pour résister*
Deux semaines après la fin des émeutes faisant suite à l'inique procès Rodney King (voir Inprecor n° 352 du 8 mai 1992), la "sale guerre" raciste de la police s'est accrue à Los Angeles. Néanmoins, les communautés noires et hispaniques de cette ville pansent leurs plaies ; elles sont déjà en train de se battre pour imposer un contre-projet de reconstruction du quartier de South-Central à la municipalité. Dolores TREVISO
DEPUIS des années, le Département de police de Los Angeles (LAPD) mène une véritable guerre raciste contre les communautés latino-américaines et noires de South-Central. Comme l'ensemble de la communauté peut en témoigner, un Noir de South-Central risque en permanence de se faire arrêter, souvent sans aucune raison ; il est alors obligé de se mettre à genoux, s'il est coopératif, ou de s'allonger par terre s'il a l'air fier, puis il est relâché après une fouille illégale au corps et de son véhicule. Ceux qui protestent trop risquent d'être vigoureusement passés à tabac et, en plus, de se retrouver sous le coup d'une inculpation.
D'ailleurs, le cas de Rodney King était devenu une affaire unique, une aberration, parce que les violences avaient été enregistrées sur une cassette-vidéo, utilisée comme preuve lors du procès. L'utilisation d'une force excessive par le LAPD était manifeste, et les quatre policiers en cause furent réellement "jugés". Mais le verdict d'innocence fit déborder la coupe. En l'absence patente de recours légal, et de protection des droits civiques des Noirs, il ne restait plus à ceux-ci qu'à défier l'Etat.
Le verdict d'innocence fut perçu, à juste titre, comme une légitimation totale, sociale et politique, des attaques racistes qui visent les Noirs dans cette société. Pour riposter à cela, la communauté afro-américaine choisit de tester son pouvoir dans la rue. L'un des aspects les plus imposants des émeutes fut que, durant quelques jours, les Afro-Américains et les Hispaniques s'emparèrent des rues, tenant les forces de l'ordre en échec.
Le renversement du rapport de forces, bien que temporaire, a eu un effet libérateur sur la communauté afro-américaine. Elle s'est aperçue de sa force en réussissant à contrôler les rues contre la police, et il est apparu que l'Etat n'était pas tout-puissant. D'ailleurs, l'appareil de répression agit maladroitement et comme une machine grippée, lorsque la garde nationale ne parvient pas à se déployer durant les premières 24 heures, parce qu'elle avait oublié ses munitions.
Mais, depuis, l'Etat a repris le dessus et a, en fait, compensé ces quelques heures de pagaille, où ses agents furent réduits à assister en spectateurs à la violation publique de la loi et de l'ordre. Les policiers se sont remis à contrôler les rues grâce à un déploiement de force militaire sans précédent, qui s'est traduit par l'arrestation d'environ 19 000 personnes et la déportation de 700 Latinos-Américains, alors que des milliers d'autres évitaient de justesse la reconduction à la frontière.
La revanche de la police
Cette réaffirmation de la domination du pouvoir, sous la forme d'une occupation militaire, s'est accompagnée d'une suspension totale des libertés civiles. Actuellement, la population de Los Angeles ne dispose ni de liberté de parole ni du droit d'organiser des rassemblements publics. La situation est encore pire pour les communautés noires et hispaniques, qui n'ont même plus droit à une vie privée : la police procède, en ce moment, à des fouilles systématiques, logement après logement, généralement sans mandats de perquisition, pour rechercher les objets pillés. En outre, les deux communautés subissent quotidiennement des opérations policières "coup de poing". Les quartiers hispaniques sont ratissés, la police traque les "étrangers illégaux" — Daryl Gates, le chef du LAPD, met à profit la Garde nationale tant qu'elle est là.
Cependant, pour l'instant, la lutte politique reste forte. Les questions soulevées dans l'immédiat sont : a-t-on le droit de se rassembler pacifiquement ? Le droit à une vie privée ? Le droit à une communauté libre de toute occupation militaire ? Les 19 000 personnes arrêtées bénéficieront-elles d'une amnistie ? Les gens de couleur ont-ils droit à l'égalité devant la justice ?
Comment reconstruire ?
Les communautés noires et hispaniques ont déjà commencé à réagir : une réunion, convoquée par la Coalition contre les abus de la police, a regroupé environ 80 personnes, représentant une quinzaine de communautés. De nombreuses revendications ont été soulevées lors de cette rencontre, mais les communautés ont surtout insisté sur leur volonté de contrôler leurs conditions de vies.
La première revendication de cette coalition est la mise en place d'un important projet de travaux publics. Elle veut créer un "office public", auquel participera plus de 50 % des habitants de South-Central, qui serait responsable de toucher les indemnités du gouvernement pour les dommages et de redistribuer l'argent selon les besoins ; il employerait des habitants de la communauté pour la reconstruction et pour la gestion de l'association coopérative, à des tarifs syndicaux. Cette stratégie vise deux objectifs :
• la communauté doit décider démocratiquement où va l'argent, car seuls les habitants connaissent leurs besoins ;
• la communauté doit bénéficier collectivement du nouveau développement de la zone. En d'autres termes, non seulement les contrats de construction ne devront pas aller à des firmes privées, mais les nouvelles constructions seront détenues et gérées collectivement.
Reste à savoir si la coalition réussira ou non à mobiliser assez de forces pour mener à bien ce projet ambitieux mais indispensable.
Dans tous les cas, la classe dominante locale sera confrontée à des problèmes importants, qui ne peuvent plus être dissimulés. Comme nombre de militants noirs et hispaniques le disent « une communauté noire instable, c'est une ville de Los Angeles instable ». *
Los Angeles, 21 mai 1992