Inprecor 1974–2004

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PEROU

L'apprenti-dictateur

· Inprecor n° 353, 22 mai 1992 · p. 18-19 · 2 012 mots

Pérou et Bolivie Économie mondiale

Papprenti-dictateur

Hugo Blanco est militant du Parti d'unité mariatéguiste (PUM) et dirigeant de la Confédération paysanne du Pérou (CCP). Inprecor l'a rencontré lors de son récent voyage en Europe, quelques semaines après le coup d'Etat au Pérou (voir Inprecor n° 350 du 10 avril 1992), et a recueilli son témoignage. TEMOIGNAGE

- DANS UN PAYS pauvre comme le Pérou, il est difficile, à terme, d'appliquer une politique néolibérale sans un gouvernement dictatorial. Au Pérou, cette 0 O politique a eu des conséquences sociales terribles - la faim et la misère ! Evidemment, à terme, le peuple ne peut pas l'accepter. Pour faire face à toute éventuelle résistance, il faut donc un gouvernement dictatorial : voilà ce qui explique, à grands traits, le

Ensuite, il y a une série de particularités propres au Pérou : Fujimori ne dispose pas d'un parti structuré derrière lui. Cambio 90 [la coalition qui a soutenu sa campagne électorale, ndlr] était une invention strictement électorale et ses dirigeants ont pris différents chemins ; ses deux vice-présidents, par exemple, s'opposent aujourd'hui au président ! Ensuite, il faut rappeler le fort degré de déstructuration de l'Etat péruvien.

En effet, c'est un Etat en pleine décomposition. Certaines parties du pays sont sous contrôle direct des militaires ; d'autres sont entre les mains des trafiquants de drogue, dans celles du Sentier lumineux ou même, à certains endroits, il existe un pouvoir populaire fort. Le Brésil ainsi que la Colombie "administrent" de fait des parties de notre territoire. Fujimori n'avait aucun contrôle sur le pouvoir judiciaire, ni sur le Parlement, ni sur les gouvernements régionaux, etc.

Ce coup d'Etat a été réalisé, il faut le rappeler, par les militaires. L'armée soutient la politique d'ajustement, malgré certaines divergences liées aux intérêts concrets des militaires — les soldats demandent aussi, par exemple, des hausses de salaires, ce qui va à l'encontre de la politique d'austérité appliquée et crée de petites contradictions.

Washington, quelles que soient les déclarations officielles, soutient le putsch.

PEROU

Pour l'impérialisme, il y a une contradiction dans la mesure où il tient un discours qui identifie néolibéralisme et démocratie — pour redorer un peu l'image du néolibéralis-

Le double langage des Etats-Unis

Dans la pratique, dans un pays comme le Pérou, on ne peut pas appliquer les politiques néolibérales dans un cadre démocratique ; voilà pourquoi l'impérialisme doit jouer sur deux tableaux à la fois, en critiquant officiellement le putsch et en l'appuyant en sous-main. Lorsque le vice-président San Roman a été investi président du Pérou — par l'assemblée réunie clandestinement après le putsch, qui a formé un gouvernement parallèle —, les Etats-Unis ont réaffirmé qu'ils ne reconnaissaient que Fujimori. Bush n'a pas la même attitude vis-à-vis d'Haïti ou du Pérou que de l'Irak, de

On trouve la même contradiction à propos du problème du trafic de drogue, qui sert de prétexte à Washington pour intervenir militairement en Amérique latine. Mais il ne faut pas oublier que les Etats-Unis sont les premiers à profiter du narcotrafic — ils ont ainsi financé, par exemple, la Contra nicaraguayenne. Quand ils sont intervenus militairement avec ce prétexte, en Bolivie ou au Pérou, ils n'ont jamais arrêté un seul grand trafiquant ! La compromission de nos militaires dans ce trafic dérange évidemment les Etats-Unis, mais ce n'est sûrement pas leur préoccupation première. Toutes ces contradictions — au sein du gouvernement Fujimori et des forces armées, d'une part, et au sein de l'impérialisme, de l'autre — pèsent peu face au souci commun d'appliquer le projet économique néolibéral.

Par exemple, lorsque l'armée péruvienne avait touché un avion nord-américain, les gouvernements péruvien et nord-américain se sont entendus pour étouffer l'affaire — cela ne se serait pas passé ainsi en Libye.

La bourgeoisie péruvienne, elle, a réagi de façon différenciée au putsch. D'une part, les organisations patronales ou la bourgeoisie exportatrice ont soutenu le président ; de l'autre, les organisations politiques de droite, elles, ont condamné le coup d'Etat — du Parti Liberté de l'écrivain Vargas Llosa jusqu'à l'Alliance révolutionnaire populaire américaine (APRA) de l'ancien président Alan Garcia. Pourquoi ces deux attitudes ? Même si le gouvernement de Fujimori repré sente encore plus les intérêts impérialistes que la bourgeoisie péruvienne, il est seul capable de donner une certaine stabilité au système. L'opposition des partis bourgeois est compréhensible : aucun homme politique ne veut perdre son prestige en appuyant un projet qu'il sait condamné — s'il y a des élections, ceux qui ont soutenu les putschistes n'auront aucune chance — ; tous les politiciens espèrent, à terme, profiter de la perte de prestige du gouvernement actuel.

On semble assister aujourd'hui, en Amérique latine, à un retour des militaires (1) — les cas d'Haïti et du Pérou sont le produit d'une même dynamique — ; mais il y a eu aussi des bruits de bottes en Bolivie, en Equateur, au Venezula, et même des rumeurs au Brésil ou en Argentine. Le Pérou a été le maillon le plus faible de la chaîne Mais si la crise économique internationale persiste, il faudra des putschs de ce genre ailleurs pour que la politique néolibérale puisse être appliquée ; cela peut donc s'étendre à d'autres pays d'Amérique latine.

Un mouvement populaire affaibli par la récession

Au Pérou, il y a un divorce entre la gauche et le mouvement populaire, mais il en existe un autre au sein même du mouvement populaire. Avant le putsch, le mouvement de masse connaissait un certain reflux à cause de l'offensive néolibérale et de la récession. Face à l'existence de milliers de chômeurs, ceux qui ont pu préserver leur emploi ne se mettent pas en grève parce qu'ils savent que cela pourrait donner l'occasion au patron de fermer leur usine. La récession a fortement affaibli le mouvement ouvrier péruvien, et même — dans une moindre mesure cependant — le mouvement paysan et urbain.

Il y a une espèce de divorce politique au sein même des organisations de masse, entre l'avant-garde, qui comprend bien le rôle du gouvernement de Fujimori, et les masses, qui acceptent le discours du président visant à faire porter la responsabilité de la situation dramatique aux autres. La gauche s'est aussi éloignée du mouvement de masse parce qu'elle n'a pas bien répondu aux besoins directs de la population, donnant la priorité à la lutte institutionnelle.

1) Voir Inprecor n° 350 du 10 avril 1992.

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Malgré ce reflux, et face à la décomposition de l'Etat péruvien,certaines organisations populaires assument des fonctions relevant normalement de l'Etat — c'est ce qu'on appelle les "organisations de survie". Elles s'occupent, par exemple, de cantines populaires ou de la distribution de verres de lait pour les enfants dans les quartiers pauvres. Les communautés paysannes qui, à certains endroits, ont de forts traits autogestionnaires organisent, par exemple, des groupes d'autodéfense paysanne pour se protéger des voleurs de bétail - il existe aussi des groupes d'autodéfense dans les quartiers populaires.

Des organisations de "survie"

On assiste donc à une situation contradictoire : d'un côté, une baisse des luttes ; d'un autre, un renforcement de ce que nous appelons le "pouvoir populaire" l'apparition de nouvelles formes d'organisation face aux carences de l'Etat : ceci est positif, même si cela ne se traduit pas aujourd'hui par de grands combats de

L'Eglise joue un rôle important dans tout ce processus, comme dans le milieu paysan ; mais la gauche n'est pas totalement absente non plus, elle intervient dans ces nouvelles organisations.

Enfin, il faut parler des rondas campesinas qui constituent une forme d'autodéfense des masses, à condition qu'elles ne reconnaissent que l'autorité de l'organisation paysanne et qu'elles agissent en fonction des intérêts de celle-ci. Ces groupes sont nés à Catamarca et se sont ensuite développés ailleurs dans le pays.

Mais il faut savoir que, sous ce même nom, l'armée a organisé des groupes paramilitaires [en utilisant des paysans, ndlr], sous prétexte de combattre le Sentier lumineux (SL), mais qui, en réalité, s'attaquent à tous ceux qui s'opposent à la politique du gouvernement. Dans des régions où le SL est très actif, des paysans s'organisent pour se défendre contre celui-ci et demandent des armes aux militaires ; ensuite, ils peuvent être plus ou moins utilisés par l'armée. Evidemment, nous nous battons pour que ces groupes paysans agissent de façon autonome.

Le Sentier lumineux sort renforcé du putsch. Face à la hausse prévisible de la répression, le SL est l'organisation la mieux préparée pour se battre dans la clandestinité - les autres sont habituées à fonctionner dans la légalité. Par ailleurs, le putsch, d'une certain façon, vient justifier l'existence même du SL — l'article 82 de la Constitution du Pérou dit que le peuple a le droit de s'insurger face aux gouvernements illégitimement consti-

Il n'y avait plus tués, ce qui est le d'essence et les cas du gouverne- cendriers étaient pleins. ment actuel.

Le putsch légitime donc l'action du SL contre l'Etat - mais sûrement pas celle qu'il mène aussi contre les dirigeants populaires.

L'autre mouvement armé du Pérou, le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), qui, lui, est un parti politique, est actuellement très affaibli par ses crises internes.

Avant le coup d'Etat, le parti d'unité mariatéguiste (PUM) disait que le Pérou traversait une situation "pré-révolutionnaire" particulière. Il est vrai qu'il y avait des éléments caractéristiques d'une période prérévolutionnaire, par exemple, la décomposition de l'Etat bourgeois, la constitution d'organes de pouvoir populaire avec une réelle influence — dont les rondas campesinas armées —, etc. S'il est vrai qu'il n'y avait pas de partis révolutionnaires forts, ni de front révolutionnaire à la tête du mouvement de masse, des éléments existaient, même s'ils étaient éclatés et faibles.

Où est la légalité ?

Aujourd'hui, le PUM n'analyse plus les choses ainsi ; au contraire, il dit que les masses connaissent une situation de reflux.

Pour nous, revenir à la légalité ne signifie pas revenir à la situation qui prévalait avant le putsch, ni accepter un plébiscite organisé par Fujimori — celui-ci voudrait déterminer ce qu'il faut réformer ou pas dans la Constitution, ce qu'est la légalité, et faire répondre par oui ou par non à tout un paquet de mesures. La seule réforme démocratique possible de la Constitution passe par la convocation d'une assemblée constituante qui décidera, elle, des formes d'un retour à la légalité — pour le PUM, la démocratie au Pérou doit être essentiellement basée sur les organisations du pouvoir populaire, les élus doivent être révocables, etc. Evidement les conditions n'existent pas aujourd'hui pour organiser de telles élections ; ce sera la dictature qui imposera ses méthodes.

Après la formation du gouvernement parallèle, le PUM a reconnu la légitimité constitutionnelle de celui-ci : c'est le gouvernement légitime, selon la Constitution. Cela ne veut pas dire que le PUM appuie San Roman ou sa politique.

PEROU

PERU TOURS

Alberto Frdin

Ce gouvernement parallèle n'a évidemment aucun pouvoir ; l'armée a la force de son côté, elle tient Fujimori, qui est le gouvernement de fait. En outre, vu la perte de prestige du Parlement, le gouvernement parallèle n'a aucune base sociale.

Ce n'est pas un putsch "propre"

Enfin, il faut démentir la campagne de la presse internationale, qui prétend que ce putsch n'est pas violent. Depuis le début, il y a eu des attaques contre les organisations de masse - l'armée a envahi le local de la Confédération paysanne, de la Confédération générale des travailleurs du Pérou (CGTP), du syndicat des professeurs, il y a eu des interpellations de dirigeants populaires, etc. Tous ces syndicats fonctionnent maintenant dans la clandestinité. Si le mouvement de masse ne subit pas encore une forte répression, c'est parce que Fujimori n'en a pas encore besoin. Le gouvernement ne veut surtout pas avoir l'air d'une dictature, ce qui pourrait réveiller plus vite la population.

La solidarité doit être très attentive à la répression, qui, sans aucun doute, va aller croissant.

La campagne pour l'abolition de la dette extérieure menée dans certains pays occidentaux doit se poursuivre ; il faut demander l'abolition inconditionnelle de la dette du tiers monde. Il faut montrer, en plus, les conséquences de ce fardeau sur le Pérou et dans les causes du putsch.

5 mai 1992

Témoignage recueilli par Monica Verdi

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