu'au moins 80 % des Britanniques considéraient y appartenir.

Quelles seront les conséquences de la débâcle de Kinnock ? Cela créé des conditions politiques plus stables pour le capitalisme britannique, sans pour autant résoudre aucun de ses problèmes économiques de fond. Le marasme va continuer, ce qui se traduira par des attaques encore plus virulentes contre la classe ouvrière, grâce à la solide majorité dont dispose le Parti conser-

Au sein du mouvement ouvrier, surtout dans les syndicats dominés par les tenants du nouveau réalisme, la réaction immédiate sera probablement le scepticisme et la démoralisation. Les travailleurs qui subiront de nouvelles attaques se diront encore une fois que le rapport de forces dans la société leur est hostile. L'évolution de la situation générale à long terme est plus complexe.

La gauche doit maintenant s'engager dans le soutien de toutes les luttes qui éclateront. Le lent processus de rétablissement de la confiance dans les luttes commencera sans doute par de petites grèves et des campagnes à long terme, mais la généralisation

GRANDE-BRETAGNE et la popularisation de toutes ces batailles porteront leurs fruits à long terme.

Au sein du Parti travailliste, le "kinnockisme" est en crise — Kinnock vient de démissionner de la direction. L'aile droite voudra aller plus loin dans ses réformes, et élira sans doute Smith comme dirigeant. Mais la gauche a aujourd'hui l'occasion de lancer une offensive et de remettre en cause le bilan du nouveau réalisme de Kinnock. Les commentaires de Jeremy Corbyn, Dennis Skinner et Ken Livingstone, à la suite des résultats électoraux, montrent qu'une telle offensive est à l'ordre du jour. *

Socialist Outlook, 18 avril 1992

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