Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CUBA

Pourquoi confondre Cuba avec l'enfer ?

· Inprecor n° 353, 22 mai 1992 · p. 16-17 · 2 038 mots

Cuba

Nous reproduisons un article de l'écrivain uruguayen Eduardo Galeano, paru dans le journal bolivien Aqui . Galeano, qui ne tait pas ses critiques vis-à-vis du régime cubain, répond à ceux qui veulent anéantir la révolution et qui justifient musulmans, qui dirigèrent leurs frères dans une révolte contre les maîtres des villes. Et le soulèvement jamaïcain de 1831 avait été dirigé par le prêtre baptiste Sam Sharpe, qui dénonçait l'esclavage comme contraire à la « loi de Dieu et de la Bible ».

L'exemple d'Haiti

Les raisons de l'abolition de l'esclavage dans l'hémisphère occidental entre les années 30 et les années 80 du XIXe siècle sont très complexes, elles ont impliqué la mise en jeu à l'échelle transnationale de forces politiques, idéologiques, économiques et sociales. L'une des explications privilégiées est que l'industrie sucrière du Nouveau Monde faisait face à une crise de surproduction, qui aurait débuté à la fin du XVIlle siècle. Alors que toutes les colonies produisaient au maximum de leurs capacités et étaient en compétition les unes avec les autres, le prix du sucre commença à baisser régulièrement, et il devint plus coûteux de maintenir et de nourrir une force de travail servile tout au long de l'année, plutôt que d'engager — et de licencier ensuite — des salariés qui devaient s'entretenir eux-mêmes. D'autres historiens ont affirmé que l'esclavage devenait incompatible avec les nouvelles technologies, comme les presses à vapeur, qui demandaient une main-d'œuvre plus qualifiée qu'auparavant. Selon leur explication, pour rendre ces installations pleinement productives, d'autres incitations que le fouet étaient nécessaires. D'autres encore ont mis l'accent sur l'importance déterminante des facteurs politiques, en particulier sur la force internationale de la Grande-Bretagne et de son mouvement abolitionniste.

Mais c'est l'auto-émancipation des esclaves eux-mêmes qui a assuré la mort de l'esclavage. Les rébellions constantes qui ont secoué les plantations ont largement contribué à ce que les esclavagistes perçoivent les coûts du système. Il fut un temps où les révoltes visaient à une amélioration des conditions de vie au sein même du système, ou à la fuite. Mais, au début du XIXe siècle, les soulèvements, y compris la révolution haïtienne, ont eu pour but l'abolition totale de l'esclavage. La peur d'un « autre Haïti » a conduit la Grande-Bretagne à abolir l'esclavage peu après la révolte conduite par Sam Sharpe. Et seules les proportions massives prises par la résistance des esclaves ont poussé à ce que les militaires brésiliens forcent la main du gouvernement, ce qui aboutit à la chute du dernier bastion de l'esclavage en 1888. *

La Brèche, mai 1992

Cuba avec l'enfer ?

le blocus qui, depuis plus de trente ans, étouffe l'ile. Eduardo GALEANO •

1. L'Amérique latine n'est plus une menace. Donc, elle a cessé d'exister. Il est rare que les usines universelles à fabriquer l'opinion publique daignent nous jeter un coup d'œil. Cependant, Cuba, qui ne menace personne non plus, est encore une obsession universelle.

On ne lui pardonne pas de se tenir là, et que, même malmenée, elle y soit toujours. Cette petite île, soumise à un état de siège féroce, condamnée à l'extermination par la faim, refuse de lâcher prise. Par dignité nationale ? Non, non, nous expliquent les connaisseurs ; par vocation suicidaire.

La pelle à la main, les croque-morts attendent. Une telle attente les irrite. A l'Est de l'Europe, ils ont fait un travail rapide et total, embauchés par les cadavres eux-mêmes, et maintenant ils sont anxieux de jeter de la terre sans fleurs sur cette dictature rouge têtue qui se refuse à accepter son destin. Les croque-morts ont déjà préparé l'oraison funèbre. Pas pour dire que la révolution cubaine est morte de mort violente : mais pour dire qu'elle est morte parce qu'elle devait mourir.

2. Parmi les plus impatients, parmi les plus furieux, on trouve les repentis. Hier, ils avaient confondu stalinisme et socialisme et aujourd'hui ils doivent effacer les empreintes d'un passé à expier : les mensonges qu'ils ont proférés, les vérités qu'ils ont tues. Dans le nouvel ordre mondial, les bureaucrates deviennent des entrepreneurs et les censeurs deviennent les champions de la liberté d'expression.

CUBA

3. Je n'ai jamais confondu Cuba avec le paradis. Pourquoi la confondre maintenant avec l'enfer ?

Je suis un de plus parmi ceux qui croient qu'on peut l'aimer sans mentir ni se taire.

4. Fidel Castro est un symbole de dignité nationale. Pour les Latino-Américains, qui comptent déjà cinq siècles d'humiliation, il est un symbole affectionné.

Mais Fidel occupe, depuis de longues années, le centre d'un système bureaucratique ; un système d'écho des monologues du pouvoir, qu'impose la routine de l'obéissance contre l'énergie créatrice ; tôt ou tard, le système bureaucratique-parti unique, vérité unique, finit par divorcer de la réalité. Dans ces temps de tragique solitude dont souffre Cuba, l'Etat tout-puissant s'avère tout-impuissant.

5. Ce système n'est pas tombé du ciel. Il est surtout tombé du veto impérial. Il est apparu lorsque la révolution n'a eu d'autre choix que de s'enfermer pour se défendre, obligée à la guerre par ceux qui interdisaient que Cuba fût Cuba ; et l'incessant harcèlement extérieur l'a consolidé tout au long des années. Cela fait plus de trente ans que le veto impérial s'applique, de mille façons, pour empêcher la réalisation du projet de la Sierra Maestra.

Scandale continuel d'hypocrisie : depuis lors, Cuba passe des examens de démocratie devant les fabricants de toutes les dictatures militaires qui ont existé à Cuba.

A Cuba, démocratie et socialisme sont nés pour être les deux noms d'une même chose ; mais les grands manitous du monde ne lui donnent la liberté de choisir qu'entre

6. Le modèle de l'Europe de l'Est, qui s'est si facilement écroulé là-bas, n'est pas

* Eduardo Galeano est l'auteur, entre autres, des Veines ouvertes de l'Amérique latine. La numérotation est de l'auteur.

• Inprecor n° 353 du 22 mai an 4 juin 1992

Page 17

la révolution cubaine. La révolution cubaine, qui n'est venue ni d'en haut ni de l'extérieur, a grandi à partir des gens, et pas contre eux ni malgré eux. Voilà pourquoi elle a pu développer une conscience collective de patrie : l'indispensable auto-respect qui est à la base de l'autodétermination.

7. Le blocus d'Haïti, annoncé avec tambours et trompettes au nom de la démocratie blessée, a été un fugace spectacle. Il n'a pas duré longtemps. Il a fini bien avant le retour d'Aristide. Il ne pouvait pas durer : en démocratie ou en dictature, il y a 50 entreprises nord-américaines qui pressent le jus de cette main-d'œuvre très bon marché.

En revanche, le blocus contre Cuba s'est accru au cours des années. Une affaire bilatérale ? C'est ce qu'ils disent ; mais tout le monde sait que le blocus nord-américain implique, au jour d'aujourd'hui, le blocus universel. On refuse le pain, le sel et tout le reste à Cuba. Il implique aussi, même si nombreux sont ceux qui l'ignorent, la négation du droit à l'autodétermination.

Le siège asphyxiant dressé autour de Cuba est une forme d'intervention, la plus féroce, la plus efficace, dans ses affaires intérieures. Il engendre le désespoir, il stimule la répression, il décourage la liberté. Et ceux qui appliquent le blocus le savent très bien.

8. Il n'y a plus d'Union soviétique. On ne peut plus échanger, à un prix juste, du sucre contre du pétrole.

Cuba est condamnée à l'abandon. Le blocus multiplie le cannibalisme d'un marché international qui ne paie rien et qui fait payer pour tout. Aux abois, Cuba mise sur le tourisme. Et le remède risque d'être pire que le mal.

Contradiction quotidienne : les touristes étrangers jouissent d'une île dans l'île, il y a pour eux ce qui manque pour les Cubains. De vieilles blessures s'ouvrent dans la mémoire. Il y a une colère populaire, une colère juste, dans cette patrie qui avait été colonie, qui avait été bordel et tripot.

Situation pénible, sans aucun doute, mais comme elle est cubaine, on la regarde à la loupe. Mais, qui peut jeter la première pierre ? Les privilèges du tourisme étranger ne sont-ils pas jugés normaux dans ! toute l'Amérique latine ? Pire encore, la guerre systématique contre les pauvres n'est-elle pas jugée normale, depuis le mur mortel qui sépare ceux qui ont faim de ceux qui ont peur ?

9. Il y a des privilèges à Cuba ? Des privilèges du tourisme, et, en une certaine mesure, des privilèges du pouvoir ? Sans aucun doute. Mais le fait est qu'il n'existe pas de société plus égalitaire dans toute l'Amérique latine. La pauvreté est partagée : il n'y a pas de lait, c'est vrai, mais le lait ne fait défaut ni aux enfants ni aux vieillards. La nourriture est rare, il n'y a plus de savon, et le blocus n'explique pas toutes ces pénuries par un tour de magie ; mais, en pleine crise, il y a toujours des écoles et des hôpitaux pour tous, ce qui est difficile à concevoir dans un continent où tant de gens ont pour seul instituteur la rue, et pour seul médecin la mort.

La pauvreté est partagée, je le dis, et elle se partage : Cuba est toujours le pays le plus solidaire du monde. Récemment, pour citer un exemple, Cuba a été le seul pays à ouvrir ses portes aux Haïtiens fugitifs de la faim et de la dictature militaire, qui, en revanche, ont été expulsés des Etats-Unis.

10. Temps d'écroulements et de perplexité ; temps de grands doutes et de petites certitudes.

Mais peut-être que cette certitude n'est pas si petite : lorsqu'ils naissent de l'intérieur, lorsqu'ils grandissent d'en bas, les grands processus de changement ne finissent pas du mauvais côté.

Le Nicaragua, pour citer un cas, qui vient d'une décennie d'étonnante grandeur, pourra-t-il oublier ce qu'il a appris en matiè-

Are de dignité, de justice et de démocratie ? Est-ce que le sandinisme se résume à quelques dirigeants qui n'ont pas su être à la hauteur de leur propre geste et qui ont gardé des voitures, des maisons et d'autres biens publics ? A coup sûr le sandinisme est bien plus que ces sandinistes qui avaient été capables de perdre la vie dans la guerre et qui, dans

CUBA la paix, n'ont pas été capables de perdre les choses.

11. La révolution cubaine vit une tension croissante entre les énergies de changement qu'elle contient et ses structures de pouvoir pétrifiées.

Les jeunes, et pas seulement les jeunes, exigent plus de démocratie. Ce n'est pas un modèle imposé de l'extérieur, préfabriqué par ceux qui discréditent la démocratie en l'utilisant comme un alibi de l'injustice sociale et de l'humiliation nationale. L'expression réelle, pas formelle, de la volonté populaire veut trouver son propre chemin. A la cubaine. De l'intérieur, et d'en

Mais la pleine libération de ces énergies de changement ne semble pas possible tant que Cuba sera soumise à un état de siège. Le harcèlement extérieur alimente les pires tendances du pouvoir : celles qui interprètent toute contradiction comme un éventuel acte de conspiration, et pas comme une simple preuve que la vie est vivante.

12. Cuba est jugée comme si elle n'était pas en train de souffrir, depuis plus de 30 ans, une situation continue d'urgence. Ennemi rusé, sans aucun doute, celui qui condamne les conséquences de ses propres

Je suis contre la peine de mort. N'importe où. A Cuba aussi. Mais, peut-on répudier les exécutions sans répudier, en même temps, le siège qui refuse à Cuba la liberté d'élire et l'oblige à vivre dans l'incertitude ?

Oui, on peut. En fin de compte, Cuba reçoit des cours de droits de l'homme de ceux qui sifflent, en regardant en l'air, lorsque la peine de mort s'applique ailleurs en Amérique. Et elle ne s'applique pas de temps à autre, mais de façon systématique : lorsqu'on grille des Noirs sur les chaises électriques des Etats-Unis, lorsqu'on massacre des Indiens dans les montagnes du Guatemala, lorsqu'on crible de balles les

Si lamentables qu'aient été les exécutions à Cuba, en fin de compte, le courage de cette minuscule île têtue est-il pour autant moins admirable, [dans cette île] condamnée à la solitude, dans un monde où la servilité est une haute vertu et une preuve de talent ? Dans un monde où celui qui ne se vend pas

Aqui La Paz, 24 avril 1992

Une erreur sur cette page ?