Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

RUSSIE

La colère passive

· Inprecor n° 353, 22 mai 1992 · p. 24 · 820 mots

URSS et Russie

La sixième réunion du Congrès des députés du peuple russe, qui s'est conclue le 22 avril 1992, après plus de deux semaines de débats, a renforcé la position du gouvernement Eltsine, malgré des escarmouches entre les cercles dirigeants et les députés les plus conservateurs. Cependant, la situation en Russie est loin

La colère passive d'être stable : la chute libre de l'économie continue ; les liens économiques entre les entreprises se distendent et une nouvelle phase de libéralisation des prix est prévue. Le niveau de vie de la population a, dans l'ensemble, fortement baissé après la réforme des prix de janvier.

Poul Funder LARSEN

CEPENDANT, le tableau est contrasté : certains groupes de travailleurs ont obtenu d'importantes augmentations de salaires - surtout dans les industries dites

"stratégiques", telle celle du pétrole, où un cadre touche de 10 à

15 000 roubles par mois. D'autres salariés, dans des industries relativement prospères ou subventionnées par le gouvernement, ont aussi pu préserver leur niveau de vie.

En revanche, les retraités, les étudiants, de très nombreux fonctionnaires et des ouvriers d'industries moins privilégiées ont vu leurs revenus s'effondrer du jour au lendemain. Ces travailleurs touchent parfois 1 000 roubles par mois, ou même moins — aujourd'hui, 50 millions de Russes vivraient en dessous du seuil de pauvreté (1). Cela a provoqué des protestations: manifestations d'étudiants et d'handicapés ; vague de grèves des enseignants, des travailleurs de la santé (voir l'article en p. 27) et, à certains endroits, des employés des transports municipaux.

Fin avril 1992, la presse libérale s'est extasiée devant la "reconnaissance internationale" des réformes économiques russes, concrétisée par l'admission de la Russie au sein du Fonds monétaire international (FMI)

et de la Banque mondiale — mais les doutes sur les réformes augmentent au sein de la population. Un sondage de la Nezavissimaïa

Gazeta, du 30 avril 1992, montrait que seulement 6,4 % des personnes interrogées approuvaient résolument le gouvernement,

23,7 % le soutenant globalement, et 64,8 % s'y opposant (soit partiellement soit fortement). Cependant, pour l'instant, ce mécontentement croissant n'est capitalisé par aucune force politique capable de remettre en cause l'hégémonie des droitiers qui entourent Eltsine. Durant le Congrès des députés du peuple, une opposition traversant plusieurs groupes (libéraux-démocrates et communistes) est apparue, surtout autour de l'élaboration d'un programme de réformes qui prendrait en compte les intérêts des entreprises d'Etat pour stimuler la formation d'un capitalisme national, opposé à la forte dépendance vis-à-vis du capital financier international.

Cette position a ainsi été reprise par le président du Parlement russe, Rouslan Khasboulatov — mais le lobby important des directeurs d'entreprises, réunis dans le Congrès des industriels et des entrepreneurs d'Arkadi Volsky, tirait les ficelles en coulisses.

L'opposition

"traditionaliste"

Malgré la thérapie de choc de janvier 1992, la seule opposition conséquente à cette politique est issue des organisations se réclamant du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS), qui ont été à l'initiative d'une série de meetings communistes "traditionalistes" depuis le début 1992 — celui du Premier Mai a réuni environ 50 000 personnes. Parmi ces forces, le Parti des travailleurs communistes russes (PTCR), une formation néo-brejnévienne qui revendique 150 000 membres, joue un rôle dirigeant. Mais, il faut aussi compter avec des organisations plus modérées, comme le Parti socialiste des travailleurs de Roy Medvedev, le Parti communiste russe et l'Union des communistes, qui, tous deux, proviennent de la Plate-forme marxiste de l'ancien PCUS.

ДА ЗДРАВСТВУЕТ

ДЕМОКРАТИЯ!

Longue vie à la démocratie !

Un autre groupe actif attire l'attention des médias : Russie ouvrière, qui tient des discours nostalgiques demandant la résurrection de l'Union soviétique et qui développe une rhétorique chauvine attirant des leaders nationalistes russes. Mais ce groupe ne recrute guère. Malheureusement, c'est aussi vrai pour les forces socialistes démocratiques, bien moins nombreuses, regroupées autour du projet d'un Parti du travail et dans diverses organisations anarchistes ou de la gauche socialiste. La Fédération des syndicats de Moscou, qui avait soutenu l'appel pour un Parti du travail et avait organisé une manifestation contre les politiques du gouvernement, le 23 octobre 1991, est restée inactive après janvier, malgré les violentes attaques contre le niveau de vie. La passivité d'importants secteurs de la classe ouvrière et le faible écho des organisations prétendant la représenter ont, à leur tour, aggravé l'isolement de la gauche.

Pour connaître le point de vue des différentes composantes de la gauche, Inprecor a organisé une table ronde avec trois dirigeants de la gauche moscovite pour évoquer la situation actuelle en Russie et l'avenir du socialisme : Alexandre Bouzgaline, professeur d'économie à l'université de Moscou, l'un des initiateurs de l'appel pour un Parti du travail, qui devrait tenir son premier congrès durant l'été 1992 ; Boris Slavine, membre du Parti communiste russe et commentateur politique de la Pravda, le seul quotidien à grand tirage de gauche ; et Vadim Damier, historien cofondateur du Parti vert, aujourd'hui dirigeant d'un groupe anarcho-communiste. *

Moscou, 10 mai 1992

1) Voir Inprecor n° 349 du 23 mars 1992.

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