Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AMERIQUE CENTRALE

Des droits de l'homme aux droits des femmes

· Inprecor n° 354, 5 juin 1992 · p. 26-27 · 2 088 mots

Femmes Nicaragua Amérique centrale El Salvador

Des droits de Phomme aux droits des femmes centrale et des Caraïbes s'est tenue à Montelimar, att Nicaragua, axee pour not artistes, des combattantes — noires, blanches et indigènes venues du Panama.

Basques, des Catalanes, des Mexicaines et der Colombiennes, se rescontraiemi

Du 22 au 27 mars 1992, la première rencontre des fenmes d'Amérique d'ordre « Une nouvelle femme, un nouveau pouvoir ». Plus de 500 femmes ont participé — des paysannes, des universitaires, des syndicalistes, des du Honduras, du Nicaragua, du Guatemala, du Salvador, du Costa Rica et de

Belize. Des réfugiées centraméricaines vivant an Mexique, des Chicanas, dee pour la première fois pour partager leurs expériences et planter les premiers jalons du féminisme centraméricain.

Anne DURIEUX

LES THEMES abordés lors de cette rencontre illustrent la maturité acquise par le mouvement des femmes de la région centraméricaine. Même si celui-ci ne se définit pas comme majoritairement féministe — mais plutôt comme un mouvement porteur des revendications spécifiques des femmes — dans sa pratique et dans ses discussions théoriques, il prend de plus en plus de caractéristiques féministes.

Des sujets très "politiques" — la stratégie du mouvement des femmes, les mythes et les réalités du féminisme, la participation dans les organisations mixtes, l'influence de la guerre et des politiques néolibérales sur les femmes, la situation des femmes réfugiées et déplacées, etc. — ont été débattus.

Mais d'autres thèmes, jusqu'à présent tabous, ont aussi suscité un grand intérêt : la violence conjugale, le travail domestique, les rapports de pouvoir dans la famille, la prostitution, l'homosexualité et l'hétérosexualité ainsi que la créativité et la spiritualité des femmes.

La plupart des organisations de femmes de la région sont très influencées par la situation d'injustice sociale et de misère, par la guerre et la violence, ainsi que par le manque de démocratie de la plupart de ces pays — à l'exception du Costa Rica. Ces associations se sont formées, au départ, pour

AMERIQUE CENTRALE répondre aux nécessités immédiates de survie, pour défendre les droits de l'homme, ou encore à partir d'organisations populaires mixtes — syndicats ou partis. Petit à petit, durant ces dernières années, le manque d'indépendance de ces groupes a été remis en cause, tout en soulignant la nécessité de chercher un point de vue spécifiquement féministe.

Au Honduras, par exemple, les organisations de femmes sont d'abord nées de la lutte pour les droits politiques, très souvent au sein des syndicats ; elles se sont finalement rassemblées dans une Fédération des organisations féminines, en 1951. Ces groupes de femmes se sont formés dans la lutte pour le retour à l'ordre constitutionnel, et ce n'est qu'au cours de ces cinq dernières années que des organisations spécifiques de femmes sont apparues.

Le rapprochement entre ces organisations, des groupes syndicaux, des catholiques, des organisations ethniques indigènes ou garifunas [ethnie indigène vivant au Honduras et aussi au Nicaragua, ndlr], des universitaires, des cadres, se fait essentiellement de deux façons. D'une part, un Forum permanent des femmes a été constitué pour élaborer des propositions concrètes pour la commission des femmes de l'Assemblée nationale — par exemple, pour réformer le Code de la famille ou du travail, et la réforme agraire.

D'autre part, plusieurs séminaires ont été organisés, ainsi qu'une rencontre nationale, sur la nécessité de travailler de façon unitaire et sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. Mais cette unité ne s'est pas encore concrétisée.

Au Guatemala, outre les organisations de femmes étroitement liées à la lutte populaire, et celles qui cherchent des solutions pour la survie quotidienne — parmi les femmes réfugiées au Mexique, il existe l'association Mama Maquin —, il y a deux groupes historiques, celui des veuves et celui des familles de disparus et de prisonniers politiques — Conavigua et le Groupe d'appui mutuel (GAM) —, majoritairement indigènes et qui commencent à peine à réfléchir aux revendications spécifiques des femmes. Les femmes qui se disent féministes sont rares et, en général, anonymes ; on en trouve surtout dans les villes et dans les milieux universitaires. Seule l'association Tierra Viva se revendique du féminisme au Guatemala. La figure d'Adelaide Foppa, poétesse et co-fondatrice de la revue Fem de Mexico, assassinée au début des années 80, constitue un symbole de la lutte des femmes guatémaltèques ; Rigoberta Menchu (1), l'infatigable révolutionnaire paysanne du Quiche, elle, s'est publiquement prononcée contre la lutte féministe.

Où on ose parler de sujets tabous

Le Costa Rica garde des caractéristiques très différentes des autres pays de la région, à cause de sa relative prospérité économique — qui semble néanmoins s'épuiser —, de l'absence de conflit armé et de ses célèbres "traditions démocratiques"

Ces facteurs peuvent expliquer la relative ancienneté, force et autonomie du mouvement des femmes et son caractère plus nettement féministe. L'existence de deux groupes organisés de lesbiennes constitue une exception dans la région.

Le groupe Las Entendidas aura bientôt cinq ans d'existence ; il a encouragé la naissance d'une autre association, Las Humanas. Ces deux groupes ont eu le courage d'organiser la Deuxième rencontre latino-américaine et des Caraibes des lesbiennes féministes, en 1990, qui a eu un certain succès, malgré la répression gouvernementale — le ministre de l'Intérieur ayant même interdit l'entrée de femmes dans le pays pendant la rencontre !

Las Entendidas, las Humanas et toutes les autres lesbiennes ont été les stars de la rencontre au Nicaragua. Ainsi, pour la première fois en Amérique centrale, le sujet tabou du lesbianisme était abordé publiquement, dans trois séminaires, qui ont été ensuite répétés pour répondre à l'intérêt des femmes. En l'espace de cinq jours, les femmes qui était venues à cette rencontre pensant que le lesbianisme était une horrible maladie hormonale, mentale ou un péché mortel sont parties convaincues qu'il ne fallait pas être noire pour lutter contre le racis-

1) Voir Inprecor n° 353 du 22 mai 1992.

Page 27

me, ni avoir souffert un viol pour se battre contre le viol, ni, enfin, être lesbienne pour défendre le libre choix sexuel. En partant, elles ont promis leur solidarité aux lesbiennes, tout en espérant lancer une réflexion plus approfondie sur le patriarcat dans leurs pays. La reconnaissance et la place prise par le lesbianisme dans cette rencontre représente une avancée importante pour tout le mouvement des femmes.

Les délégations du Salvador et les Nicaraguayennes furent les autres stars de cette rencontre. Les femmes qui organisaient cette rencontre au Nicaragua avaient d'abord essuyé de dures critiques de la part de certains secteurs de l'Association des femmes nicaraguayennes Luisa Amanda Espinoza (AMNLAE), liée au Front sandiniste de libération nationale (FSLN), qui les traitaient de "petites-bourgeoises" et les accusaient d'avoir trahi la lutte populaire. Mais, finalement, certaines dirigeantes de l'AMNLAE ont quand même participé à la rencontre, ainsi que de nombreuses militantes du FSLN, des combattantes et des commandantes.

Du FSLN au FMIN

Beaucoup de femmes de la région arrivaient en espérant trouver au Nicaragua un modèle, mais les Nicaraguayennes leur ont rappelé qu'on ne neut pas exporter de telles expériences. Leurs interventions ont confirmé la nécessité d'une réelle autonomie politique, économique et idéologique du mouvement des femmes. La défaite du FSLN aux élections de 1990 représente une leçon importante : après une période de doutes et de flottements, beaucoup de femmes ont commencé à profiter d'une liberté qui leur semblait plus grande et nouvelle, pour refaire leur vie personnelle de façon autonome, pour effectuer plus de travail en direction des femmes — non plus obligées par le parti, mais avec goût et conviction. Les femmes ont commencé à se poser des questions, qui les ont rapprochées des réflexions féministes, sur la démocratie à la base, par exemple.

Le climat de confiance et l'énergie de cette rencontre ont aussi conduit certaines femmes à parler, pour la première fois et avec une grande sincérité, du machisme qui règne dans leurs organisations politiques et parmi les camarades combattants, du harcèlement sexuel et du viol dans la guérilla, ainsi que du drame que constitue pour une femme d'être soupçonnée d'homosexualité dans le maquis.

Ces souvenirs amers furent écoutés en silence par les Salvadoriennes, qui avaient, sans aucun doute, aussi envie de partager les leurs. Pour ces dernières, la question de l'autonomie par rapport aux organisations de gauche, et surtout par rapport au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), est un sujet brûlant.

Tous les groupes de femmes salvadoriennes, d'une façon ou d'une autre, sont nés dans la gauche et dans le FMLN. Initialement constitués pour recruter des femmes et proposer des tâches aux compagnes des militants — soutien à la lutte et collecte des fonds —, certains de ces groupes sont toujours étroitement contrôlés par les partis politiques et ont même quelquefois des responsables masculins. En même temps, et depuis quelques années, certaines femmes et certains groupes remettent cette situation en cause et cherchent à gagner plus d'indépendance.

Mais, comme l'ont analysé les participantes au séminaire sur l'autonomie — pour la plupart, des Nicaraguayennes et des Salvadoriennes —, il ne suffit pas pour cela d'avoir une autonomie organisationnelle ou même financière. Ce qu'il faut obtenir c'est l'autonomie idéologique, or c'est ce qui est le plus difficile. Cependant, la défaite des sandinistes au Nicaragua et la signature d'un accord de paix au Salvador (2), tout comme la remise en question du socialisme provoquée par la disparition de l'ancienne Union soviétique, stimulent la nécessité de revoir certains principes organisationnels et politiques dominants pendant plus de douze ans pour beaucoup de Salvadoriennes.

Une Salvadorienne expliquait que s'éloigner du parti était comme devenir orpheline — cette métaphore familiale n'est d'ailleurs pas innocente —, mais beaucoup de femmes se sont demandées : « Que faire quand le FMLN oublie complètement les femmes lors des négociations, dans son projet de reconstruction nationale et de démocratisation ? »

Pour le moment, au Salvador, les groupes de femmes se divisent en deux grandes tendances. L'une s'efforce plutôt de construire son autonomie, malgré les risques de rupture que cela représente. La nouvelle Concertation des femmes se situe dans cette mouvance ; elle regroupe de façon flexible et ouverte plus de 25 organisations de tout type ; elle a organisé la préparation de la Première rencontre nationale, et la participation à la réunion du Nicaragua. De l'autre côté, il y a la Coordination des organisations de femmes (COM), qui réunit les quatre groupes "historiques" de femmes, qui ont des liens étroits avec les partis du FMLN. La COM semble miser sur la bonne volonté des camarades hommes, et sur la possibilité d'influencer les orientations des partis de l'intérieur.

Cependant, des similitudes existent entre ces deux tendances, ainsi que la recherche d'un rapprochement, surtout de la part de la Concertation des femmes.

AMERIQUE CENTRALE

C'est pour avancer dans ce rapprochement, vers la construction d'une unité des femmes pour les élections de 1994, pour peser sur la vie politique nationale, et pour approfondir la réflexion sur le patriarcat, que les Salvadoriennes ont décidé, malgré des hésitations et des angoisses, d'accepter d'organiser la prochaine Rencontre féministe continentale au Salvador, prévue pour novembre 1992.

Ce n'est qu'un début...

La réunion de Montelimar est parvenue à rassembler des femmes venues d'horizons différents, qui ont pu échanger leurs points de vue, dans le respect de leurs différences. C'est un premier pas encourageant dans la construction de l'unité dans la pluralité.

Cinq principaux points de réflexion sont apparus au cours de ces cinq jours, qui devront servir de base pour œuvrer à organiser un mouvement des femmes en Amérique centrale.

D'abord, il faut souligner l'importance de parvenir à analyser le contexte dans lequel surgit et se développe ce mouvement des femmes, et ses liens avec la lutte des classes. Ce lien constitue à la fois une force et une spécificité qu'il faut savoir apprécier.

L'absence, jusqu'à présent, d'un réel pouvoir du mouvement des femmes sur la vie politique s'explique par le manque d'unité, due, à son tour, à l'absence d'un véritable projet global capable de donner vie au mouvement. Cette difficulté à formuler un projet spécifique découle de l'absence d'autonomie idéologique — voilà pourquoi celle-ci est un des plus grands défis.

Enfin, à l'heure de construire un projet unificateur, il est très important de définir des mécanismes permettant d'intégrer toute la richesse de l'identité centraméricaine. Il faut offrir un espace à toutes les expressions des femmes et à toutes les réalités sociales, construire un mouvement des femmes qui prenne racine parmi les paysannes et les habitantes des quartiers populaires, capable de retrouver les racines indigènes et noires communes à toutes les Centraméricaines, ainsi que sa profonde foi religieuse qui se confond avec sa foi révolutionnaire. *

Managua, mai 1992

2) Voir Inprecor n° 345 du 31 janvier 1992.

Une erreur sur cette page ?