Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EGYPTE

Rien n'est sacré

· Inprecor n° 352, 8 mai 1992 · p. 26-27 · 1 633 mots

Femmes

Naoual Saadaoui est certainement la militante féministe la plus connue du monde arabe. Elle mène son combat avec courage et obstination dans des conditions parfois dangereuses. Parce qu'elle bousculait les traditions et les idées reçues, l'Association de solidarité des femmes arabes, dont elle fait partie, a été dissoute, et sa revue interdite. Ses ouvrages sont publiés en français aux éditions Des femmes — citons en particulier, La face cachée d'Eve et Femmes égyptiennes : tradition et modernité. L'interview ci-dessous est traduite de la revue du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP), Al-Hadaf.

EL-HADAF : Tu es l'auteur de La femme et le sexe, tu as aussi écrit des nouvelles... continues-tu d'envisager la question des femmes comme tu l'as fait au début?

Naoual SAADAOUI : Evidemment, j'évolue ! Mes idées des années 70 ne sont plus celles des années 60. Voilà 40 ans que je parle en public et que je débats, que je confronte mes idées à la réalité.

Mes pensées évoluent : je ne suis pas isolée, à l'écart, je ne réfléchis pas seulement à partir des livres ; je vis dans le réel, je fais des expériences. J'ai organisé les femmes et la solidarité avec les femmes arabes, je polémique avec le président de la République et les personnalités politiques. j'ai voyagé, j'ai pris position contre la guerre du Golfe (1) et le "nouvel ordre mondial", sur la littérature et l'art. Je ne m'enferme pas pour écrire pour moi-même... Tout cela me idée fondamentale reste la même — à savoir le rejet de l'ordre classiste patriarcal — je procède à une relecture de l'histoire, de la religion et de la philosophie, je réécris la médecine et la biologie et même la psychiatrie, qui est mon domaine. La science n'est pas sacrée, je la soumets à ma réflexion, à mon raisonnement.

• Depuis que tu as commencé à décrire la situation des femmes arabes et égyptiennes est-ce que des évolutions positives ont pu contribuer à gommer certains des aspects de cette situation que tu as critiqués ?

Ont-elles eu des répercussions sur la psychologie des femmes dans les sociétés arabes?

Rappelons d'abord que les femmes travaillent depuis des milliers d'années, comme paysannes. Ma grand-mère était une paysanne illettrée qui travaillait aux champs et gagnait son pain à la sueur de son front. Son mari est mort lorsqu'elle était très jeune et c'est à elle qu'a incombé la charge des enfants. Il y a très longtemps que les

1) Voir Inprecor n° 343 du 20 décembre 1992.

Page 27

femmes travaillent, mais elle se dévouaient à leurs enfants, leur mari, ou leur famille ; elles n'étaient pas indépendantes. Plus récemment, les femmes travaillent comme médecins ou ingénieurs ; la société leur a octroyé le droit de participer à l'édification économique et donc de travailler en usine, etc., car la société a eu besoin de leur activité, lors de la guerre, par exemple.

La présence des femmes s'explique par les besoins de la société où elle vit. Elle travaille et se sacrifie à l'usine, à l'hôpital ou même au combat. Mais même les femmes au foyer effectuent un travail sans fin, exté-

L'élément nouveau est donc l'introduction du salaire dans la vie des femmes. Les femmes ont exigé d'être rétribuées. Leurs salaires sont inférieurs et parfois égaux à ceux des hommes. Les mouvements de femmes exigent un salaire égal pour un tra-

— même en Europe ou en Amérique, le salaire des femmes est encore inférieur et l'égalité n'est pas acquise.

La psychologie des femmes a également changé : ma fille est différente de moi comme je le suis de ma mère. Elle vit seule et n'est pas mariée ; elle refuse le mariage et vit de façon indépendante. Moi, par contre, je me suis mariée trois fois, et je n'ai jamais pas pu vivre en dehors du mariage. Il est vrai aussi que j'ai divorcé deux fois : j'ai choisi mon troisième mari et ainsi nous avons construit une nouvelle famille de par ma relation à mon mari, mon fils et ma fille ; mais, je suis restée, malgré tout, dans le cadre de la société traditionnelle : par mon mariage, mes enfants et mon travail de

La génération de ma fille a plus d'audace. Elle a une certaine conscience, sait qui choisir pour ne pas perdre son temps, évite le mariage, le divorce, et les erreurs que j'ai faites, d'une part, parce qu'elle a vécu différemment et aussi parce qu'elle a tiré les leçons de mes propres expériences, différentes des siennes ; tout ceci lui confère une

Mon fils aussi est en avance par rapport aux autres jeunes et aux hommes. Mon mari également a évolué et dit que je suis une des causes de son évolution - lui-même est médecin, romancier et militant politique. Il affirme que si j'avais un tant soit peu concédé de mes droits, il s'en serait emparé ! C'est la force de la femme qui oblige l'homme au respect. C'est à elle d'arracher sa liberté ; elle ne doit pas attendre qu'on la lui offre, mais elle doit la prendre et l'imposer et la défendre résolument.

Je crois aussi avoir des devoirs. J'estime que je dois participer aux dépenses chez moi. Ce n'est pas à l'homme de m'entretenir. Sans responsabilité, il n'y a pas de liberté et sans devoirs, pas de droits ! Certaines = Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992 femmes revendiquent leurs droits et exigent en même temps des hommes qu'ils subviennent à leurs

Mais, il y a toujours toutes celles qui se voilent, restent à la maison, et sont soumises au lavage de cerveau de provenance occidentale ou arabe locale, à l'abrutissement, et à l'aveuglement pro-

Nous vivons dans un système de pouvoir international et les gens sont victimes de la télévision et des médias. C'est très dangereux : des femmes professeurs d'université portent le voile, méconnaissent leurs droits et affirment que si un homme bat sa femme, c'est qu'elle a mérité une punition, et que Dieu nous a expliqué cela. Dans ce cas, je leur réponds : tu as aussi le droit de punir ton mari. Elles crient alors au parjure. Pourquoi ? Les hommes ne commettent-ils pas d'erreurs ? Pourquoi punissent-ils les femmes et pourquoi ces dernières n'auraient-elles pas le droit de les punir ? Toutes ces conceptions arriérées viennent, entre autres, du niveau lamentable de l'enseignement supérieur dans nos pays, et de ce que les femmes sont les victimes de divers courants politico-religieux.

• Certains l'accusent de "freudisme féministe". : Que leur réponds-tu ?

Beaucoup de déformations circulent au sujet de mes livres. J'ai été attaquée de façon étrange et cela me fait plaisir d'avoir représenté un danger pour le système et ses valeurs. Les intégristes disent que je suis athée, parce que je porte un regard différent sur la religion et que je le dis franchement : j'ai une vision critique des religions. La gauche me reproche de parler de sexualité, et prétend que je préfère les femmes aux hommes, que je construis des partis de femmes et que je suis influencée par l'Occident, etc. Ceci montre leur ignorance de la réalité : ils imaginent que les combats se résument à la lutte des classes. Quant à la droite, elle me traite de communiste, et les musulmans eux, me trouvent "libertine" m'accusent de prôner la sexualité avant le mariage. C'est qu'ils sont ignares : Je m'élève contre la conception de l'honneur réduit à la virginité. J'ai dit que l'honneur doit s'étendre et englober la dignité, la sincérité et le courage. L'honneur des hommes doit être jugé d'après leur conduite et non d'après celle de leur femme. Restreindre la notion d'honneur à l'hymen — soit dit en passant, 30 % de femmes en naissent dépourvues - c'est une conception ridicule de la morale et de l'honneur. Quant aux gouvernements, ils disent que je suis une oppo-

EGYPTE sante et une extrémiste. Certaines personnes ne saisissent pas mon action, mon œuvre dans sa globalité, mais citent un mot sans le replacer dans son contexte, afin de lui donner son sens véritable. Je suis, par exemple, contre les hommes selon les circonstances et non en général. J'ai essayé, au fil de mes écrits, de parler de politique, d'économie, de religion, de morale, de biologie et de sexualité, je n'ai jamais dit que j'étais l'ennemie de l'homme, bien qu'on l'ait dit de moi. Au contraire, 30 % des membres de notre association sont des hommes, je suis mariée et j'ai deux enfants. J'aime les hommes et les femmes évolués et éclairés, et j'ai souffert autant de femmes que d'hommes.

Je m'oppose à la division biologique de Freud car l'humanité ne se divise pas en mâles et en femelles. Il y a de l'humanité dans les deux sexes : nous ne vivons pas dans une forêt, mais dans une société humaine. Nous nous devons de nous traiter en

On a dit que j'étais contre la féminité. Oui ! Je suis contre la féminité vulgaire et artificielle, contre la beauté du maquillage et les talons hauts, contre tout ce qui déforme les femmes, celles qui, craignant pour leur chevelure, ne font pas de natation, ou qui ne font pas de sport parce que leurs muscles pourraient se développer, contre la femme chétive, celle qui maigrit pour être encore plus "femme". Je m'insurge contre tout cela ; féminité signifie courage, intelligence, beauté naturelle et santé. Je suis contre la qui nous est imposée. Je n'aime pas non plus la "virilité" des moustaches et des muscles. Tout cela je l'ai écrit, alors, soit on ne l'a pas compris, soit on en l'a pas lu. Ce que j'ai écrit sur le système patriarcal constitue un danger pour les régimes établis qui ont décidé de combattre les femmes à

El-Hadaf, 8 mars 1992

Une erreur sur cette page ?