LA manifestation contre la guerre, qui rassembla des dizaines de milliers de manifestants, le 6 avril 1992, à
Sarajevo, constitua la dernière tentative pour arrêter le glissement de cette république vers la guerre.
Le mouvement pacifiste de Bosnie-Herzégovine était le plus fort de l'ancienne Yougoslavie — il était évident, depuis le début, que la guerre serait meurtrière, car aucun des trois groupes ethniques de cette république - Serbes,
Croates ou Musulmans n'est numériquement majoritaire.
Aucune force politique significative ne soutenait les militants antiguerre — lors de cette manifestation, on pouvait voir des drapeaux yougoslaves frappés de l'étoile rouge, des bannières de la Ligue des communistes yougoslaves
(LCY, dissoute en 1990) (1), et même des portraits de Tito.
La fin de la manifestation fut aussi symbolique : des gardes serbes embusqués tirèrent sur la foule depuis les fenêtres de l'Holiday Inn, le centre du
Parti démocratique serbe
(PDS) et de son leader, Rado-
Ensuite, quelques manifestants occupèrent l'édifice du Parlement, et mirent en place un "parlement du peuple" dont les séances furent retransmises à la télévision ;
ils instaurèrent un Comité de salut national de 25 membres. C'était la fin des activités pacifistes — le lendemain, les manifestants se replièrent chez eux et la guerre éclata.
Depuis l'éclatement du conflit en Croatie et après la proclamation de la "République autonome serbe de la Krajina" par les dirigeants serbes autoproclamés, des aspirations similaires apparurent dans les zones de
Bosnie-Herzégovine majoritairement peuplées de Serbes.
YOUGOSLAVIE
L'éclatement de la
Selon des estimations officielles, publiées le 10 mai 1992, 1 320 personnes ont été tuées depuis le début des hostilités en Bosnie-
Herzégovine, alors que 6 700 autres sont blessées. Le président de la Croatie, Franjo Tudjman, et celui de Serbie, Slobodan
Milosevic, souhaitent une partition de cette république (voir
Inprecor n° 348 du 13 mars 1992), et, comme ils ne parviennent pas à leurs fins par des moyens pacifiques, ils n'hésitent pas à employer des soldats et des milices de volontaires. La
Communauté européenne (CE) soutient la partition de la Bosnie en cantons ethniques et elle n'a rien fait pour enrayer la montée de la violence, bien au contraire.
Le comité international de la Croix-Rouge est tout aussi impuissant face à l'afflux de réfugiés — 650 000 personnes déplacées en Bosnie-Herzégovine, 1,5 million dans l'ensemble de l'ancienne Yougoslavie. Les pays membres de la CE, en outre, ne s'empresseront sûrement pas d'ouvrir leurs portes aux
— la Norvège et l'Allemagne ont déjà anoncé qu'elles restreindre les conditions d'accueil des exilés.
Christian POMITZER sion de la Bosnie-Herzégovine en cantons ethniques (2). L'Association démocratique croate (ADC), un rejeton du parti du président de Croatie, Franjo Tudjman, poursuit un objectif similaire par rapport aux zones réfugiés allaient nautés entières.
La stratégie du PDS passe par la divicroates de Bosnie. Les visées des groupes serbes et croates en
Bosnie s'expliquent par la dépendance étroite qui existe entre les différentes directions nationalistes et leurs "pays natals".
Déjà, vers le milieu 1991, des pourparlers secrets avaient eu lieu entre le président Tudjman et son homologue serbe,
Slobodan Milosevic, concernant un éventuel accord sur la partition de la Bosnie ; le plan de "cantonisation" n'était qu'un premier pas en ce sens. Les négociations récentes, sous les auspices de la CE, ne tombent pas du ciel.
Dès le départ, les Serbes revendiquaient 70 % du territoire et les Croates 35 %, laissant aux Musulmans
— qui au début s'opposaient à la partition et à la "cantonisation"
- moins que des miettes. Ces derniers ont finalement commencé à soutenir le plan de "cantonisation"
tout en manifestant des résistances face à ce "moindre mal"
- la CE en faisait une condition pour reconnaître la Bosnie-
Il n'y a qu'une région véritablement homogène, du point de vue de sa population, en
Bosnie-Herzégovine, ce qui constitue un problème à l'heure de diviser cette république en cantons ethniques.
On ne pourrait y parvenir que par des exodes ou par l'assimilation forcée de commu-
Le régime serbe a provoqué la destruction de la Yougoslavie en jouant la carte nationaliste pendant des années.
Lorsque, en mars 1991, les critiques du régime de Belgrade manifestèrent pour exiger une démocratisation, Milosevic décida de déclencher les hostilités. La priorité fut désormais donnée au "salut" des commu-
1) Voir Inprecor n° 327 et 335 des 29 mars et 19 juillet 1991.
2) Voir Inprecor n° 348 du 13 mars 1992.
= YOUGOSLAVIE
Armée fédérale
Armée serbe 53.4.1 IS. MILOSEVIC nautés serbes en Croatie et, ensuite, en Bosnie. Cependant, la guerre avec la Croatie n'apaisa pas les protestations en Serbie — alors que le régime subit une pression permanente et croissante des dirigeants serbes de Croatie et de Bosnie et de l'armée fédéra-
Les intérêts de l'armée fédérale
Pour parvenir à préserver l'unité entre toutes ces forces, Milosevic veut former la Grande-Serbie, présentée au monde comme la "troisième Yougoslavie", dans laquelle les territoires arrachés à la Croatie et à la Bosnie s'ajouteront à la Serbie et au Monténégro. En fait, selon ce projet, toute la Bosnie devrait s'intégrer dans le nouvel Etat ; mais, dans la mesure où les Croates et les Musulmans de cette république opposent une forte résistance, Milosevic envisage de se tailler un morceau de territoire bosniaque aussi grand que possible, en utilisant l'armée fédérale et les combattants volontaires aguerris par la campagne de Croatie.
L'armée fédérale a aussi ses intérêts propres en Bosnie-Herzégovine, qui coïncident dans une large mesure avec ceux de la Serbie. L'armée a perdu d'importantes sphères d'opération en Slovénie et en Croatie ; si elle venait à perdre la Bosnie, où 100 000 hommes de troupe sont stationnés — environ la moitié des effectifs "fédéraux" — sa taille actuelle serait remise en question. De plus, dans l'ancienne Yougoslavie, la Bosnie était l'armurerie des militaires — les deux tiers de la production militaire de la fédération y sont concentrés.
L'état-major s'accroche donc à la Bosnie comme à son dernier bastion, en dehors de la Serbie - celle-ci étant en banqueroute, elle aura du mal à continuer à financer une armée de la taille actuelle.
Les forces armées se battent aussi pour préserver leur source d'approvisionnement, comme ce fut évident lors des combats contre les unités territoriales croates et musulmanes à Mostar. Enfin, l'armée prétend aussi jouer un rôle d'arbitre, comme à l'occasion du bain de sang dans la ville-frontière de Zvornik. Franjo Tudjman a officiellement reconnu l'indépendance de la Bosnie, et il a proposé aux citoyens croates de cette république la double nationalité. Il a autorisé le départ des membres de la Garde nationale croate originaires de Bosnie pour qu'ils participent aux combats dans leur pays. Il est évident que le gouvernement croate, tout comme celui de la Serbie, a fourni de l'argent et des armes aux para-militaires croates de Bosnie depuis le début 1992. On sait aussi que des unités des Forces de défense croates (HOS), l'aile militaire du parti fasciste de Dobroslav Paragas, ont effectué des opérations en Herzégovine occidentale ; si la Bosnie éclatait, la Croatie pourrait essayer d'annexer cette région. La lutte pour Kupres, qui se trouve aux marges de la région croate, et qui représente une des plus importantes positions stratégiques pour les différentes parties en conflit, vise à marquer le terrain de la zone d'influence croate.
La fragmentation politique de la Bosnie
Peut-on parler, dans ces circonstances, d'une vie politique autonome en Bosnie-Herzégovine ? Lors des premières élections libres de 1990, les anciens communistes subirent une défaite plus cuisante que dans les autres républiques de l'ancienne fédération ; cette déconfiture s'explique, entre autres, par le scandale financier d'"'Agrokomerc" — la plus importante histoire de corruption de la Yougoslavie, qui entraîna la suppression de milliers d'emplois. Cette déroute profita, en premier lieu, aux partis nationalistes anticommunistes implantés dans les trois groupes ethniques.
La majorité des sièges du Parlement allèrent au Parti musulman d'action démocratique d'Alitja Izetbegovic, le Premier ministre ; les autres se partageant entre le Parti démocratique serbe et l'Association démocratique croate. Dans la mesure où aucune de ces formations n'avait la majorité absolue, elles furent contraintes de former une grande coalition, en se répartissant le pouvoir à la proportionnelle.
Mais les aspirations nationales dominèrent très vite la discussion politique, au détriment des questions économiques et sociales. Les partis serbe et croate restaient fidèles aux intérêts de leurs sponsors extéIzetbegovic a établi des contacts avec le monde musulman, dont il a reçu une certaine aide financière. Mais. les Musulmans bosniaques ont surtout été livrés à eux-mêmes.
La notion de "Musulman", comme catégorie ethnique, est le produit de la politique de Tito, qui voulait créer une nation tampon entre les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes. Mais, on assiste en Bosnie à une renaissance réelle du sentiment islamique, qui n'a pas encore pris une direction fondamentaliste. Durant la campagne électorale, Izetbegovic se présentait sous le mot d'ordre « Tradition et tolérance », et il semble être partisan d'une république bourgeoise multiethnique. La renaissance du nationalisme serbe et croate, en Bosnie, est étroitement liée aux événements des "républiques mères", la Serbie et la Croatie.
Le vide idéologique et la profonde crise économique ont également contribué à fertiliser le terrain du nationalisme. La banqueroute économique
L'éclatement de la Yougoslavie et les obstacles au commerce créés par la guerre ont placé la Bosnie, qui dépend de la Croatie et de la Serbie pour son approvisionnement alimentaire, dans une situation économique très précaire. En mars 1992, l'inflation a atteint 45 % et le chômage touche 30 % de la population active ; les salariés ont subi une grosse perte de leur pouvoir d'achat. En plus, la Bosnie n'a pas de réelle direction politique à cause de la fragmentation intérieure. L'attitude du gouvernement bosniaque, et notamment du Parti musulman d'action démocratique, face aux différentes alternatives — une fédération, une confédération ou l'indépendance —, dépendrait, avant tout, du rapport de forces politique changeant de la Yougoslavie.
Après le départ de la Slovénie et de la Croatie de la Yougoslavie, la Bosnie était obligée de prendre une décision. La Slovénie avait pu résister avec succès à l'intervention militaire et la Croatie sombrait dans la guerre. La Bosnie, et notamment le Parti musulman d'action démocratique, essaya de rester neutre. Pour Izetbegovic, la confédération était le seul moyen de maintenir la Bosnie à l'écart des conflits nationaux. Cependant, après le départ de la Croatie, seul contre-poids possible à la Serbie, la Bosnie se retrouva face à deux alternatives : soit entrer dans une fédération yougoslave dominée par la Serbie — ce qui aurait entraîné une forte croissance de l'influence du parti nationaliste serbe en Bosnie —, soit choisir son indépendance.
Cette dernière option supposait l'acceptation de la "cantonisation" proposée par la CE, appelée comme médiateur. A partir de là, il est devenu très difficile de suivre les différentes motivations des forces politiques et des individus impliqués — il y a trop de facteurs en jeu.
Si Izetbegovic choisissait l'indépendance, il devait se tourner vers l'Association
démocratique croate comme partenaire possible dans une coalition, même si elle était très peu digne de confiance. Mais cela serait apparu comme une provocation vis-à-vis du Parti démocratique serbe.
Le 9 janvier 1992, le PDS revendiquait « une république serbe en Bosnie-Herzégovine », ripostant à la déclaration de souveraineté du Parlement bosniaque contre laquelle il avait voté. Le leader musulman espérait, à l'époque, contenir le PDS en organisant un référendum sur l'indépendance et grâce à la reconnaissance de la CE. Mais le scrutin confirma le statu quo : les Musulmans et les Croates votèrent massivement pour l'indépendance de la Bosnie, alors que les Serbes boycottaient le scrutin. Izetbegovic ne pouvait plus reculer sans perdre la face.
L'engrenage
Le 7 avril 1992, juste après le référendum, la "République des Serbes de Bosnie-Herzégovine" fut proclamée dans le territoire contrôlé par la milice serbe de Croatie et par des unités serbes de la force de défense
Le lendemain, le gouvernement des Musulmans et des Croates, qui perdait rapidement tout contrôle sur son territoire, proclama l'état d'urgence et s'empara du commandement de la force de défense territoriale de Bosnie pour former le noyau d'une nouvelle armée régulière bosniaque.
Comme en Croatie, la CE et les Nations-Unies sont devenues des acteurs du carnage. L'enthousiasme de la CE pour la "cantonisation" montre son incompréhension de la situation. Aujourd'hui, la "cantonisation" se réalise de fait par la guerre, les massacres, les pillages et l'exode de centaines de milliers de personnes.
Les priorités des Nations-Unies sont claires. Les élections aux Etats-Unis ne se gagneront pas dans les Balkans, alors que le problème de la Libye revient sur le devant de la scène — mais un changement d'attitude semble apparaître depuis quelques jours à Washington. Le malheureux peuple de Bosnie attend d'être soulagé par les troupes des Nations-Unies.
Pourtant, les troupes de l'ONU ne feront rien avant que la "cantonisation" de la Bosnie ne soit achevée. Après — des dizaines de milliers de vies plus tard - l'ONU s'occupera d'assurer la sécurité des zones d'influences serbes et croates et l'établissement d'un Etat musulman dans ce qui restera de territoire. Le mouvement pacifiste a du mal à répondre à l'engrenage de la guerre. Le conflit en Bosnie-Herzégovine, comme en Croatie, risque de devenir une réalité quotidienne. *
Die Linke, mai 1992