Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ETATS-UNIS

La lutte trahie des Caterpillar

· Inprecor n° 353, 22 mai 1992 · p. 21-23 · 2 783 mots

Syndicalisme Stalinisme États-Unis

Après plus de six mois d'agitation sociale et de grèves dans les usines de machines agricoles et de construction d'équipements industriels, provoqués par l'attitude antisyndicale de la direction de Caterpillar — géant de la construction lourde —, les 12 600 adhérents de l'Union des travailleurs de l'automobile (UAW), après avoir refusé l'offre finale" de la direction, ont été renvoyés au travail. En effet, le 14 avril 1992, les négociateurs de l'UAW — sans avoir signé de convention collective et se soumettant aux conditions dictées par les patrons de la compagnie — ont appelé à la reprise.

Frank LOVELL

CETTE DECISION précipitée de la direction de l'UAW a provoqué des remous dans d'autres syndicats de l'American Federation-Congress of Industrial Organisations (AFL-

CIO) et a soulevé le ressentiment des grévistes. L'administration même de Caterpillar a paru surprise par la décision de la direction syndicale.

L'appel à reprendre le travail est intervenu moins d'un mois après que le président de l'UAW, Owen Bieber, ait promis l'organisation d'un rassemblement de 20 000 grévistes à Peoria, dans l'Illinois, devant le siège de Caterpillar, et déclaré que la branche internationale du syndicat soutiendrait de toutes ses forces la grève jusqu'à la victoire, « aussi longtemps qu'elle durera ».

La négociation entre la direction syndicale et celle de l'entreprise s'est déroulée à huis-clos, à la demande du médiateur du gouvernement, Bernard Delury, qui a exprimé sa satisfaction : « Ça fait du bien de pouvoir remettre 12 000 hommes et femmes au travail. » Delury est le directeur du Service fédéral de médiation et de conciliation ; il est personnellement intervenu dans ce conflit en cette qualité, pour le compte de l'administration Bush. Dès le départ, il avait déclaré qu'il fallait mettre autour d'une même table l'UAW et Caterpillar afin d'éviter un bras de fer — c'est surtout nécessaire pour Bush, en cette année d'élection présidentielle. Les négociations doivent encore se poursuivre sous la supervision de Delury.

Le responsable de la délégation de l'UAW dans les négociations, Bill Casstevens, lui, a dit que les grévistes avait gagné un temps de répit après de longs mois passés dans les piquets de grève ; il a aussi déclaré que le syndicat se réservait le droit de relancer la grève si les négociations ne parvenaient pas à un accord satisfaisant. Selon Casstevens, le syndicat s'efforcera d'améliorer les propositions de Caterpillar. Il n'a cependant fait aucune référence à la position traditionnelle de l'UAW lors des négociations dans l'industrie en général, qui a été rejetée par Caterpillar, alors qu'un accord satisfaisant avait été trouvé, en novembre 1991, avec Deere & Co., les constructeurs de machines agricoles. Comment étouffer une grève

L'accord de Deere & Co. avait initialement été utilisé par Caterpillar pour rompre les négociations et imposer de façon unilatérale un reclassement des emplois et une remise en question des règles syndicales dans toutes ses usines. Casstevens est le secrétaire-trésorier de l'UAW, soit un des deux plus hauts responsables du syndicat.

L'union locale 974 d'UAW, à Peoria-Est, présidée par Jerry Brown, représente les 9 000 grévistes de Caterpillar qui reçurent l'ordre de reprendre le travail de leurs responsables syndicaux. Certains adhérents apprirent l'appel à cesser la grève par la dans les usines de Caterpillar et pas comme permanents, Brown jugea que la grève avait été un succès — en tout cas, il savait que Casstevens et d'autres dirigeants voulaient entendre dire qu'elle avait réussi.

Il aurait dit que les adhérents du syndicat avaient montré leur solidarité et qu'ils feraient face à la corporation. Brown a déclaré : « Nous allons continuer à négocier. Tout ce que la direction fera qui ne nous plaise pas sera soulevé à la table des négociations. » Il a ajouté que le syndicat ne demanderait jamais à ses adhérents « de se suicider économiquement ».

Cette version des événements et les références aux futurs développements du conflit données par des dirigeants du syndicat contrastaient avec la colère, le scepticisme et la frustration des grévistes qui, malgré tout, essayèrent de reprendre le travail comme on le leur ordonnait.

Face à la tournure prise par les événements, la direction de Caterpillar utilisa plusieurs cartes. La société et les négociateurs syndicaux s'étaient mis d'accord, sous la pression du médiateur fédéral, pour que la compagnie n'engage pas de "jaunes" et pour que les travailleurs puissent reprendre le travail dès le lendemain ; des contremaîtres se tenaient aux grilles, le 15 avril au matin, pour renvoyer les grévistes. Parlant d'un malentendu, un représentant de la direction annonça: « Les récents développements étaient totalement inattendus. Nous avions dû travailler différemment pendant la grève, avec 4 000 cadres. Nous ne pouvions donc pas absorber 12 000 personnes en quelques heures. »

La compagnie commença à intégrer tous les anciens employés dès le lendemain. Un des présidents de Caterpillar, Gerrard Flaherty, a annoncé : « Nous avons rappelé tous

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les grévistes qui se sont bien comportés » ; selon ce critère, dix manquaient à l'appel, à cause de leur conduite dans les piquets de grève. La direction a donc réaffirmé ainsi son droit à embaucher et à licencier à sa guise. Lors d'une conférence de presse, le 15 avril, les dirigeants de la société annoncèrent qu'ils allaient réduire la force de travail de 1 350 personnes.

Les salariés qui ont repris le travail dans l'usine de Peoria-Est savent donc ce qui les attend. Dérèglementation et guerre contre les syndicats

Caterpillar est co-propriétaire (avec son concurrent japonais Komatsu) de la Komatsu Dresser, qui possède deux usines à Libertyville et à Broadview, dans le Nord-Est de l'Illinois, pas très loin de Peoria. Il s'agit de petites unités de production, avec moins de 500 salariés.

En novembre 1991, lors de la ratification de l'accord avec Deere & Co., les syndiqués UAW de la Komatsu Dresser cessèrent le travail car on leur refusait l'application des mêmes conditions. Leur grève dura deux jours et ne reçut pas l'aval des dirigeants de l'UAW. Les grévistes reprirent le travail avec un contrat dicté par la compagnie, que le syndicat déclara "prendre à l'essai".

Les salariés de la Komatsu Dresser ont subi une reclassification et touchent maintenant 4 dollars de l'heure de moins qu'avant leur mouvement. Les droits d'ancienneté des anciens grévistes sont sujets à la libre interprétation de la compagnie. Les retraites ont été réduites de façon drastique, passant de 1 600 dollars à 383 dollars par mois pour des travailleurs ayant 30 ans d'ancienneté.

Casstevens, responsable à la fois des négociations avec Caterpillar et avec Komatsu Dresser, a déclaré qu'il avait l'intention de poursuivre cette dernière société « dès que le conflit serait réglé chez Caterpillar ».

En réalité, la politique anti-ouvrière de Caterpillar s'applique dans les deux sociétés et elle cherche, dans les deux cas, à détruire l'efficacité des syndicats. Les salariés ayant repris le travail, ni la direction de Caterpillar ni le Service fédéral de médiation et de conciliation ne sont pressés de commencer les négociations.

De retour à Detroit, dans la Maison de la solidarité, le siège international d'UAW, son président, Owen Bieber, déclara que l'éventualité d'une nouvelle grève n'était pas exclue, mais il ne dit rien sur son éventuelle préparation. Son second, Casstevens, avança des plans visant à faire pression sur Caterpillar au moyen d'une large campagne internationale et en dénonçant ses pratiques auprès du Bureau national des relations du

Il expliqua que si cet organisme soutenait ces accusations, Caterpillar se verrait interdire l'embauche de travailleurs de remplacement (les "jaunes"). Il parla même d'une possible fermeture de l'usine. Entretemps, le lobby de l'AFL-CIO à Washington continue à chercher un soutien légal, attendant que le Sénat interdise le remplacement des grévistes.

Tous ceux qui connaissent un peu la politique nord-américaine savent que le Sénat n'adoptera sûrement pas une législation du travail favorable aux salariés — s'il le faisait, le président Bush y opposerait son veto. Une issue favorable aux travailleurs de Caterpillar est donc très improbable dans le cadre actuel.

Ce qui apparaissait comme une épreuve de force entre la direction et le syndicat, légèrement "avantagé" par la mobilisation croissante des travailleurs et le mécontentement général qui règne dans le pays, s'est soudain transformé en défaite lorsque la direction centrale d'UAW a abandonné la bataille sans combat.

La direction d'UAW tient souvent, en privé, un discours militant, mais les travailleurs de l'automobile ont appris, depuis des années, que ses actions contredisent ses discours.

La mafia "familiale" de l'UAW

L'UAW est un syndicat complètement bureaucratisé. Cependant, il a une réputation "propre" car ses dirigeants ne sont pas liés au milieu, comme certains leaders des Teamsters (1). A l'UAW, les dirigeants sont très généreusement payés ; ils pensent et vivent plus comme des cadres moyens que comme les travailleurs qu'ils sont censés représenter.

Il est vrai qu'ils ne sont pas arbitrairement cooptés à la direction — il doivent se frayer un chemin comme délégués du personnel, d'abord, puis accéder à un poste de représentant d'union locale et, enfin, grimper vers les sommets de l'échelle bureaucratique. Les dirigeants régionaux, les vice-présidents et les deux leaders centraux sont désignés par des conventions de délégués dûment élus — mais la majorité de ces délégués aspirent à diriger leur union locale ou sont des permanents syndicaux. C'est un système qui se reproduit par lui-même.

Quand Walter Reuther présidait l'UAW, dans les années 50 et 60, et jusqu'à une époque récente, les conventions de ce syndicat ressemblaient plus à des réunions de famille qu'à des instances de décision.

Pendant les années 70 et 80, les conventions de l'UAW ratifiaient des décisions préalablement ficelées. La bureaucratie dirigeante, à l'époque de Reuther, se définissait elle-même comme la "famille". Elle avait amassé une importante caisse noire, pour assurer la protection de la "famille" et la sélection soigneuse de ses membres en poste ou potentiels — ceux qui accédaient à des responsabilités, étaient financièrement tranquilles pendant tout leur mandat.

Durant la vie de l'UAW, il y a toujours eu des débats et des oppositions à la bureaucratie centrale, surtout au niveau local. C'était encouragé par la direction, qui considérait ces batailles comme un entraînement bénéfique pour les futurs bureaucrates. Ceux-ci, après avoir fait leurs débuts comme délégués syndicaux, apprenaient à conduire des négociations avec le patronat et étaient rodés pour résoudre des conflits par le biais de compromis — les représentants des employeurs contribuent à cet entraînement.

La collaboration entre le patronat et le syndicat était acceptée de part et d'autre durant l'après-guerre ; elle était considérée comme essentielle pour l'efficacité de la

Cet arrangement a satisfait les deux parties tant que l'industrie traversait une phase d'expansion et que l'économie nationale prospérait. Les employeurs pouvaient, à l'époque, faire de petites concessions — si elles ne rognaient pas leurs profits — ; en échange, ils disposaient d'une main-d'œuvre

Mais cette lune de miel se termina au milieu des années 70, lorsque l'économie commença à s'effondrer et que des multinationales furent constituées pour chercher des ressources, du travail bon marché et de nouveaux marchés. Aux Etats-Unis, la politique du monde des affaires passa alors de la collaboration avec les syndicats à ce que le président de l'UAW de l'époque, Fraser, caractérisait comme la "guerre de classe". La politique sociale du gouvernement suivit évidemment cette ligne.

Les dirigeants actuels de l'UAW sont arrivés au sommet de la bureaucratie à l'époque de la collaboration avec le patronat, ils ne connaissent donc rien d'autre. Leur seule expérience s'est forgée à travers les marchandages avec le patronat, ou dans des grèves appelées uniquement pour permettre l'ouverture de négociations et la signature d'arrangements préalables. Il y eut beaucoup de grèves de ce genre dans les années 50 et 60 — certaines durant plusieurs mois, d'autres quelques semaines.

Cette agitation sociale s'expliquait par plusieurs facteurs. Certaines années, les firmes automobiles disposaient de stocks importants ou encore avaient besoin de temps pour changer leur outillage et préparer

1) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

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de nouveaux modèles. La grève les arrangeait. Le syndicat appelait alors les travailleurs à la grève, tout en veillant à ce qu'ils ne souffrent pas trop. Les salariés obtenajent des compensations, versées par le syndicat pour cause de grève.

Pendant ces conflits, lorsque le temps de signer un nouveau contrat était venu et qu'il fallait remettre tout le monde au travail, la semaine finale de négociations était annoncée en grande fanfare. La presse rapportait comment les habiles négociateurs avaient travaillé toute la nuit, et que ce n'était qu'au dernier moment qu'ils étaient parvenus à un accord. La compagnie et les représentants syndicaux apparaissaient alors devant les caméras de télévision, se serraient la main en souriant, chacun parlait de victoire et chantait les louanges de l'autre. Dans ces grèves, tout le monde gagnait, et personne ne souffrait. Cela faisait partie du système.

Certaines grèves, souvent courtes, étaient décidées par les négociateurs « pour que les travailleurs puissent vider leur sac ». Cela mettait les salariés dans un meilleur état d'esprit pour accepter « la rédaction finale » d'un faible accord salarial.

Telle est l'histoire du passé, qu'a connu l'actuelle direction d'UA W.

Du rififi ehez les bureaucrates

La génération actuelle de travailleurs industriels a appris de première main ce dont Fraser parlait il y a 14 ans. La plupart des ouvriers essayent avant tout de préserver leur salaire et leurs conditions de travail à travers le syndicat, face à la "guerre de classe" engagée par les patrons. Les salariés en veulent aux dirigeants syndicaux qui ne sont pas capables de repousser les attaques patro— Inprecor n° 353 du 22 mai an 4 juin 1992 nales. Voilà pourquoi la lâche capitulation devant Caterpillar peut constituer un événement décisif lors de la convention de l'UAW, qui doit se tenir à San

Diego, en juin 1992.

De nombreux militants de l'UAW sont attentifs aux conséquences qu'aura la grève de Caterpillar. En sonnant la retraite,

Owen Bieber assurait, à tous ceux qui voulaient l'entendre, que toute grève est unique et que la défaite syndicale à

Caterpillar ne remettrait œuvre par le syndicat contre les licenciements et les fermetures d'usines des "trois grands"

de l'automobile — General Motors, Ford et

Mais il est évident que les grandes sociétés ont une stratégique antisyndicale commune, en harmonie étroite avec la politique du gouvernement, qui cherche à contourner les accords nationaux, à dresser les syndicats locaux les uns contre les autres, et à porter des coups aux salaires et aux conditions de travail, en faisant miroiter l'espoir fallacieux de sauver des emplois.

C'est ce qui est arrivé, au début 1992, quand les dirigeants de General Motors, ont annoncé la fermeture de 21 de leurs 150 usines, en disant qu'ils choisiraient lesquelles fermer selon le soutien obtenu

Une sérieuse opposition contre la bureaucratie de l'UAW est apparue en

1986 ; elle s'est accrue de façon persistante puis, encouragée par les succès d formes engagées dans les Teamsters, aiguillonnée par les attaques impitoyables mouvement, dirigé par l'ancien r nsable régional Jerry Tucker, s'est bapt prendre la présidence.

licat, limitée à des luttes économiques e our de meilleures conditions de travail pou les réunions publiques, il esquive la question de savoir comment le mouvement syndical pourrait organiser un parti du travail pour conquérir tout cela.

Selon lui, la tâche prioritaire est d'organiser un caucus des Nouvelles directions dans l'UAW pour transformer le syndicat et élire une nouvelle direction.

Dans l'épreuve de force contre Caterpillar, Tucker a expliqué que la direction actuelle de l'UAW avait échoué en prévenant les adhérents trop tard des dangers encourus. Selon lui, une campagne contre les heures supplémentaires aurait du être organisée dans toutes les usines Caterpillar dès le refus de la compagnie, en novembre 1991, de signer les accords passés avec Deere & Co. Cela aurait limité le stockage de machines préparé par la direction en prévision de la grève.

Lutte de pouvoir

Pour Tucker, les syndiqués auraient dû être réellement informés de tous les agissements antisyndicaux de Caterpillar et encouragés à faire face à la direction de l'usine. Il critique aussi l'attitude de Bieber, qui a refusé de révéler les desseins de la compagnie, et de ne pas demander le soutien de tout le mouvement ouvrier. En outre, il accuse la direction de l'UAW de ne plus être en phase avec ses adhérents. Tucker voudrait ainsi revenir à la stratégie de négociations instaurée par Walter Reuther, à l'époque de la Seconde Guerre mondiale, lors de la création de l'UAW. Il affirme que la direction syndicale actuelle croit encore et souhaite des rapports patrons-travailleurs harmonieux qui ne sont plus de mise.

Cette révolte sera peut-être assez puissante pour conduire Tucker à la présidence de l'UAW, en juin 1992. Mais il est certain que la défaite des travailleurs de Caterpillar ne sera ni résolue ni oubliée avec l'élection re de ce syndicat.

New-York, 30 avril 1992

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