Kazakhztan, a pris des dimensions internationales (voir Inprecor n° 347 du 28 février 1992). La présence et les médiations européennes n'ont cependant rien au quotidien
Depuis la disparition de l'Union soviétique et le départ de l'Armée rouge, le
conflit qui déchire le Nagorny Karabagh, enclave arménienne au sein du réglé. Un de nos collaborateurs s'est rendu sur place. Vicken CHETERIAN
L'AVION nous amenant d'Erevan est passé à haute altitude au-dessus des territoires azéris, avant de traverser une zone de perturbations dans une région montagneuse, puis d'atterrir au Karabagh. Depuis que les combattants arméniens ont pris le contrôle de Khojalu, où est situé l'aéroport, des avions civils Yak-40 effectuent quatre ou cinq vols par jour — quand les conditions météorologiques le permettent — pour relier le Karabagh avec Erevan, et donc avec le monde extérieur. Dans l'avion, il y avait trois journalistes aux côtés de quelques civils et de combattants, assis sur des sacs de farine.
L'aéroport se trouve à sept kilomètres au nord de Stepanakert, la capitale du Karabagh. Il n'y avait aucune voiture sur l'autoroute, mais nous avons vu des groupes de civils à pied, transportant de la nourriture achetée dans les villages alentours. Tous les arbres bordant la route ont été coupés car c'est la seule source d'énergie durant l'hiver. Stepanakert a été durement bombardée, seuls quelques bâtiments ont échappé à la destruction. La plupart de ses 60 000 habitants ont dû chercher refuge dans des villages un peu plus sûrs ou hors de la région. Les autres passent leurs nuits dans des caves, et durant la journée, ils ne sortent que pour chercher de la nourriture et un peu
Quand je suis arrivé à Stepanakert, lundi 6 avril 1992, la ville était calme, à cause de la présence d'une délégation iranienne, dirigée par le représentant personnel du ministre des Affaires étrangères, Mahmoud Vayazi. Il m'a dit qu'il discutait les termes d'un nouveau cessez-le-feu, la venue d'observa— Inprecor n° 352 du 8 au 21 mai 1992
CEI teurs iraniens sur les fronts, et la levée du blocus. Selon lui, le dialogue politique pourra débuter ensuite.
Le vide laissé par l'Armée rouge
Mais l'heure n'était pas aux discussions politiques. Le Soviet suprême du Karabagh a déclaré l'indépendance de cette république, le 2 septembre 1991, trois jours après que l'Azerbaïdjan a proclamé sa propre indépendance — décision confirmée, le 10 décembre 1991, par plus de 90 % des votants lors d'un référendum populaire. Par ailleurs, selon Levon Melik-Chahnazarian, ministre de la commission des Affaires étrangères à Stepanakert, le gouvernement azéri est disposé à reconnaître les droits culturels des Arméniens, mais rejette toute forme d'indépendance politique.
D'après lui, la situation politique instable en Azerbaïdjan même pose problème. Les autorités de Bakou ne contrôlent qu'une partie des combattants sur le terrain, alors que les plus actifs sont ceux des brigades du Front populaire d'Azerbaïdjan, faiblement coordonnées. Avant l'élection présidentielle en Azerbaïdjan, prévue pour juin 1992, toute victoire ou défaite militaire pourra directement être utilisée dans la campagne électorale. En février 1992 déjà, la perte de Khojalu par les Azéris et les massacres qui ont suivi obligèrent le président Moutalibov à démissionner.
Dès le lendemain du départ de l'Iranien Vayazi de Stepanakert, la ville a été pilonnée depuis Shoushi, et cinq personnes ont été blessées. Depuis, les bombardements quotidiens ont recommencé.
Quand l'Armée rouge a commencé son évacuation, en septembre 1991, la guérilla entre les Azéris et les Arméniens s'est transformée en guerre ouverte. Chacun des camps a récupéré le matériel de l'Armée rouge laissé sur place ou revendu. Serge Sarkissian, ministre de la Défense du Karabagh, a déclaré que les forces arméniennes détenaient dix tanks T-72, et plus de 80 véhicules blindés provenant de la garnison de Stepanakert. Les Azéris ont hérité de quantités de matériel plus importantes des bases d'Aghdam et de Kirovabad.
L'incertitude et l'avancée rapide de la guerre durant les premiers mois de 1992 ont provoqué de cruelles habitudes guerrières : les villages, pris par l'un ou l'autre côté, sont immédiatement incendiés, afin que la population "ennemie" ne puisse pas changer de camp. Les jeunes hommes capturés sont généralement mis à mort, violemment. Plusieurs combattants arméniens gardent toujours une balle à portée de la main — « Les Turcs ne me prendront jamais vivant », explique Arayig. Cependant la déléguée de la Croix-Rouge internationale, Mary Perkins, m'a dit avoir vu des prisonniers de tous âges dans les deux camps.
Après la tentative ratée du coup de force conservateur, en août 1991, Moscou semble avoir complètement perdu toute influence dans le Sud du Caucase. Les Azéris et les Arméniens se méfient de la Russie à cause de la politique de l'ère Gorbatchev, lorsque le conflit était utilisé par Moscou pour forcer les deux républiques à rester dans l'Union. En outre, la Russie semble opposée à l'indépendance du Karabagh, de crainte qu'une aspiration similaire ne s'étende dans ses régions méridionales, constituées de "républiques autonomes".
Un paradis pour les mercenaires
Par ailleurs, des officiers soviétiques ont trouvé un nouveau "travail" dans la guerre du Karabagh, en vendant le matériel de l'armée, et en s'engageant comme mercenaires. Dans différents villages de la région, j'ai rencontré des Russes, des Ukrainiens et un Ouzbek engagés du côté arménien. Certains ont déserté, et d'autres se sont engagés après la fin de leur service militaire, préférant se battre au Karabagh plutôt que de rentrer chez eux pour être au chômage. Le commandant de la région de Mardouni, Avo, m'a appris que les Arméniens avaient acheté douze véhicules blindés en janvier 1992 contre l'équivalent de 1 500 dollars. Selon un diplomate iranien, les pilotes des hélicoptères russes touchent 10 000 roubles (environ 100 dollars) pour vingt minutes d'opéra-
Comme une solution diplomatique n'est pas à l'ordre du jour, tous les scénarios militaires possibles sont testés. Début avril 1992, les forces azéries ont tenté d'attaquer Stepanakert depuis Shoushi, et, le 10 avril, elles ont attaqué Maragha depuis Bir Bashir, causant la mort de 45 civils et de cinq combat-
tants arméniens. Grâce à leur puissance de feu supérieure, les forces azéries ont soumis les villages du Karabagh à un roulement d'artillerie, de manière à maintenir la pression. Les Arméniens, moins bien armés mais mieux organisés, ont tenté de lancer des attaques terrestres pour neutraliser les postes avancés azéris.
Méfiances réciproques
Les médias azéris accusent les Arméniens de préparer une attaque pour prendre Shoushi, où se trouve l'artillerie qui bombarde quotidiennement Stepanakert, et par où passe la route reliant le Karabagh à l'Arménie. On raconte que si Shoushi était pris par les Arméniens, la population kurde du village de Lachin laisserait les produits passer entre l'Arménie et le Karabagh.
Mais il ne sera pas facile de prendre Shoushi : la ville est protégée de trois côtés par des montagnes et par des gorges ; ses défenseurs sont mieux équipés que les Arméniens. En outre, cette attaque embarrasserait le Mouvement pan-arménien au pouvoir à Erevan. Après être devenu présiEGYPTE dent, Levon Ter-Petrossian a modifié sa politique : lui, qui exigeait auparavant une unification immédiate entre l'Arménie et le Karabagh, a adopté une position plus pragmatique. Selon Alexandre Tadeosian, chef du bureau des relations avec la Communauté des Etats indépendants (CEI) du ministère des Affaires étrangères arménien, l'Azerbaïdjan essaye de dépeindre ce conflit comme une revendication territoriale arménienne au sein de sa propre république, et non comme une question d'autodétermination d'un peuple.
Aujourd'hui, l'Arménie a abandonné sa position antérieure et soutient le droit à l'autodétermination de la population du Karabagh. Jusqu'à présent, l'Arménie n'a pas officiellement reconnu l'indépendance du Karabagh, afin de ne pas aggraver la situation.
Si Shoushi était pris par les Arméniens, un lien pourrait s'établir entre Erevan et Stepanakert, ce qui risquerait de provoquer un affrontement direct entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. C'est pourquoi les gens au pouvoir à Erevan essayent d'éviter cela, contrairement au parti d'opposition Tashnak, qui possède une forte influence au Karabagh.
A l'aéroport de Khojalu, plusieurs familles avec leurs bagages espèrent pouvoir partir avec l'un des avions. Mais seules les personnes munies d'une autorisation spéciale peuvent y parvenir. Les usines sont soit détruites par des bombardements, soit fermées à cause du manque de matières premières. L'électricité et le téléphone ont été coupés, et le risque d'épidémies menace Stepanakert.
Les habitants du Karabagh apprécient la présence de journalistes étrangers qui témoigneront ensuite de leurs souffrances. Une famille nous a invités à dîner chez elle. Krikor, le grand-père, nous a expliqué que les bolcheviques avaient placé le Karabagh sous la domination azérie, et qu'aujourd'hui les Arméniens lutteraient jusqu'à la mort pour leur indépendance. Après avoir porté des toasts à la victoire, il m'a demandé si nous pouvions emporter son petit-fils avec nous à Erevan, en le faisant passer pour un journaliste. *
Erevan, 20 avril 1992 fait avancer continuellement : mes idées, mes lecteurs et mes écrits changent, c'est la raison pour laquelle j'écris. Bien que mon