ENTRE 1518 et 1873, le commerce international d'êtres humains a amené près de 10 millions d'Africains en Amérique, la plus grande migration forcée de l'histoire. Certains historiens estiment qu'au moins 10 autres millions sont morts, lors des raids ou des guerres menées en Afrique pour capturer les esclaves, ou durant l'infâme traversée atlantique. Pour les Européens impliqués, le trafic d'esclaves et le recours à la main-d'œuvre servile représentèrent l'affaire la plus profitable au monde. Certains chercheurs ont affirmé que ces énormes profits ont financé la révolution industrielle en Europe. Par contre, pour les personnes asservies, ce business signifiait mort, maladies, souffrances et une vie abrégée par un travail très dur dans les plantations ou les mines du monde occidental.
Les femmes et les hommes amenés aux Amériques étaient arrachés contre leur volonté à une Afrique qui n'était pas un continent "noir" ou "primitif", mais un lieu où vivaient des sociétés hautement complexes et sophistiquées. Des siècles avant l'arrivée des Européens, d'importantes Cités-Etats étaient à la tête de vastes empires le long des côtes de l'Afrique de l'Ouest. Dès le XIVe siècle, par exemple, le royaume du Bénin s'enorgueillissait d'une capitale de 40 kilomètres de circonférence, entourée d'un mur de bois de 15 mètres de haut. Le royaume Ashanti, situé dans l'actuel Ghana, comptait plusieurs villes, entourées de palissades, et dont la population dépassait les 5 000 habitants chacune. Dès le XIIle siècle, les désormais célèbres moulages en cuivre, portraits royaux et sculptures en terre cuite ou en laiton des Yorubas rivalisaient avec les plus grandes œuvres de la Renaissance italienne.
Les Africains ont commencé à être transportés à travers l'Atlantique à la fin du XVIe siècle, lorsque la rentabilité des plantations de canne à sucre devint évidente, et quand les premiers efforts des Européens pour asservir les indigènes des Amériques eurent échoué — à cause de la difficulté à les maintenir en captivité sur leurs propres terres et de leur quasi-disparition après les diverses épidémies qui ravagèrent le continent. Recourir à l'Afrique comme source de main-d'œuvre servile n'avait pas seulement l'avantage de mettre un océan entre les esclaves et les sociétés susceptibles de les défendre. Ce commerce pouvait également s'appuyer sur une infrastructure, issue de la pratique centenaire des Etats africains, qui constituait à capturer et à remettre des esclaves aux chefs locaux. Avant la traite atlantique, l'esclavage en Afrique était non capitaliste, et hautement paternaliste, destiné essentiellement à fournir des services aux élites royales. Il n'était pas orienté vers la production de marchandises pour le marché mondial. Une fois la traite mise sur pied, les entrepreneurs africains ont pu gagner jusqu'à 600 lingots de fer de haute qualité, ou 16 fusils par captif. L'attrait de telles richesses conduisit au développement d'une économie de guerre, où les chefs pouvaient devenir rois, et les rois, empereurs.
Une fois capturés, les hommes marchaient sous garde armée jusqu'à la côte. L'ancien esclave Mahommah Baquaqua se souvient d'avoir fait le voyage au début du XIXe siècle, entravé avec « une pièce de bois dotée de deux pointes, et disposée de telle manière que cela pouvait transpercer ma nuque ». Sur la côte, les esclaves restaient enchaînés dans des forts. Les vieux et les infirmes étaient éliminés par des médecins, et les autres marqués au fer rouge par leurs propriétaires européens.
Les navires de la mert
Puis venait l'heure de vérité. « Lorsque j'ai regardé le navire », se souvient, à la fin du XVIIle siècle, l'ancien esclave Ouladah Equiano, « et que j'ai vu un grand fourneau de cuivre en train de bouillir, ainsi qu'une multitude de personnes noires de tous types enchaînées entre elles, tout dans leur attitude exprimant abattement et tristesse, je n'ai plus douté de mon destin. Accablé par l'horreur et l'angoisse, je me suis senti paralysé et j'ai perdu connaissance. »
Jusqu'à un tiers de ces femmes et de ces homme entassés dans les navires esclavagistes mourraient durant le voyage ; de maladie, de froid, de faim et d'épuisement. Comme Baqua s'en souvient, « la cale était si basse que nous ne pouvions nous lever, nous étions obligés de nous accroupir sur le sol ou de nous asseoir. Le jour et la nuit étaient pareils pour nous. Il nous était impossible de dormir à cause du manque d'espace. Nous étions désespérés à cause de la fatigue et de la souffrance ».
Au cours de quatre siècles, quelques 5 millions de survivants de la traite atlantique débarquèrent dans les plantations des Caraïbes, dont plus de la moitié sur les trois îles les plus importantes : Hispaniola [l'île divisée entre Haïti et Saint Domingue], la Jamaïque et Cuba ; 3,5 millions se retrouvèrent dans les plantations de canne à sucre, les mines d'argent et les caféières du Brésil ; 200 000 furent amenés dans les plantations de canne à sucre de la côte mexicaine, ainsi que dans les importantes mines d'argent de Zacatecas et de Durango. Près de 100 000 ont travaillé dans les plantations de canne à sucre, les champs de blé, les vignes et les
La long
de Pese
Les "grandes découvertes" n'ont pas s destruction des sociétés amérindienn population et du pillage de leurs richesses 10 avril et du 8 mai 1992). Elles ont au sans précédent d'une main-d'œuvre Amériques au cours de qua John Budiek, collaborateur de la revue l'histoire de cette déportation, ainsi que africains, qui contribua de manière déter du XIXe siècle, de l'esclavage sur John H vergers péruviens. La Colombie a reçu 200 000 esclaves pour laver le sable aurifère d'Antioquia, Choco et Popayan, et pour trimer dans les plantations de canne à sucre de la vallée de Cauca. Au Venezuela, 100 000 esclaves ont sué dans les plantations de cacao et de canne à sucre des basses terres, ou ont travaillé dans les mines, les ports, ainsi que comme pêcheurs de perles. En
-1992 ue nuit lavage ulement marqué le début de la s, de l'anéantissement de leur (voir Inprecor n° 350 et 352 du si ouvert une ère d'exploitation ervile africaine, amenée aux tre siècles de traite. leport ont the Americas, présente 'elle de la résistance des esclaves minante à l'abolition, tout au long le continent latino-américain. UDICK
Equateur, 100 000 autres ont cultivé la canne à sucre, et ont été engagés dans la recherche d'or. Plus de 100 000 furent envoyés dans les pampas d'Argentine, d" Uruguay et du Paraguay pour garder le bétail, travailler dans les champs de blé et les vignes, ou pour être porteurs, dockers, domestiques, ou artisans dans les villes (1). Jusqu'à ce que le XIXe siècle soit bien entamé, les esclavagistes ont trouvé plus avantageux de faire travailler leur propriété jusqu'à la mort, plutôt que de fournir des conditions de vie qui auraient permis une auto-reproduction de cette force de travail. Malgré quelques différences, les conditions de vie dans le lieu de résidence le plus typique pour les Africains du Nouveau Monde - les plantations de canne à sucre - étaient terriblement identiques dans Des équipes de 10 à 20 hommes et femmes travaillaient dans les champs, pendant que des groupes plus petits suaient au milieu des presses et des chaudrons bouillants des moulins à sucre. D'autres esclaves étaient chargés individuellement de travaux de charpenterie, de métallurgie ou d'autres activités artisanales. La journée de travail pouvait atteindre une moyenne de 16 heures, y compris pour des enfants de 8 ou 9 ans. « Je devais avoir 10 ans alors » se rappelle l'ancien esclave cubain Esteban Monde parasites.
au travers des rites du baptême.
de finalité et de santé.
tejo, lorsqu'il évoque sa jeunesse dans les années 60 du XIXe siècle, « mais, à l'époque, 10 ans équivalaient à 30 ans aujourd'hui, car les garçons travaillaient comme des bœufs ». Cette intensité du travail était maintenue par la menace, l'usage périodique du fouet, et d'autres tortures phyL'enfer des plantations La malnutrition et les maladies sévis- d'entre eux. saient dans les baraquements des esclaves. En moyenne, un esclave au Brésil ne pouvait espérer vivre que sept ans après son arrivée dans la plantation. Des maladies comme l'anémie, la constipation, l'hépatite, la diarrhée et les parasitoses intestinales anéantissaient les populations d'esclaves du Nouveau Monde, ce qui n'est pas surprenant. En hiver, ils souffraient fréquemment du froid et de pneumonie, alors qu'en été, les baraques devenaient des étuves infestées
Malgré de telles conditions, les esclaves se sont battus pour préserver leur humanité. Par exemple, alors que les esclavagistes avaient fait éclater les familles nucléaires, les esclaves ont forgé dans les plantations et les mines une grande variété de liens ne reposant pas sur cette forme d'organisation familiale. Les enfants étaient éduqués par la parenté étendue, par celles et ceux qui mangeaient, dormaient et travaillaient à proximité et par les personnes devenues co-parents
Les esclaves ont créé et développé des religions complexes, qui mélangeaient des éléments de leur héritage africain avec les traditions indigènes et catholiques. La santeria à Cuba, le vaudou à Haïti, le candomblé au Brésil et le shango à la Jamaïque ne sont que les plus connues d'une vaste palette de religions afro-américaines créées dans le Nouveau Monde. Ces croyances, centrées sur la possession de médiums par des divinités africaines traditionnelles comme Ogum, Shango ou Oxala, fournissaient un sentiment d'appartenance, de respect de soi, de dignité,
La religion apportait également aux esclaves des moyens de résister à leur maîtres : préventivement, lorsqu'ils consultaient un spécialiste des rituels pour obtenir un charme qui les protégerait contre le courroux de leur maître, ou activement, lorsqu'ils cherchaient des façons magiques de le tuer. Mais les esclaves participèrent aussi à d'innombrables autres actes de résistance contre le dur régime de travail qui leur était imposé, du sabotage des presses et des vols, aux simples simulations de maladies. Par exemple, les esclaves des plantations de café brésiliennes respectaient la loi tacite de ne jamais travailler plus vite que le plus âgé
Bien sûr, certains esclaves ont choisi de s'enfuir des plantations. Les fuyards solitaires avaient cependant beaucoup de difficulté à survivre dans la forêt. « J'ai cherché longtemps avant de trouver de la nourriture », se souvient Esteban Montejo à propos de sa fuite vers 1870. « La tortue prudente transporte sa maison sur son dos. » Rejoindre une des communautés d'esclaves en fuite, connues par les historiens sous le nom de sociétés "marrons", était souvent plus sûr. De telles communautés pouvaient représenter de petites bandes armées, jusqu'à des royaumes réunissant plusieurs milliers d'individus qui ont existé durant plus d'un siècle. La plus grande société "marron" fut, sans aucun doute, celle de Palmares, dans le Nord-Est brésilien : à la fin du XVIle siècle, elle comptait quelques 20 000 membres. Un lieutenant engagé dans sa destruction décrit un des 20 villages "marrons" qui comptait « 220 maisons, parmi lesquelles une église, quatre forges et un gigantesque marché couvert ». Résistance et "marronage"
La résistance des esclaves a cependant aussi pris des formes de confrontation plus directe que les sabotages et la fuite. Souvent, ils se soulevèrent et affrontèrent leurs maîtres dans des actions allant du châtiment d'un surveillant à la révolution sociale achevée d'Haïti. Durant 400 ans, il ne s'est pas passé quelques années sans qu'éclate une révolte collective d'esclaves. Parmi celles-ci, signalons le soulèvement de 20 000 esclaves à la Barbade en 1816, de 30 000 autres en 1823 à Demerara, un des trois comtés de la Guyane hollandaise, de 60 000 en 1831 à la Jamaïque, et d'environ un même nombre à Bahia (Brésil) en 1835. Dans toutes ces révoltes, la religion joua un rôle important ; celui des prêtres vaudou pour rallier le peuple haïtien à Toussaint Louverture est légendaire. A Bahia, dans les années 1830, ce sont les esclaves Hausa,
1) Aux esclaves amenés en Amérique latine et dans les Caraibes, il faut ajouter quelque 400 000 autres, qui furent débarqués en Amérique du Nord.