l'Oural russe, ont entamé une grève après avoir organisé pendant dix jours des
Le ras-le-bol des blouses blanches
Le 20 avril 1992, les travailleurs de la santé de la ville de Chelyabinsk, dans piquets devant les immeubles de l'administration. Ce mouvement de protestation contre les salaires de misère et les conditions dramatiques du système de santé (voir Inprecor n° 350 du 10 mars 1992 ) devrait déboucher sur une grève générale de la santé dans toute la Russie.
Poul FUNDER LARSEN
CHELYABINSK, avec ses 1,5 million d'habitants, est une des principales villes industrielles de l'Oural, épine dorsale du complexe militaro-industriel. Pendant la Seconde
Guerre mondiale, elle avait été baptisée Tankograd, parce qu'un tank soviétique sur trois y était fabriqué. La prépondérance de l'industrie lourde, liée au secteur militaire, constitue toujours un facteur dominant : 90 % de la production de
Chelyabinsk et des alentours est plus ou moins étroitement liée aux objectifs militaires.
En 1957, cette région avait subi fortement les fuites de l'installation nucléaire voisine. L'étendue exacte des dégâts reste inconnue, mais, selon des informations locales — non reconnues officiellement —, une deuxième fuite aurait eu lieu en 1965. A cause de ces accidents nucléaires et de la pollution généralisée produite par les industries, la situation écologique est critique, ce qui a des conséquences majeures pour la santé de la population. Le service de santé de Chelyabinsk est encore en plus mauvais état ; surtout à cause des coupes claires faites dans les dépenses sociales par le gouvernement d'Eltsine suivant les instructions du
Fonds monétaire internationale (FMI).
La distribution centrale de médicaments aux hôpitaux et aux cliniques a cessé et les pharmacies sont tout aussi vides. On trouve, par exemple, difficilement des antibiotiques à Chelyabinsk ; les médicaments sont disponibles au marché noir mais à des prix inabordables.
Les équipements et les bâtiments du service de santé sont usés. Dans le plus grand hôpital de la ville, le département de gynécologie se trouve dans un baraquement qui date d'avant la révolution d'Octobre ; tout près, un édifice de douze étages presque fini est sur le point de s'écrouler parce qu'il n'y a plus d'argent pour achever la construction.
La banqueroute du secteur public de santé a de graves répercussions, aggravées par la malnutrition générale : la diphtérie devient monnaie courante ; la typhoïde et le choléra - éradiqués en 1929 — menacent de réapparaître. Une partie importante de la population est maintenant obligée de payer pour les soins de santé et de s'adresser à l'une des nombreuses coopératives médicales qui surgissent actuellement.
Dans beaucoup d'endroits, il devient tout simplement impossible de subir certaines opérations chirurgicales si on n'apporte pas soi-même du iode, du coton, etc. Des "hordes rouges-brunes"
Lorsque les travailleurs de la santé de Chelyabinsk ont démarré leur mouvement, les autorités de la ville on essayé de les intimider. Une des grévistes, le docteur Elena Kouklina, par ailleurs militante du club Rabocchi, déclare : « L'administration de la ville essaye de nous montrer comme des tenants de la médecine privée, ce qui est absolument faux. Nous voulons que le service de santé soit gratuit. Lorsque les gens sont descendus dans les rues, il y a un an, était décrite comme "la voix des masses" mais aujourd'hui, lorsque nous entrons en action, l'administration nous traite de "hordes rouges et brunes". »
Jusqu'à présent, les travailleurs de la santé étaient considérés comme un des groupes les moins actifs, mais l'envolée des prix de ces quatre derniers mois, qui n'est accompagnée d'aucune indexation des salaires, a fait déborder la coupe. Comme le soulignait le dirigeant du comité de grève du plus grand hôpital de Chelyabinsk, Vadim Syamtyenko : « Nous étions des partisans décidés des réformes, mais nous avons été profondément choqués par la voie choisie dernièrement. Nous sommes maintenant dans un état de pauvreté totale. Aujourd'hui, un docteur expérimenté, bien formé, gagne au plus 1 000 roubles par mois — ce qui ne suffit même pas à acheter une seule chaussure ! Les infirmières et les autres travailleurs de la santé gagnent encore moins.
» Il y a un an, nous avons commencé à nous organiser, à l'époque aidés par les dirigeants des syndicats, mais ils se sont montrés inefficaces ; cette année, nous avons monté un comité de grève au niveau de la ville et de l'oblast (région), en nous appuyant sur la base. Le syndicat nous a apporté une certaine aide morale, mais il ne dirige pas le mouvement. Certains suggèrent que nous formions un syndicat indépendant, mais pour le moment ce projet reste embryonnaire.
» Dans notre lutte, nous avançons des revendications pour l'amélioration du service de santé, mais nous exigeons aussi une hausse importante de nos salaires. Nous avons reçu le soutien, entre autres, des mineurs de la région — nous avions collecté des fonds lors de leur grève. Je pense que la population comprend et soutient nos actions. »
La grève des travailleurs de la santé de Cheliabinsk a attiré l'attention, et a été plusieurs fois mentionnée à la télévision. Elle survient alors que d'autres employés du secteur public mal payés sont aussi en grève -par exemple, les instituteurs du Kouzbass, en Sibérie de l'Ouest. En tout, il y a eu plus de 400 grèves dans la santé et l'éducation depuis janvier 1992, lorsque les prix ont été augmentés ; en revanche, les ouvriers industriels semblent plus passifs.
La grève générale de tous les travailleurs de la santé de Russie est reportée depuis avril à cause des négociations avec le gouvernement, mais l'exemple de Chelyabinsk montre que la situation au niveau local et régional demeure tendue. A leur tour, de telles luttes peuvent se transformer en un mouvement capable de tenir tête aux politiques économiques du gouvernement. *
Chelyabinsk, avril 1992 Vous pouvez envoyer des télégrammes de soutien a : CEl 454080- Chelyabinsk Ulitsa Vorvskovo 16 — Chelyabinskaya Gordorskaya Bolnista n° 1 Profsuyznyi Komitet.