Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Qui vote pour Le Pen ?

Inprecor n° 353, 22 mai 1992 · p. 5-9 · 4 590 mots

France Femmes Écologie

Les récentes élections qui ont eu lieu en Europe, fin 1991 et début 1992, révèlent la percée, plus ou moins importante, de mouvement réactionnaires, populistes ou fascistes (voir Inprecor n° 351 du 24 avril 1992). Même s'ils ne s'appuient pas sur une dynamique totalement identique — les questions régionales, par exemple, en Belgique et en l'Italie —, ils émergent dans une situation profondément dégradée, tant au niveau économique et social que politique. Partout, la crise des institutions a profité aux partis d'extrême droite. En France, les élections cantonales et régionales du 22 mars 1992 ont confirmé la persistance du Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen dans le paysage politique (voir Inprecor n° 350 du 10 avril 1992), avec près de 14 % des suffrages exprimés. Si l'ampleur du "phénomène Le Pen" est maintenant une donnée de la vie politique française, la typologie de ses électeurs, leur évolution et leurs motivations sont moins connues. Inprecor a rencontré Nonna Mayer, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l'unité du Centre d'étude de la vie politique française (CEVIPOF). Elle a dirigé, entre autres, avec Pascal Perrineau, un ouvrage collectif Le Front national à découvert aux Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Nous poursuivrons, dans les prochains numéros d'Inprecor, le tour de l'Europe des mouvements réactionnaires et fascistes en Italie, en Allemagne et en Belgique.

INPRECOR : Quelle est la réalité de la présence du FN dans les institutions françaises?

Nonna MAYER : Il ne faut pas exagérer : il possède maintenant trois conseillers généraux, 239 conseillers régionaux — il n'y a plus que 10 départements où il n'a pas encore de conseillers —, et près de 1 700 conseillers municipaux et dirige une trentaine de mairies. Il compte, par ailleurs, une député au Parlement français et une dizaine de députés au Parlement européen. Cela ne représente pas un poids institutionnel très important, mais il faut souligner que son influence dépasse le nombre de ses représentants élus.

Depuis 1972, c'est un parti qui s'est solidement implanté. On peut estimer aujourd'hui qu'il a quelque 50 000 adhérents, en mesure de quadriller le territoire national français — cela représente la moitié moins de ce que revendique le FN, mais c'est tout de même considérable.

En plus de cette forte implantation partisane, il a essayé d'étendre son influence, par le biais d'associations diverses, dans tous les milieux professionnels. Il existe des cercles auprès des anciens combattants, des dockers, des femmes, des jeunes, des personnels de la santé. Toute une constellation de cercles prolongent son influence. A l'université également, le Renouveau étudiant et le Cercle national des étudiants de Paris ont fait élire quelques représentants, profitant du très fort taux d'abstention des étudiants. Mais, il n'y a pas un raz-de-marée lepéniste. Ce qui est important, aujourd'hui, c'est son potentiel électoral qui varie, depuis 1984, entre 10 et 14 % des suffrages exprimés.

Lorsqu'on demande régulièrement dans les sondages « Y-a-t-il un parti pour lequel vous ne voteriez en aucun cas ? », deux Français sur trois citent le FN, ce qui veut dire qu'un Français sur trois n'exclut pas de voter pour lui. Enfin, le sondage effectué par Le Monde, en octobre 1991, montre qu'il y a une nette progression de l'influence des idées du FN, puisqu'aujourd'hui un Français sur trois est d'accord avec ses idées.

• Le FN a commencé à construire son influence autour de la question

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du racisme et de l'immigration. Mais dans le débat sur sa caractérisation comme organisation fasciste ou pas, un des aspects à souligner est sa capactié à aller au-delà de ces thèmes pour couvrir des terrains qui impliquent d'autres constructions idéologiques, comme, par exemple, la défense de l'espèce, l'écologie, etc. Est-ce que cela correspond à une évolution récente ? De quelle manière cible-t-il différentes catégories sociologiques ?

Le FN fait des tentatives très nettes pour élargir son influence et pour marcher sur les plates-bandes des autres partis, notamment depuis 1991, sur les thèmes de l'écologie et de l'environnement, et en direction des agriculteurs — les deux étant assez liés — avec la création d'un Cercle national des agriculteurs. Jusqu'à présent cela n'a pas marché : le président démissionnaire de ce cercle, Alexis Arette, a pris ses distances vis-à-vis du FN. C'est un ancien membre de la Fédération française de l'agriculture (FFA), un des réseaux par lequel le FN espérait s'implanter dans les milieux agricoles. Pour le moment, c'est un échec. Il existe localement des notables acquis aux thèses du FN, et on peut constater, à certains endroits, une légère augmentation du vote rural pour Le Pen, notamment dans la région Centre, en

Mais, lorsqu'on analyse les résultats nationaux, les agriculteurs restent, avec les enseignants, ceux qui résistent le plus aux sirènes du FN. Ils cumulent tous les facteurs qui font barrage à l'influence du FN : fortement organisés et syndiqués, fortement contrôlés par la droite classique (essentiellement par le Rassemblement pour la République - RPR), avec une forte proportion de catholiques pratiquants. Or, contrairement à ce que l'on croit, les catholiques les plus pratiquants sont les plus hostiles au FN.

• Quel est le type d'électorat du FN et, surtout, quelle a été son évolution depuis cinq ou six ans?

C'est un électorat évolutif, il a des caractéristiques générales qui se sont confirmées avec le temps. Il faut l'analyser sur deux plans : le FN est un parti nouveau, qui a mordu sur les électeurs des partis existants, et il faut distinguer les caractéristiques politiques et sociologiques de ses électeurs.

Prenons les caractéristiques politiques : en 1984, lorqu'il apparaît pour la première fois sur la scène politique française, les sondages montrent que le FN recueille des suffrages dans toutes les catégories de la population et parmi tous les électorats. Mais, c'est un électorat très marqué à droite. Il profite, à l'époque, d'une radicalisation d'une partie de la droite face à l'arrivée des "socialo-communistes" au pouvoir.

A partir de 1986, il récupère les "déçus du socialisme", des milieux moins marqués à droite et plus populaires. Son électorat se diversifie. Le cas de Paris est, à cet égard, très significatif : au niveau des 80 quartiers intra-muros, lors des élections européennes de 1984, la carte du vote Le Pen montre que ce sont surtout les "beaux quartiers" de l'Ouest qui ont voté pour lui ; à partir de 1986, c'est vers les quartiers populaires de l'Est parisien que les bastions du FN se sont déplacés, même si on note toutefois qu'il obtient des voix dans tous les quartiers de la

A partir de 1988, ces deux types d'électorat bourgeois et populaire fusionnent.

Le Centre de la vie politique française (CEVIPOF) a fait une grande enquête post-électorale après l'élection présidentielle de 1988. On observe, parmi les électeurs qui avaient voté pour Le Pen au premier tour de l'élection, que seulement un tiers avait voté pour le FN aux élections législatives de 1986. Il y a donc un fort taux de renouvellement de son électorat. Comment les deux tiers restants avaient-ils voté en 1986 ? 50 % avaient choisi la droite classique ; un quart, la gauche - et massivement la gauche socialiste - ; le reste, un petit tiers, n'était pas inscrit sur les listes électorales, il s'agissait d'électeurs trop jeunes pour voter ou bien qui ne se sont pas dérangés pour aller voter. Contrairement aux idées reçues, l'électorat du FN vient plutôt de la droite classique, mais il y aussi une forte minorité d'électeurs de gauche ou d'électeurs apathiques, abstentionnistes.

Bien sûr, compte tenu de ses origines politiques différentes, cet électorat est sociologiquement diversifié, moins typé que celui de la droite modérée et de la gauche. Mais, certaines catégories votent plus FN que d'autres : c'est d'abord un électorat urbain — en 1988, 52 % des électeurs de Le Pen vivaient dans des villes de plus 100 000 habitants. La carte des zones de force du FN se situe au Nord-Est d'une ligne le Havre, Valence, Perpignan ; c'est la France urbaine, la France industrielle, la France où il y a des

Ensuite, c'est un électorat très masculin. Les hommes, quel que soit le type d'élection, votent plus souvent pour le FN, pour une raison assez compréhensible : le FN remet en cause tous les acquis féministes, les droits des femmes (droit à l'avortement, travail des femmes, etc.). Deux catégories votent nettement plus souvent pour le FN : d'abord, les petits commerçants et les artisans, depuis 1986 ; en 1984, c'était le cas des gros commerçants, industriels, professions libérales. Progressivement, c'est chez les ouvriers que le Front national fait également ses meilleurs scores, en particulier chez les ouvriers qualifiés — de l'ordre de 19 % des suffrages exprimés, aux élections régionales de 1992, contre 16 % chez les petits patrons. Il faut souligner que ce n'est pas le lumpen proletariat qui vote le plus pour le FN. Si on prend les caractéristiques moyennes de ces électeurs, ils ont même un revenu moyen supérieur au revenu moyen des Français, ils ont plus de patrimoine, sont plus souvent propriétaires de leur entreprise ; ils ont plus souvent un petit diplôme (CAP, diplôme technique) - et leur taux de chômage n'est pas supérieur à la moyenne nationale.

• La confusion sur l'ampleur du transfert des votes du Parti comuniste (PC) vers le Front national - qui représente à peine plus de 3 % - vient d'une illusion très répandue en

France, selon laquelle, dans les quartiers populaires, on aurait toujours voté très majoritairement pour la gauche. Or, il existe un vote populaire pour le RPR. Il peut donc y avoir un transfert de votes RPRouvrier vers le Front national.

Traditionnellement, la gauche française pense qu'il y a une généralisation du vote de classe maintenue au fil des années — qui, en fait, est entré en crise au début des années

50, 60 avec l'arrivée de De Gaulle

Il n'y a jamais eu de catégorie sociale politiquement monocolore, le "vote ouvrier" n'existe pas, pas plus que le "vote petits commerçants-artisans" ; il y a simplement, des ouvriers, une probabilité plus forte de voter pour un parti de gauche, ou pour les écologistes, que chez les petits commer-

Lorsqu'on croise les variables politiques et les variables socio-professionnelles, on voit clairement que les électeurs qui votaient avant pour la gauche, et qui sont passés au FN, sont plus souvent des ouvriers. On constate même qu'ils ont un système de valeurs semblable à celui des électeurs qui sont restés fidèles aux partis de gauche, sauf sur deux points. Interrogés sur le Revenu minimum d'insertion (RMI) ou sur l'impôt sur les grandes fortunes, ils répondent comme les électeurs de gauche, comme les autres ouvriers, ils sont pour. Mais quand on les interroge sur le problème de l'immigration ou de l'insécurité, ils répondent comme les électeurs fidèles du FN. Ce qui amène naturellement à une question : pourquoi cette fixation sur ses deux problèmes ?

L'explication semble moins tenir à des facteurs objectifs (recrudescence des agres-

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Source : Sondage BVA/Libération, Antenne 2, FR3, France Inter/France Info, Paris Match, effectué le 22 mars 1992 auprès de 3 223

Extrême gauche

Ensemble

1,5

Sexe

NN

Hommes

Femmes

Age

18 à 24 ans

2

2

25 à 34 ans

35 à 49 ans

2

50 à 64 ans

- -

65 ans et plus

Profession de l'interviewé

Agriculteur

Artisan, commer.

Prof.lib., cadres sup.

Prof.intermédiaire

Employé

2

Ouvrier

Inactif

Vote aux élections européennes de 1989

PC

PS

2

Ecologiste

3

1

Centre

UDF-RPR

-

FN

-

Abstention sions, contacts fréquents avec des immigrés), que subjectifs, de l'ordre de l'imaginaire et du phantasme. Ils ne sont pas plus souvent agressés ou attaqués que la moyenne, mais ils ont peur de l'être. Ils ne sont pas plus exposés que les autres aux prétendus troubles de voisinage engendrés par la proximité des immigrés, mais ils les ressentent comme une menace. C'est le phénomène de

"halo", décrit par Pascal Perrineau ; les gens qui vivent dans des petits pavillons, près des cités populaires (HLM) et des immeubles à forte concentration immigrée, votent souvent plus pour le FN que ceux qui cohabitent avec les immigrés.

• Toute une série d'articles est parue sur le vote protestataire, lié à la crise des institutions et de la citoyenneté, c'est-à-dire à un vote de certaines catégories sociales, qui peut être un vote de révolte et de refus. Le Pen dénonce, par exemple, la "bande des quatre",

, mais les gens, eux, dénoncent la classe politique, qui correspond à l'image qu'ils ont des institu-

Divers

PC

PS gauche

2,5

8

18

00 .

6

17

10

17

19

15

21

3

12

-

12

2

2

6

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8

22

11

19

9

20

3

83

..-

56

8

2

8

~ -

2

-

14

2 électeurs, interrogés à la sortie des bureaux de vote de la métropole.

ailleurs en Europe?

lassitude à l'égard des gouvernants en place, qu'on trouve dans toutes les grandes démorésultats des sondages, on voit que les électeurs de Le Pen sont les plus sensibles au problème de la corruption et à l'incapacité de la classe politique à les représenter et à défendre leurs intérêts. Les scandales, les fausses factures, les délits d'initiés, les deux lois d'amnistie, concernant les délits liés au financement des partis politiques, ont beaucoup servi la cause de Jean-Marie Le Pen.

quatre" renvoient à une réalité ; les quatre grands partis n'ont pas réussi à résoudre la crise économique, à faire baisser le taux de chômage. Du même coup, la formation de

Le Pen apparaît paradoxalement comme un des derniers partis porteurs d'espoir. Sur

Vote aux élections régionales de 1992

Génération écologie

Catégoriels

Verts

7,5

4

5

6

3

8

13

8

5

8

10

5

3

3

3

15

3

6

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5

9

9

4

9

4

10

9

8

4

4

3

1

1

4

9

23

5

39

5

39

2

11

10 tions. Au-delà de la question de l'immigration, n'y a-t-il pas aussi un rejet, un dégoût des institutions et de l'appareil d'Etat en crise, comme

Verts.

Il existe effectivement un phénomène de craties occidentales. Lorsqu'on regarde les

Ces attaques contre la "bande des

UDF

Divers

FN

RPR droite

4,5

14

33

100%

100%

100%

29

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31

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100 %

40

5

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-

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26

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19

19

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100 %

INNNA

6

100%

3

11

6

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11

100 %

79

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8

3

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81

28

3

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100 % l'échiquier politique français, seuls deux partis ne sont pas passés par l'épreuve du pouvoir : le FN à l'extrême droite, et les

Après toutes les grandes batailles idéologiques des années 70-80, on a également le sentiment que les électeurs se replient sur des enjeux politiques plus concrets (environnement, insécurité, etc.). Tout cela reflète un sentiment général d'usure du pouvoir.

Un phénomène culturel plus vaste caractéristique les démocraties occidentales : nos partis politiques sont vieux. Leurs racines plongent dans le XVIlle ou le XIXe siècle, ils se sont fondés sur des clivages politiques.

ou religieux qui ont perdu de leur importance aujourd'hui. Les jeunes générations et les femmes, en particulier, qui participent de plus en plus à la vie politique, ne s'y reconnaissent plus. Des facteurs à la fois structurels et conjoncturels qui expliquent donc

• On risque de tirer des conclusions assez unilatérales concernant la situation politique en général, vis-à-

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vis du phénomène Le Pen. On dit que cela représente une baisse de la conscience de classe, ou de la conscience sociale, ce qui est vrai.

Mais, en même temps, cela révèle qu'une partie de la société cherche une réponse à la crise de l'Etat, des institutions de manière fausse et réactionnaire. Cela décrit un phénomène contradictoire.

sant par rapport aux banlieues, car on voit, par exemple, le Front national cibler les électeurs du PC.

Les communistes ne sont passés avec armes et bagages au FN ; mais le type d'électeur qui, il y a dix ans, aurait émis un vote protestataire, sans forcément adhérer par conviction aux idées du PC, qui se tourne vers le FN. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il vote "pour" ce parti, qu'il soit acquis à ses idées de manière définitive.

C'est au FN que la mobilité électorale est la

• Qu'en est-il du vote des jeunes pour le FN?

A la veille des élections régionales, un quart des jeunes de moins de 25 ans se disaient prêts à voter pour le FN. Mais il y avait manifestement une part de provocation dans leurs réponses. En réalité, c'est finalement dans les tranches d'âge les plus jeunes que les listes du FN ont fait leurs plus mauvais scores. Il y a, pour l'instant, une relation inverse entre jeunesse et vote Le Pen (voir le tableau en p.7).

• C'est une différence avec l'Italie, par exemple.

A Milan, un fort taux de jeunes vote pour les

Ligues lombardes.

On ne peut pas systématiquement comparer ces deux situations. Des facteurs communs existent, mais ensuite chaque formation reflète l'histoire spécifique des pays. En

Italie, il y a essentiellement un problème régional ; la vieille opposition entre le Nord et le Sud.

• Quelle est la nature, l'implantation sociale et la réalité du FN?

Il a beaucoup évolué. Lors de ses premiers congrès, les cadres étaient plutôt jeunes. Mais, aujourd'hui, ce parti a vieilli.

Ses membres sont plus âgés, plus privilégiés

Get plus masculins encore que son électorat. Les classes moyennes et les indépendants y sont très fortement sur-représentés. Ils forse situe beaucoup plus fréquemment à l'extrême droite sur l'échelle gauche-droite radicaux que les électeurs: plus autoritaires, C'est intéresteurs dans le domaine des mœurs (avortement, sexualité) (1). nal? part, la nostalgie de la grandeur française, et

UMMIGRATION

OUYREZ LES YEUX

QUI EST LE MALIN QUI A TROUVÉ CE MOT D'ORDRE!? pour l'Algérie française. La carrière de Jean-Marie Le Pen, à cet égard, est exemplaire : il est d'abord député poujadiste, puis il s'occupe de la campagne présidentielle de Tixier-Vignancour (2) ; il est de tous les combats contre l'indépendance de l'Algérie. prises?

ment un noyau dur extrémiste et politisé, qui

Sur le plan idéologique, ils sont plus plus hostiles aux immigrés, plus antisionistes, plus nationalistes et plus conserva-

• Quel est le lien, selon vous, entre francs.

la guerre d'Algérie et le Front natio-

Chaque fois qu'on interroge des militants du Front national sur leurs motivations, surgit d'une part, l'anticommunisme, d'autre le refus de la décolonisation. Les cadres du Front national sont, pour l'essentiel, des militants qui se sont opposés à la politique gaulliste dans les années 60 et qui étaient

Seuil, Paris.

• Est-ce que l'on connaît le type de militantisme du FN dans les entre-

Il existe des cercles, dont le plus important est Entreprise moderne et Libertés. Un certain nombre de patrons qui subventionnent régulièrement le Front national, de grosses entreprises (la baronne BIC, notamment). Là, on entre dans un autre débat sur les sources du financement du FN : la secte

Moon, ainsi que les héritages providentiels dont Jean-Marie Le Pen a bénéficié, mais aussi, les contributions des militants. On sait, par ailleurs, que pour figurer en bonne place sur les listes du FN, les candidats doivent verser des sommes importantes, allant de quelques milliers à plusieurs millions de

• Peut-on tirer des conclusions quant à l'implantation par grandes régions du FN ?

Son terrain de prédilection est la région

Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA), qui constitue pour lui une région symbolique, tournée vers "l'invasion des immigrés". C'est aussi la région où sont le plus présents les pieds-noirs (3), avec un contentieux particulier à l'égard des

Arabes... Pour toutes ces raisons, l'implantation du FN y est

• On a parlé aussi d'une évolution des candidats et de l'appareil du FN. Dans un premier temps, on a affaire à des transfuges du

RPR et de l'Union pour la démocratie (UDF), avec particulièrement des gens du RPR, pas vraiment infiltrés mais en contact depuis longtemps avec le

FN. Une partie de ces notables sont repartis dans l'autre sens, et les candidats des dernières élections étaient de véritables cadres de l'extrême droite et de longue date

Il est difficile pour un petit parti de susciter des candidatures, et surtout de s'implanter sur l'ensemble du territoire dès lors qu'il s'agit d'élections cantonales, municipales ou régionales. Au départ, le FN a eu du mal à trouver des candidats, au point

1) Voir Colette Ysmal in SOFRES, L'état de l'opinion 1991,

2) Jean-Louis Tixier-Vignancour, président du Parti des forces nouvelles, fondé en 1974, après la dissolution d'Ordre nouveau en 1973 et l'échec du Front national de Jean-Marie Le Pen aux présidentielles de 1974. J.L. Tixier-Vignancour a été candidat à la présidence de la République en 1965.

3) Français d'Algérie, rapatriés en mai 1962, peu avant la proclamation d'indépendance de l'Algérie.

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qu'il a souvent recruté par petites annonces. C'est le cas à Aulnay-sous-Bois, par exemple, où certains cadres actuels du FN ont été recrutés par des annonces dans Minute, lors des élections municipales partielles de 1983.

Depuis, le parti a évolué. Sous la direction de Jean-Pierre Stirbois, le précédent secrétaire général, il a été totalement réorganisé, centralisé, étoffé, des écoles de formation de cadres ont été créées. Après la précipitation des débuts, où il a fallu faire appel à des candidats venus de l'extérieur, des notables susceptibles de rassurer l'opinion, comme en 1986, progressivement, le FN s'est constitué un potentiel de candidats motivés, plus formés. Cette transformation a été poursuivie par l'actuel secrétaire général, Carl Lang. Le parti s'est professionnalisé.

• Y a-t-il eu des enquêtes sur l'appareil militant et son rapport à la violence, physique ou sociale ? Est-ce qu'il y a des liens entre le FN et des groupes néo-nazis ?

D'une certaine manière, le FN sert de rempart à la violence. Il tient à une image de respectabilité. Progressivement, il s'est débarrassé des skinheads, les éléments les plus gênants, susceptibles de compromettre son image. En 1984, un sondage de la SOFRES (institut de sondage), auprès de sympathisants du FN et du Parti des forces nouvelles (PFN), montrait qu'un quart d'entre eux seulement étaient tentés par un coup de force pour chasser la gauche du pouvoir (4). De temps en temps, évidemment, cela dérape. Il y a une violence verbale manifeste dans certains propos de Jean-Marie Le Pen ou du cinéaste Claude Autant-

Et puis, il y a eu les incidents à l'Assemblée nationale, dans la nuit du 10 au 11 octobre 1987, quand les députés du FN semèrent la pagaille en tournant les clés des boîtiers de vote électroniques dans toutes les

• Dans la vague précédente de montée du fascisme, l'affrontement était à l'ordre du jour, du fait de ce qu'était le mouvement ouvrier, les formes de luttes à l'époque, etc.

violence y était inscrite obligatoirement. Aujourd'hui, la crise et la décomposition du mouvement ouvrier sont telles que, au moins pour le moment, pour un parti qui n'est pas immédiatement candidat à la présidence de la République, la question de la violence n'est pas immédiatement posée. En revanche, dans cinq ou dix ans, personne ne sait. Mais, le

FN doit conserver un aspect subversif par rapport à l'appareil d'Etat.

Ainsi, lors du vote pour les présidences des conseils régionaux, certains élus du FN n'ont pas reporté leurs voix sur les candidats de droite.

Oui, c'est ce qu'ils ont fait en Bourgogne et en Lorraine, et partout, ils cherchent à bloquer les fonctionnements des conseils régionaux. C'est un indice.

Les sondages montrent également que, si les électeurs et les militants du FN ne sont pas forcément plus violents — ce qui est très difficile à sondage -, ils sont toutefois nettement manière forte : pour la peine de mort, contre le "laxisme de la justice", etc.

• Comment expliquesvous les résultats des élections régionales, et notamment le fait que le FN n'a pas atteint ses objec-

Ils escomptaient au moins entre 15 et 20 % des votes, et 40 % à Nice. Ils pensaient arriver en tête dans la région PACA, et obliger le RPR et l'UDF à négocier avec eux pour diriger cette région. Ils rêvaient de montrer qu'ils étaient capables de diriger une grande région française. Une des faiblesses du FN, de son point de vue, est qu'il reste perçu comme un parti "sectaire" "extrémiste", incapable de "gouverner la France". Même ses électeurs restent persuadés que Le Pen ne peut pas devenir président de la République, et que son parti n'est pas capable de gérer. Ils n'ont obtenu que 13,9 % des suffrages exprimés, soit moins que le score de Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle de 1988. Et dans la région PACA, il ne fait pas les scores

Que s'est-il passé ? Au cours des deux mois qui ont précédé les élections, il y a euune campagne active contre le Front national. Les meetings du Front national ont été systématiquement chahutés, empêchés, de nombreuses réunions ont été interdites pour motif de troubles éventuels à l'ordre public, et souvent, il y a eu des affrontements violents entre militants du FN et militants antifascistes.

Cette mobilisation anti-Le Pen a surtout démarré après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en mai 1990. Le FN a été désigné, à l'époque, comme indirectement responsable de ce qui s'était passé, en raison du climat de haine et d'intolérance qu'il développait en France. Une cinquantaine de manifestations ont eu lieu en France, dont la plus importante à Paris, le 14 mai, à laquelle a participé le président de la République,

François Mitterrand. A cette époque, une quarantaine de meetings ont été interdits, entre le mois de mai et le mois de septembre 1990, par des municipalités de droite et de gauche. Puis des organisations se sont créées pour lutter contre le FN, à côté des vieilles organisations antiracistes et humanitaires.

Les 50 propositions du FN pour lutter contre l'immigration, présentées par Bruno

Mégret à l'automne

1991, ont relancé leur activité. En janvier

1992, face à la montée du FN dans les sondages, on a assisté à une mobilisation croissante à son encontre.

Elle a eu deux effets : elle a stimulé les électeurs du FN — les sondages montrent que les électeurs du FN ne se sont jamais autant mobilisés — ils apparaissent comme les plus convaincus, les plus fidèles à leur choix antérieur, ceux qui se sont décidés le plus tôt. Mais, cette mobilisation anti-

Le Pen a, en même temps, conduit un certain nombre de jeunes électeurs, proches de la gauche, de l'extrême gauche, des écologistes et du Parti communiste, à aller voter pour barrer la route à l'extrême droite. C'est cela qui a fait la différence. Le Front national a gardé le même nombre d'électeurs qu'en

1988, mais comme le taux de participation a augmenté de 4 à 5 points par rapport à ce que prévoyaient les sondages, cela a contribué à diminuer leur poids.

*

29 avril 1992

Propos recueillis par Claude Gabriel

4) Voir SOFRES, Opinion publique, 1985.

5) En dehors des votes nominaux ou à bulletin secret, les députés de l'Assemblée nationale disposent chacun d'un boitier électronique pour voter ; les députés d'un même parti peuvent voter pour leurs collègues absents au moment du vote.

Pour dénoncer la "pourriture" des institutions, et l'absentéisme des députés des autres groupes politiques, accusés de se

"moquer" de leurs électeurs, lors d'un vote les députés du FN ont tourné les clés des boitiers des députés absents d'autres groupes parlementaires, en signe de provocation.

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