CONTRE la plupart des observateurs du conflit afghan, on pouvait souligner, il y a quatre ans (1), les facteurs qui permettraient au régime de Kaboul de survivre au retrait des troupes soviétiques, achevé en février 1989. Ce jugement se fondait, d'une part, sur la politique du régime lui-même et sa base sociale réelle, et de l'autre, sur l'hétérogénéité de l'Alliance islamique afghane, le cartel des fractions intégristes et traditionnalistes opposées à ce régime et à ses tuteurs
Le régime Najibullah s'était fait le chantre de la "réconciliation nationale", en écho à la politique gorbatchévienne de règlement des conflits régionaux. Sans recevoir de réponse favorable de la part des organisations de Peshawar (le siège de l'Alliance au Pakistan), le nouveau pouvoir installé à Kaboul avait néanmoins réussi à élargir notoirement sa base sociale. Il avait combiné, pour cela, des mesures de libéralisation politique et économique, et l'exploitation fort habile (par longue expérience à la tête du Khad) de la versatilité et de la vénalité des allégeances ethnico-tribales.
Le début de la fin
C'est ainsi que le régime Najibullah a pu survivre assez "honorablement" au départ de ses protecteurs soviétiques — l"afghanisation" soviétique du conflit ayant été, de ce point de vue, beaucoup plus réussie que naguère son précédent américain, la "vietnamisation" en Indochine. Tout porte à croire qu'il aurait pu se maintenir longtemps encore, sans trop de mal, si l'édifice soviétique ne s'était pas écroulé lui-même, à Moscou. Le soutien économique et militaire du "grand frère" du Nord était, bien sûr, une condition indispensable au maintien du régime de Kaboul, aussi peu capable que ses adversaires de subvenir de façon autonome aux exigences de la guerre permanente.
La paralysie croissante du pouvoir central soviétique avait déjà lourdement hypothéqué l'avenir de son protégé afghan et s'était répercutée sur le terrain militaire
AFGHANISTAN
Le seul motif d'étonnement possible au sujet de la chute de Najibullah — le chef des services secrets de Kaboul (Khad) que les "modernistes" du KGB avaient placé à la tête du régime "progressiste"
afghan, en mai 1986, à leur heure de gloire sous
Gorbatehev — est qu'elle se soit produite... si tard.
Il est bien peu probable que le nouveau gouvernement qui lui a succédé, dans une pagaille sanglante laissant présager ce que seront les lendemains "islamiques", fasse aussi long feu.
L'Afghanistan semble s'enfoncer inexorablement dans ce morcellement en zones politico-militaires rivales, conséquences de fractures en tous genres, qui a pour nom moderne la "libanisation".
Salah JABER
(chute de Khost en avril 1991). Mais le final tragi-comique d'août-décembre 1991 à
Moscou, emportant à la fois Gorbatchev et le
KGB, vouait le gouvernement de Kaboul à une fin certaine : ses jours étaient comptés depuis le début de cette année. Son combat ne cessa pas faute de combattants, mais faute de moyens pour leur assurer une paye — face à une Alliance islamique pour qui les pétrodollars des Saoudiens et consorts n'ont jamais manqué (relayant au besoin l'interruption du financement américain) et qui a bénéficié du retour de la coalition militaroislamique au Pakistan, depuis le renversement de Benazir Bhutto, en août 1990.
Sur le plan ethnico-tribal, Najibullah,
Pachtoun lui-même, comme la grande majorité des habitants de la zone qui couvre la moitié sud de l'Afghanistan et se prolonge au nord-ouest du Pakistan, ainsi que la longue lignée des dirigeants du pays, n'avait pas réussi à gagner décisivement sur ce terrain particulier où l'influence du Pakistan et des intégristes musulmans restait prédominante, en dehors de la capitale. Par contre, le poids de l'Union soviétique, et de ses républiques ouzbek et tadjik, frontalières de l'Afghanistan, se faisait sentir au sein des deux ethnies, qui peuplent le Nord du pays en osmose directe avec leurs frères sous drapeau soviétique.
Depuis la déconfiture lamentable de l'empire du Nord, les tribus ouzbeks et tadjiks restées fidèles à Moscou-Kaboul sont passées massivement du côté de l'Alliance islamique, tout en déterminant toujours leurs alliances en fonction d'intérêts tribaux. Ainsi, les Tadjiks se sont ralliés au célèbre commandant Massoud, le Rambo afghan, implanté en zone tadjik et appartenant au mouvement intégriste Jamiat-i Islami de Rabbani, étroitement lié aux Pakistanais. De même, le chef tribal ouzbek, Dostam, dont les hommes sont connus pour leurs terribles razzias, et qui s'était rallié au régime de Kaboul, a encore une fois changé de camp, pour rejoindre celui des loyalistes de l'Alliance, que soutient Massoud. Ce camp regroupe la majorité des organisations de Peshawar, comprenant pêle-mêle intégristes plus ou moins stricts et partisans du rétablissement de la monarchie renversée en 1978. Son caractère bigarré fait que les ethnies dites minoritaires, c'est-à-dire les non Pachtouns, s'y rallient. Ils se sont mis d'accord sur un conseil intérimaire de gouvernement composé de 51 membres qui devrait organiser des élections dans deux ans. Le fait que le plus fade et le moins puissant des dirigeants de Peshawar, Moujaddedi, ait été désigné à la tête de ce conseil en dit long sur la nature du compromis passé. Déjà les disputes font rage entre les diverses et nombreuses fractions politiques, ethnico-tribales et même ethnicoconfessionnelles — comme les Hazaras chiites, soutenus par l'Iran, qui réclament une sur-représentation politique — pour la répartition des sièges dans le nouveau régi-
Mais la concurrence la plus menacante provient du Hezb-i Islami de Hekmatyar, pachtoun et intégriste endurci, qui joue à fond la carte pachtoun et qui a obtenu, à ce titre, le ralliement de fractions du régime de Najibullah. Les jours précédant l'installation à Kaboul du nouveau gouvernement, une bataille féroce a eu lieu entre partisans de Massoud et partisans de Hekmatyar pour le contrôle de la capitale, c'est-à-dire entre deux camps appartenant à la même Alliance islamique et représentés dans le même conseil intérimaire. Et on est encore bien loin du dernier acte... *
29 avril 1992
1) Voir Inprecor n° 269 du 4 juillet 1988.
2) Voir Inprecor n° 239 du 30 mars 1987.