INPRECOR : Ces derniers mois, on a assisté à une polarisation croissante entre l'élite dirigeante libérale et les forces conservatrices communistes. Pourquoi la gauche socialiste a-t-elle été si fortement marginalisée dans ce processus ?
Alexandre BOUZGALINE : Les forces socialistes de la gauche démocratique ont toujours été assez faibles. Certains secteurs de la vieille nomenklatura, la nouvelle nomenklatura et les nouveaux entrepreneurs ont une expression politique alors que les initiatives de la base restent en retrait.
La gauche démocratique est dispersée, et le développement des conflits nationaux a renforcé une tendance à la polarisation qui lui est néfaste. La perestroïka a entraîné d'importants conflits nationaux et toute une série de déclarations de souveraineté en opposition au centre. Aujourd'hui, le discours "patriotique" est devenu hégémonique. Un secteur du "mouvement communiste" a repris le flambeau nationaliste, et se retrouve du même côté de la barricade que diverses forces de droite - dont l'extrême droite et les monarchistes - en opposition au libéralisme de droite d'Eltsine et de ses partisans.
Dans de telles circonstances, il est extrêmement difficile de prendre une troisième Vole.
Boris SLAVINE : J'aimerais souligner qu'ici la gauche a toujours été identifiée avec le mouvement communiste, totalitaire et stalinien — l'attitude envers les communistes reste encore très négative, même si cela évolue un peu aujourd'hui.
Il ne faut pas juger la réalité russe avec des termes comme "gauche" ou "droite" "communiste" ou "non communiste". Ici, la gauche et la droite sont presque entièrement composées de communistes. Aujourd'hui, il y a des communistes parmi les libéraux et dans les partis de droite, y compris au sein de Pamiat.
Je ne crois pas qu'un parti communiste d'Union soviétique unifié puisse réapparaître à cause de la façon dont l'ancien parti a éclaté : par une trahison de ses dirigeants, qui, les premiers, sont passés de positions staliniennes orthodoxes à un discours socialdémocrate, puis libéral-démocratique.
A. B. : Je n'utiliserai pas le mot trahison", il s'agissait, depuis le début, de traîtres, de bureaucrates coupés de la population, avec leurs propres intérêts de force sociale privilégiée, prêts à adopter n'importe quelle position afin de maintenir le statut privilégié de la bureaucratie. Ils ne seront jamais de vrais démocrates, parce que, pour ce faire, ils devraient éliminer leur propre système bureaucratique.
B. S. : Je ne dirais pas que la gauche ne joue aucun rôle sur la scène politique aujourd'hui. Dans la dernière période, elle s'est développée assez rapidement. Depuis août 1991, trois partis ont déjà été enregistrés officiellement, deux communistes et un socialiste : le Parti socialiste des travailleurs (PST), le Parti des travailleurs communistes russes (PTCR) et le Parti communiste russe (PCR). Le Parti du travail, qui pourrait avoir une large sphère d'influence, va bientôt voir
A l'exception du PTRC, ces partis sont encore faibles d'un point de vue militant, mais ils se développent. Je ne crois pas qu'il faille être pessimiste. En outre, il est possible que les forces de gauche se rassemblent pour élaborer une presse commune et se faire entendre.
Vadim DAMIER : Selon moi, il n'y a pas de mouvement de gauche dans notre pays aujourd'hui. Il n'existe que quelques petits regroupements, qui pourraient se renforcer dans des conditions plus favorables. Il faut distinguer entre la gauche radicale, la gauche "molle" et la "fausse gauche" prête à travailler avec les forces d'extrême droite
La gauche "molle" fait des concessions à l'esprit libéral — elle accepte le concept d'économie de marché, en demandant qu'il soit appliqué de la manière la plus juste d'un point de vue social. Elle se montre prudente vis-à-vis des mobilisations : elle a été à l'origine de protestations assez importantes durant l'automne 1991, mais, depuis la mi-décembre, elle a abandonné ce terrain. Aujourd'hui, la majorité de ceux qui descendent dans la rue sont fortement influencés par les forces "national-patriotiques" (2). La plupart des manifestants de Moscou ne sont ni staliniens ni nationalistes - ce sont tout simplement des gens durement touchés par la crise économique, qui n'ont trouvé que ce moyen pour exprimer leur mécontentement.
La gauche radicale, pour sa part, est assez faible, et repose avant tout sur la gauche du mouvement anarchiste. Il y a aussi diverses organisations trotskistes — dont deux à Moscou — et une kyrielle de trotskistes indépendants. Malgré notre faiblesse numérique, nous essayons d'être actifs ; nous organisons régulièrement des petites manifestations à Moscou. Mais la situation s'aggrave à cause de l'absence d'un mouvement ouvrier puissant et indépendant.
• Il semble que plusieurs groupes ouvriers militants, qui avaient auparavant une ligne assez indépendante
(surtout les syndicats des mineurs)
ont été cooptés par les partisans d'Eltsine et ont aujourd'hui des positions "loyales". Comment envisagesvous le rôle des syndicats ?
A. B. La situation est très complexe. Une grande partie du mouvement ouvrier — dont les syndicats indépendants de mineurs — soutient le gouvernement actuel, tout en luttant pour certaines revendications et pour des changements de politique, mais refuse de remettre en cause l'ensemble de la politique suivie.
Cela tient au caractère de la classe ouvrière, et surtout des salariés, qui sont dans une situation très particulière. Ils sont payés par l'Etat, qui apparaît comme le capitaliste universel ; ils bénéficient de garanties sociales importantes, mais toute initiative est réprimée. Mais il existe aussi un penchant pour l'autogestion, qui s'était manifesté durant les grèves de l'été 1989.
Aujourd'hui, dans le Kouzbass, les anciens comités de grève sont les premiers à s'opposer aux luttes pour l'amélioration des conditions de vie menées par d'autres secteurs. Cette fragmentation et cet isolement étaient caractéristiques de l'ancien régime. Je crains que, dans l'avenir, la détérioration de la situation économique conduise à des explosions spontanées, qui pourraient être récupérées par les mouvements communistes nationalistes ou par l'extrême droite.
Nous n'assistons malheureusement pas à l'émergence d'organisations de base des travailleurs ; les luttes disparaissent sans laisser de traces ; toutes les tentatives pour maintenir des structures de coordination sont restées vaines. Lors du premier Congrès du mouvement indépendant des travailleurs, dans le Kouzbass, en mai 1990, est apparu un groupe avec une orientation socialiste — favorable à l'autogestion et à la propriété
1) Voir Inprecor n° 338, 342 et des 11 octobre et 6 décembre 1991 et n° 345 du 31 janvier 1992.
2) Voir Inprecor n° 349 du 27 mars 1992.
= collective. Mais toutes les tentatives pour le relancer sont restées vaines, à part la constitution de quelques groupes locaux qui existent toujours, tel le syndicat Rabotchi (Travailleur) dans l'Oural et la Volga.
B. S. : La ligne officielle vis-à-vis de la classe ouvrière est toujours la même : diviser pour mieux régner. Ainsi, les salaires des mineurs ont décuplé : ils gagnent de 13 à 15 000 roubles par mois, contre 1 000 à 1 500 pour un enseignant ou une infirmière. Un tel abîme n'existait même pas sous Staline.
De tels écarts provoquent des conflits entre différentes parties du mouvement ouvrier, et, pour l'instant, il n'existe aucune force syndicale capable de rassembler toutes les branches. Telle est la principale faiblesse du mouvement syndical, d'où découle la première tâche de la gauche : unifier le mouvement ouvrier. Mais, pour y parvenir, la gauche devra d'abord se regrouper elle-même. Si elle réussit à tisser des liens avec le mouvement syndical progressiste, on pourra être optimiste.
V. D. : Les forces soutenues par les nouveaux syndicats sont arrivées au pouvoir. La direction du Syndicat indépendant des mineurs a été jusqu'à publier une déclaration expliquant qu'elle ne soutenait pas la vague de grèves actuelle dans le Kouzbass et dans d'autres régions car elle ne voulait pas entraver le programme économique du gouverne-
Cependant, dans les syndicats indépendants, tout le monde n'est pas d'accord avec cette ligne. Dans certaines régions, des positions plus radicales apparaissent, comme dans le syndicat des mineurs du Donbass et du Karaganda. L'autogestion a toujours des adeptes qui la conçoivent non pas comme une forme d'organisation alternative de l'ensemble de la société, mais comme transfert de la propriété de telle ou telle entreprise à ses salariés, ce qui représente un progrès par rapport au modèle bourgeois dominant.
Quant aux syndicats officiels, ils ont deux faiblesses structurelles : un total désintérêt pour leur base — il s'agit souvent d'organismes chargés surtout de l'assurance sociale ou de la répartition des congés — ; et leur forte bureaucratisation. Les nouveaux syndicats indépendants se sont aussi très rapidement bureaucratisés.
On trouve deux tendances dans les syndicats officiels : une ligne conciliatrice vis-à-vis du gouvernement, développée par la direction des syndicats russe — la Fédération des syndicats indépendants de Russie ; une autre, plus centriste, et dans un sens plus radicale, surtout dans les grandes villes telles Moscou, Léningrad, etc.
Le mouvement ouvrier russe est aussi actuellement marqué par l'absence totale de solidarité.
• Comment la gauche, avec ses faibles forces, peut-elle intervenir dans la situation actuelle ? Quel rôle un mot d'ordre comme l'autogestion peut-il jouer face à la privatisation à grande échelle qui se prépare ?
B. G. : L'idée de l'autogestion est bonne, elle peut jouer un rôle face aux privatisations et aux dirigeants actuels du pays, qui veulent transférer la propriété des collectifs de travail à des capitalistes. Cependant, je ne pense pas que l'autogestion doive être notre principale revendication, et le moyen de construire une nouvelle société en Russie. Dans un futur proche, je n'envisage pas une autogestion généralisée ou la possibilité de conquérir le pouvoir sur cette base. C'est
Si la gauche réussit à fonder un vrai mouvement puis une coalition avec d'autres forces démocratiques lors d'une campagne électorale, elle aura la possibilité d'arriver au pouvoir en conservant ses principes démocratiques, et, alors, l'idée de l'autogestion pourra être remise à l'ordre du jour.
Mais, dans de nombreux secteurs, cette perspective a connu des revers. Le gouvernement prévoit d'ailleurs de supprimer les Conseils de collectifs de travailleurs (CCT)
V. D. : Personnellement, je ne crois pas que la gauche puisse arriver au pouvoir par des raccourcis, et certainement pas dans une coalition avec les démocrates. L'autogestion organisée par le haut - envisagée par des membres de la gauche "molle" — ne fonctionnera pas et ne résoudra rien. Seule l'auto-organisation des travailleurs à la base pourrait marcher : les gens doivent commencer à agir et à prendre leur destinée en mains. Sans cela, nous serons condamnés à répéter ce qui s'est passé durant les premières années de la perestroïka, quand des mouvements de masse, qui avaient été relativement puissants et larges, ont été écrasés par leurs dirigeants. fauteuils, ont endormi les mouvements, et les groupes de soutien autour de leur personne.
Nous devons nous attendre à de très nombreuses fermetures d'entreprises publiques. Les travailleurs vont se retrouver à la rue, avec des allocations de chômage misérables... Que se passera-t-il alors ? La seule chose que nous pouvons conseiller — et, là, la gauche peut jouer un certain rôle —, c'est de préparer des grèves et des occupations d'usine.
A. B : Je pense que l'idée de l'autogestion peut servir dans différents contextes. Avant tout, dans la lutte pour des modèles alternatifs de privatisation, de "désétatisation" ou plutôt de "débureaucratisation". Les travailleurs doivent devenir les gérants de leurs entreprises à travers la propriété collective. Nous avons établi des contacts à ce sujet avec des collectifs de travail et des syndicats. Ainsi, à l'université, nous avons une école permanente sur l'autogestion à laquelle participent des groupes de 50 à 60 per-
Il y a des formes d'autogestion dans les quartiers, qui s'effondrent et qui réapparaissent tour à tour. C'est un processus permanent depuis trois ans : des structures autogestionnaires surgissent, se bureaucratisent, disparaissent et, au bout d'un moment, elles resurgissent dans un autre quartier, ou dans le même sur de nouvelles bases. Mais comme il n'existe aucune instance centrale, ces structures isolées s'effondrent.
Il faut appliquer l'idée autogestionnaire à l'économie, à la politique et à la sphère sociale, dans la lutte contre le régime actuel, qui devient de plus en plus statique et autoritaire.
Nous devons soutenir l'autogestion concrète, et encourager le rapprochement d'organisations sociales comme les syndicats, les associations de consommateurs, les groupes écologistes, le mouvement des femmes, les organisations de jeunesse, etc., pour les associer, à tous les niveaux, à la gestion des processus économiques et
Nous organiserons bientôt une table ronde pour discuter d'un programme économique alternatif, avec des représentants des consommateurs, le syndicat des collectifs de travailleurs, des syndicalistes et des intellectuels. Notre objectif est de tenir à la fois une conférence sur ce thème et un congrès des forces de gauche — si nous réussissons, ce
V. D. : Il me semble que la tâche la plus importante pour le moment est d'arriver enfin à une collaboration plus concrète avec le mouvement de masse, plutôt que d'élaborer des concepts qui essayent de tout englober. *
Moscou, mai 1992
Propos recueillis par Poul Funder Larsen